La réception
Quand je suis entrée dans le Complexe, je n'avais pas bien compris ce à quoi les personnes qui s'y rendaient s'adonnaient à l'intérieur.
On m'avait donné l'adresse il y avait déjà une semaine. Frank, le seul gars que je connaissais en Allemagne, m'avait dit :
- Tiens, c'est pour toi. Rends-toi là-bas, chic et avec un mot - n'importe lequel - brodé à quelque part sur toi. La réception va être un grand succès.
Le matin même, j'enfilai mes bottines et ma robe de soie orange avec ce très beau décolleté en dentelle. Dans le dos, j'avais écris "ÉCLIPSE", brodé en jaune. J'avais même ajouté quelques petites étoiles tout autour.
Enfin arrivée à Stuttgart, je pris le tramway jusqu'à l'adresse du Complexe. Déjà onze heures! Je ne voulais pas être celle qui arrive en retard... Mais cette fois, peut-être aurais-je dû.
À l'entrée, un homme vêtu de tweed me salua et demanda mon mot. Pas mon nom... mon mot. J'haussai les sourcils mais ne broncha point.
- Éclipse, dis-je.
- Éclipse, répéta-t-il. Enchanté, je vous souhaite la bienvenue. Je suis Toujours, n'hésitez pas à m'appeler si vous rencontrez des difficultés. Je vois que c'est votre première fois ici.
- En effet, dis-je. J'ignore ce qu'il y aura ce soir, en réalité.
Toujours hésita et me scanna des pieds à la tête.
- Ici, les désirs sont des ordres, mademoiselle Éclipse.
Sur ses paroles, je m'engouffrai à l'intérieur du Complexe et entra dans le premier ascenseur. À l'intérieur, il n'y avait pas de boutons... Intriguée, je sentis la cabine s'ébranler et monter vers les étages supérieurs. Après quelques secondes, les portes s'ouvrirent automatiquement et le spectacle auquel j'eus le droit me laissa bouche bée.
Une cinquantaine de personnes, qui dansaient suavement les uns contre les autres s'arrêtèrent soudain de bouger. Tous tournèrent la tête vers moi, et tous me toisaient de haut en bas, comme Toujours l'avait fait. En voyant les costumes que tous portaient, je compris que ce n'était pas vraiment le genre d'événement auquel je pouvais participer. Ma robe orange détonnait par rapport aux vêtements des autres. Hommes et femmes portaient... en fait, pas grand chose. Soutiens-gorge en dentelle, bottes de cuir, pantalons de latex, corsets et jartelles... Clairement, j'avais abouti dans une réunion BDSM, ou quelque chose du genre.
Parmi le groupe, un des hommes se détacha de sa compagne et vint m'adresser ses compliments.
- Vous devez être l'amie de Frank, je me trompe?
- Q... Quoi?
- Oui, il m'a parlé de vous. Vous êtes la bienvenue chez nous, au Complexe. Est-ce que vous acceptez de vous joindre à nous?
Je ne savais plus comment parler. Les mots se bousculaient dans ma tête. Frank m'avait-il joué un de ses tours, encore?
- Vous... Voulez-vous vous joindre à nous, la réception est déjà commencée, mais les chambres ne seront disponibles que dans une heure.
- Vous voulez dire que vous... enfin...
- Frank m'a dit que vous n'osiez pas avoir d'aventures sexuelles BDSM, mais que vous en vouliez arduement...
Encore une fois, je sentis que Frank m'avait mise dans une drôle de situation. Mais au fond de moi, je compris que ce que je cherchais depuis si longtemps, la raison pour laquelle j'étais partie de la Belgique, c'était pour vivre quelque chose de radicalement différent. Je m'étais confiée à Frank à ce sujet, en effet. Je ne le nierais pas.
- Oui, finis-je par répondre. Mais, dites-moi ce qu'il se passe exactement ici, je n'ai reçu aucune mise en garde, seulement une instruction...
- Oui, le fameux mot brodé. Voyez, le mien est Hardi.
Il pointa le mot brodé en lettres blanches sur sa camisole ajustée, qui mettait en valeur ses muscles et ses biceps. Derrière lui, je pouvais voir la fille rousse avec qui il était à mon arrivée croiser ses bras ensemble, l'air bougon.
Avant même que je ne fasse quoi que ce soit, Hardi fit le tour derrière moi et chercha mon mot. Il ne tarda pas à le trouver en soulevant mes cheveux.
- Éclipse... Joli.
Il m'invita à me joindre à la foule, qui avait déjà recommencé à danser. En m'approchant, je compris qu'ils discutaient et faisaient connaissance. L'une des filles demandait à un garçon et une autre fille ce qu'ils préféraient comme plug anale. Un homme, le plus grand de tous les présents, se vantait de pouvoir faire les meilleurs noeuds de corde à une fille qui buvait ses paroles. Un couple discutait avec un autre couple pour s'échanger les partenaires quand les chambres seraient ouvertes.
