La beauté des morts

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Summary

Auguste est un precuseur. C’est au debut de l’hivers 1842, qu’il vient d’ouvrir un petit atelier de photographie dans le centre de Paris. Mais beaucoup de ses clients n’ayant eu l’occasion de le faire de leur vivant, c’est de la mort qu’Auguste fait le portrait. Il s’apercoit alors que ces photographies dégagent une beauté captivante qu’il se sent soudain incapable de retrouver chez les vivants. Ces photographies seraient-elles en train de lui faire perdre la raison?

Status
Ongoing
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapter 1


Gus, c'est le nom qu'elle me donne. C'est fou comme l'amour fait faire des choses étranges, au point qu'elle ne m'appelle plus jamais par mon prénom ou presque. J'en viens à me demander parfois si elle ne l'aurai pas oublié. Mais cela n'a pas d'importance car j'aime le son de ce diminutif dans sa bouche,sa voie cristalline lorsqu'elle le prononce, et m'appelle à elle. Je préfère de loin qu'elle me nome ainsi plutôt que tatavecomme le faisait souvent mes frères. La répétition sonore de ce sobriquet ridicule me gène et semble me réduire en un instant.

Mais Emilia, elle, me pousse toujours vers le haut. Je n'aurais pu rêver femme plus formidable pour épouse.

La pose est gracieuse, légèrement de coté pour ne pas paraitre prétentieuse. J'enfoui ma tête sous le drap noir, et je la fixedans cette image rétrécit du monde.

Emilia a les yeux les plus expressifs qu'il me soit donné de voir de ma vie, d'un noir sombre comme ses cheveux relevésen chignon un peu flou haut sur sa tête. Une boucle glissedélicatement le long de son cou caressant sa peau pale dansune arabesque poétique.

"ne bouge pas"

Elle ne peut s'empêcher de me regarder et de rire, ce qui rend la tache plus difficile. Il ne suffit pas de capter une image fixe, il s'agit de saisir l'instant, la lumière et les sentiments. Emilia n'est qu'une enfant, à peine une femme, et je capte dans la petite image que me renvoi l'appareil la jeunesse de son visage.

Je sors un instant mon visage du tissu noir qui couvre l'arrière de l'appareil à photographie. "soit sérieuse un moment, je vais gâcher une plaque si tu gigotes tant." Mais je ne peux m'empêcher d'avancer vers elle et de poser un baiser sur ses lèvres fines à la saveur de fraise. Avec un air mutin, elle me regarde et fait tourner une nouvelle fois l'ombrelle de dentelleposée sur son épaule. "Aussi immobile qu'une statut de cire",dit-elle avant de se figer un instant et de rire à nouveau aux éclats. Vingt ans ce n'est pas vieux, Emilia est une enfant de vingt ans, j'en ai pleinement conscience. Elle est si belle et je peine à la croire lorsqu'elle me renvoie ce compliment. Que peut-elle trouver à un vieil étudiant de trente ans passionné par les sciences. Mais je le vois dans son regard, elle me détail, si elle pouvais me peindre, capter les couleurs et la lumière de mon visage, elle le ferait. Je m'approche, je respire son haleine si douce, je bois à ses lèvres. J'aurai voulu la soulever, la porter jusqu'à notre lit à l'étage de la maison et prendre le temps d'enlever l'ensemble des vêtements qui composaient sa tenue. J'aurais pu défaire doucement un à un les boutons de son corsage de fin coton imprimé, laisser tomber délicatement sa jupe puis son jupon. J'aurais ensuite défait le lien sur ses hanches qui retenait sa culotte pour admirer ses fesses rebondies et j'aurait pris le temps de délasser son corset, libérant sa poitrine de tant de contrainte. Je l'aurai prise un peu avant de faire glisser ses bas de soie le long de ses jambes jusqu'à ses pieds bien calés près de mes cuisses.

Mais nous avions bien trop de choses à faire aujourd'hui. Nous ne devons plus trop tarder à ouvrir la boutique désormais, le banquier attend un premier versement pour la fin du mois et je me dois de vendre quelques clichés. La vitrine est vide et quoi de plus adapté qu'une photo de ma ravissante épouse pour faire venir les riches clientes du quartier.

Je reprends ma place derrière l'appareil et Emilia se fige.