- Par ici, me dit Hardi en faisant signe avec son doigt d'approcher. Voici Temps - il me montra une belle fille blonde avec d'innombrables tattoos - et Toscane - c'était un homme d'une trentaine d'années à la chevelure noire comme un cordeau.
- Tu m'as oubliée? siffla une voix froide derrière moi.
Je me retournai et vit la rousse. Hardi s'empressa alors de me la présenter.
- Voici Gallante, ma compagne.
- Exact, dit-elle sans perdre son ton glacial. Tu es nouvelle, ici? Fais gaffe, tout le monde va te vouloir ce soir. Je ne serai pas surprise que Jakarta vienne te soulever la robe avant l'heure autorisée.
- Qui est Jakarta? demandai-je en scrutant la foule les yeux.
Effectivement, tous semblaient me matter.
- Le plus grand de tous, là-bas. Un habitué. Hardi, mon amour, tu viens?
Hardi hocha de la tête, et avant de disparaître dans la mêlée, je crus voir dans ses yeux un éclair. Sans doute était-ce mon imagination ou l'ambiance du lieu et des gens en général, mais je crus deviner que Gallante contrôlait Hardi, comme une dominante.
Pendant l'heure qui suivit, je parlai avec Temps et Toscane, et Jakarta vint également me voir (sans soulever ma robe) et quelques autres personnes. Tous me demandaient ce que je souhaitais vivre ce soir et quelques uns me donnèrent même des conseils. Au bout de l'heure, je sentais que tous devenaient fébrile à l'idée d'entrer dans les chambres, et Toujours arriva avec deux chapeaux, un dans chaque main. À sa venue, tout le monde l'accalama.
- Mesdames, messieurs, le temps est venu d'entrer dans les chambres. Mais avant toute chose, notre hôte souhaite jouer à un jeu de hasard. Tous pigeront un papier dans chacun des chapeaux. Celui de droite - votre droite - se trouve le nom de votre premier partenaire de la soirée. Le deuxième... vous le découvrirez en temps voulu.
Tous ricanèrent. Un à un, chaque personne alla piger dans les chapeaux les morceaux de papier. Quand vint mon tour, Toujours me demanda d'attendre que tout le monde aie pigé.
- Dernière arrivée, dernière servie, s'excusa-t-il.
Au bout de cinq minutes, je pus enfin mettre ma main dans le premier chapeau. Aspirine. Dans le second, il restait encore deux papiers. J'en pris un des deux et le lut : Chambre 19. Vous êtes soumis(e).
Je lançai un regard surpris à Toujours, qui me rassura en me soufflant à l'oreille :
- Vous avez de la chance. Souriez, vous allez recevoir les meilleurs traitements.
- Les quoi? Oh bon sang...
Avec bienveillance, Toujours m'emmena à l'extérieur de la salle de réception, vers l'endroit où tous les invités étaient partis. En poussant la porte massive, je me retrouvai devant un long couloir, éclairé par des chandelles et décoré de portes pourvues de serrures extérieures. Les personnes se massaient devant certaines, d'autres entraient et sortaient pour souhaiter bonne chance à leur compagnon qui entraient dans une autre chambre que la leur, et quelques filles qui ne cessaient de rire se tapaient les cuisses entre elles avant de rejoindre leur chambre respective.
- C'est ici, m'indiqua Toujours en montrant le 19 sur l'une des portes.
Je pouvais à présent voir le verrou numérique sur lequel on trouvait une minuterie, qui entravait la porte munie d'un hublot. Toujours l'ouvrit et me fit entrer.
Il y avait un lit avec des draps rouges vin, une grande armoire et, à ma grande surprise, une croix de Saint-André. Mon coeur semblait vouloir battre le record de pulsation par minutes.
- Ce soir, vous êtes en soumission, peu importe le partenaire ou la partenaire que vous aurez, Éclipse. Si quelque chose se passe mal, si votre limite personnelle est atteinte ou s'il y a abus, vous n'aurez qu'à sonner ici - il montra une cloche au-dessus du lit - ou de dire votre safeword. Il n'y a pas de caméra, mais seul un micro est installé dans la chambre pour que le Service, dont je fais parti, puisse entendre le safeword. Les portes se verrouillent automatiquement et s'ouvrent après la minuterie, fixée à 45 minutes. Vous avez bien compris?
J'hochai de la tête, sans vraiment savoir si j'étais prête à vivre ce type d'expérience. Puis, avant que Toujours ne me laisse seule, je lui demandai :
- Et quel est mon safeword?
Toujours sourit.
- À votre avis?
Et il laissa le champ libre à une personne qui attendait derrière, dans le couloir. La femme entra et ferma d'un grand geste la porte. Je pus entendre le verrou s'actionner de l'extérieur et mon corps se raidi.