La vitrine de la petite boutique laisse passer la lumière grise de Paris. Je perçois un léger changement de ton, une ombre sur son visage, une fraction de seconde. Peut-être le vent a-t-il fait danser les branches des grands érables du boulevard un peu différemment ou le soleil laisse descendre quelques rayons à travers les nuages, multipliant la brillance de ses cheveux, le contraste entre sa peau et ses vêtement. Il s'agit de l'instant que je dois capter. J'appuie sur le détonateur. Le flash l'éblouit mais elle ne bouge pas, et note l'heure sur ma montre. Dix longues minutes, un temps qui semble suspendu. Elle ne respire plus, ne cligne plus des yeux, son regard fixe. Le claquement du bois qui vient refermer le boitier de l'appareil sonne la fin de son immobilisme et elle reprend bruyamment son souffle comme si elle avait pu se retenir de respirer tout ce temps.

"Dans combien de temps pourrais-je la voir?" demande-t-elle sans cacher son excitation.

"Ce soir, je devrais avoir fini. Je vais la reproduire dans le format le plus grand et je l'installerais au milieu de la vitrine dans un cadre doré. Toutes les femmes du quartier en voudront une. Mais aucune ne sera aussi belle que toi". Mes mains glissent sur ses hanches, je la tire à moi une dernière fois avant de me retirer dans l'obscurité de mon laboratoire pour fixer son image sur le papier.

Les talons des dames raisonnent en cadence sur les pavés gris de la rue. Cela fait trois longs jours que nous avons retourné l'écriteau sur la porte indiquant que le magasin est ouvert mais rien. Personne. Ais-je été fou de penser que le tout Paris souhaiterait posséder un portrait aussi fidele que le reflet d'un miroir. Emilia est assise nonchalamment dans le fauteuil dosau mur que nous avons fait peindre de nuages et de joliesvoutes de feuillage. Son ventre s'arrondit chaque jour un peu plus. Nous ne pensions pas qu'elle porterait un enfant si vite après notre mariage.

Emilia travaillait comme lingère à l'hôpital Necker. Après son service, elle avait pris l'habitude de sortir avec quelques collègues dans le parc tout proche. C'est là que nous nous sommes rencontrés. Elle était si belle. Une rose parmi les autres fleurs. J'ai perçu cette beauté fascinante dès le premier instant. Elle riait gaiement entourée d'amies assise sur une couverture posée sur l'herbe verte du printemps. Sa tenu blanche créait un contraste doux avec sa peu nacrée et ses cheveux de jais. Je me suis assis sur le banc tout proche et je l'ai regardé ainsi des heures durant caché derrière mes leçons de chimie.

Je pense que jamais je ne me lasserai de contempler sa beauté. De sa main droite, elle tourne délicatement une boucle dans ses cheveux. Je peux lire l'ennuie sur son visage, le regard perdu dans le mouvement de la rue à travers la vitre du magasin.

La photographie que nous avons pris d'elle quelque jour plus tôt tient sa place bien à la vue des passants. Les contrastes de gris et de blanc, d'ombre et de lumière transmettent à la perfection l'expression enfantine de ses traits. Ses yeux brilles d'un éclat mutin et désinvolte. Je m'approche afin de voir le détaille de la robe claire, de petite fleurs. Il est presque aisé de percevoir que ces fleurs ont dû être vertes ou bleus sans que je ne pu expliquer la raison de cette expression de couleur dans une estampe d'un gris parfait.

Mon cœur faillit se rompre quand la cloche accroché à la poigné de la porte tinta dans un claquement cristallin. L'air frais de la rue pénétra dans la pièce avec l'homme qui passe la porte. Je ne peux rester courber là à demi dans la vitrine, je dois accueillir comme il se doit mon premier client. Emilia se redresse sur le fauteuil encore endormi par sa rêverie. Je me précipite à la rencontre du gros bonhomme qui pénètre bruyamment dans l'échoppe, pour le débarrasser de son parapluie élégamment plié qui lui servait de canne bien qu'il n'en eut manifestement pas le besoin et de son manteaud'épaisse laine grise.

"Monsieur, en quoi puis-je vous être aimable?" demandais-je d'une voix certainement bien trop empreinte d'excitation.

Emilia lisse le bas de sa jupe froissée de ses deux mains en se relevant. L'homme la regarde et lui sourit avant de la saluer poliment et de se tourner à nouveau vers moi.

"Je souhaiterai mon bon monsieur un de ces portraits que vous produisez avec votre drôle de machine." L'homme désignel'appareil du bas de son menton raccourcit par l'embonpoint de l'âge.

"Il s'agit d'un appareil à faire des photographies, Monsieur. Rien de plus qu'une alliance de chimie et de physique particulièrement ingénieuse. Un nouveauté bien plus performante que les anciens daguerréotypes. Cela ne demandera qu'une dizaine de minutes." Me dirigeant vers l'appareil, je désigne de la main le siège face à moi qu'Emilia venait de quitter pour que l'homme y prit place. Il hésite un instant. Je me redresse conscient de la gène éprouvé par mon client sans vraiment en percevoir instantanément la raison.Pourquoi aurait-il peur de cet inoffensif instrument de bois.

"C'est que j'aimerai d'abord savoir combien il va m'en couterjeune homme?"

Le rouge me monte au joue. J'ai bien conscience que le prix n'est pas une part négligeable du commerce et pourtant je n'ai fait que me comporter comme l'étudiant en chimie que j'étais il y a encore quelques semaines pour en oublier mon nouvel habit de commerçant. Et face à ma gène, c'est Emilia qui répond, pétillante, se glissant derrière le comptoir de caisse installée près de l'entrée de la boutique

"5 francs, Monsieur. C'est ce qu'il vous coutera pour un cliché."

Une mou septique s'afficha sur le visage rebondit. Il passa sa main dans sa barbe fournit "c'est le prix d'un peintre de rue!"

J'ai peut être oublié un instant que le commerce exige que le commerçant perçoive rémunération mais la passion de mon âme pour les sciences ne peut s'effacer. "C'est vrai, cher Monsieur, mais l'appareil fera de vous une image parfaitement fidèle en seulement quelques minutes. Aucun peintre de rue, si bon soit-il ne pourrait réussir telle prouesse. Avez-vous vu la photographie de ma femme dans la vitrine?" J'attrape l'objet pour lui présenter alors qu'Emilia s'approche à son tour. L'homme la dévisage un instant avant de s'exclamer "Un véritable sortilège mon garçon! Peu m'importe le prix. Je te donne tes 5 francs mais tire moi le plus beau portrait que tu puisses!".

Cela fait plusieurs années déjà que les daguerréotypes et autres instruments à photographier fleurissent un peu partoutdans Paris. Mais les temps de pose étant si loin que même posé un pleine rue à la sortie de messe, la ville semble plus vide qu'un soir d'hivers.

"Bien Monsieur, prenait place bien droit sur le siège qui est ici." Je me glisse sous le drap noir à l'arrière de l'appareil. La veille montre de feu mon père marche à la perfection et bien calée dans ma main, j'attend qu'elle finisse sa cours saccadéevers son apogée. "A mon signale Monsieur, vous devrez rester parfaitement immobile. Essayez de retenir vos paupières autant que vous pourrez et cligner le moins possible. Regardez bien droit devant vous et quoi qu'il se passe ne bougez surtout pas" L'homme acquiesce et se fige. Il semble cesser de respirer, Emilia s'immobilise derrière les panneaux de bois de la caisse. Un silence tombe sur la pièce et se centre sur l'homme en costume de laine brune assis sur la chaise à bras,droit comme un élève des bonnes manières. La lumière n'est pas mauvaise, je soulève rapidement le capot de bois à l'avant de l'appareil et surveille le dessin de la trotteuse sur la montre. Dix tours complets, ni plus ni moins, dans un monde figé.Seule cette petite aiguille semble pouvoir danser émettre un son cliquetant dans l'immobilité parfaite du reste. La respiration de l'homme semble s'être arrêter avec la mienne dans la peur qu'un mouvement irrépressible ne vienne gâcher cette première précieuse plaque d'argent sur laquelle je fige en cette instant l'immortalité de mon premier client. L'homme conserve sa pose dont se dégage la prestance des hommes d'argent. Il se tient légèrement de trois quarts comme il est de coutume de le faire pour n'importe quel portrait peint, son meilleur profil offert au nouvel artiste que je suis.

Je referme le l'appareil, l'homme se lève et se dirigea vers le comptoir, je le suis. Il sort de sa poche cinq pièce d'un franc qui claque sur le bois de la caisse alors qu'il les dépose là.

Ma première vente, mon premier portrait d'un homme heureux, banquier de son état, fier de montrer son visage ainsi fixé pour l'éternité sur papier épais.