Prologue
Paris, France
3 ans avant...
C’est le trou noir le plus complet.
Totalement abasourdie, je suis incapable de me repérer dans le temps et l’espace ni de dire si je vais bien ou mal. Encore moins de dire, ce qui vient de se passer. Il me faut faire abstraction du bourdonnement persistant dans mes oreilles qui est en train de me rendre folle pour parvenir à essayer de remettre mon cerveau en état de fonctionnement.
J’ai mal. Où précisément, je ne saurais le dire, mais je le ressens dans l’intégralité de mon corps, comme s’il m’envoyait des milliers de signaux dans ce sens.
Mon dernier souvenir est d’être entré dans ce coffee shop pour récupérer ma commande habituelle. J’ai discuté un peu avec la serveuse sans réussir à me souvenir de ce qu’on s’est dit. Je me revois encore, mon sac en papier kraft en main, l’autre sur la poignée de la porte et c’est là que tout s’arrête : après.
Une partie de mon inconscient semble vouloir me protéger, car je ne parviens pas à ouvrir mes paupières, comme si lui, il savait ce qui se joue ici et maintenant.
Le temps s’égraine, la douleur ne disparaît pas sans que je n’aie pu l’identifier et ce bourdonnement ne trouve pas de fin. Je dois me résoudre à ouvrir les yeux, je papillonne un long moment pour réussir à adapter ma vision face à ce champ de bataille qui se présente sous mes rétines.
Un long frisson d’horreur, accompagné d’un vent de panique s’empare de moi face à ce chaos. Il n’y a pas d’autres mots pour le décrire. Mon palpitant s’emballe, ma respiration se fait de plus en plus rare, mes yeux laissent perler leur liquide lacrymal sur mes joues alors que je ne sais pas sur quoi je dois arrêter ma vision en guise de priorité.
Tout est sens dessus-dessous, presque irréel, et mon sentiment d’être oppressé ne m’aide pas à avoir des pensées cohérentes devant tout ce désordre.
Un nuage de poussière étouffant qui me fait tousser sans parler de cette odeur que je n’arrive pas à définir, un tas de débris qui jonchent le sol, des murs quasi inexistants, des morceaux du plafond qui n’est plus qu’un trou béant sur le ciel, des fils qui pendent dans le vide là où ce n’est pas leur place et des corps... Tous ces corps qui ne bougent pas. Je ne vois pas grand-chose d’où je suis, mais le peu que je peux voir me file une peur bleue.
Du sang. Il y a du sang.
D’autres toussotements, certains parviennent à se relever, mais sont couverts de sang alors que moi, je suis incapable de bouger, paralysée par la peur dans mon propre corps et sûrement aussi par tous ces débris qui me compriment et plus particulièrement par cet immense morceau de béton qui écrase ma jambe. Sortant de ma torpeur, je me redresse légèrement alors que j’étouffe un cri de douleur à ce mouvement tout en repoussant l’obstacle. Ma tête côtoie les étoiles et ce que je découvre est bien pire que tout. Il y a énormément de sang, bien trop pour que ce soit normal, mais le pire c’est cette énorme barre de fer qui la traverse.
Mes yeux se révulsent, prêts à rendre les armes parce que mon niveau de tolérance vient d’être atteint. Quand deux mains se posent sur mon visage pour m’obliger à tenir éveiller, car je m’apprête à tourner de l’œil.
— Hey ! Ne vous endormez pas, restez avec moi. Vous m’entendez ? Restez avec moi.
Encore une fois, je dois lutter contre mes propres émotions pour être capable de voir qui s’adresse à moi, car je sais que c’est le cas, je sens deux paumes froides sur mes joues. Mes yeux remontent sur un homme brun, le visage en sang qui s’écoule visiblement de son arcade sourcilière. Ses cheveux sont plein de poussière et son teint est presque trop pâle pour être normal. Mon attention se focalise sur ça avant de sombrer dans la folie et mes doigts tremblants s’approchent de sa blessure pour l’effleurer.
— Vous saignez... murmuré-je d’une voix d’outre-tombe.
— Ouais, mais c’est rien, je vais bien. Vous ne devez pas vous endormir, ok ?
— Qu’est... qu’est-ce qui s’est passé ?
— Vous ne vous souvenez pas ? m’interroge-t-il en grimaçant sans retirer ses mains de sur mes joues, les réchauffant alors que je n’avais pas réalisé avoir froid.
— Non je... J’étais juste venue chercher ma commande, comme d’habitude, j’ai posé ma main sur la poignée et puis... plus rien.
— Je ne suis pas certain, mais je pense qu’il y a eu une explosion.
Une explosion ? Ici ? Mon myocarde s’improvise une course au-delà de ses capacités dans ma cage thoracique face à cette information que je peine à croire et pourtant les faits sont là, ce qui m’entoure peut clairement être expliqué de la sorte.
— Mais... comment ? paniqué-je.
— Aucune idée, mais il faut que j’aille voir pour apporter mon aide parce qu’il y a beaucoup de blessés, mais avant je... ça ne va pas être agréable, mais vous perdez beaucoup de sang et il faut faire quelque chose. Non ! Ne regardez surtout pas.
Il me maintient le visage droit pour que je ne continue qu’à le regarder lui, son regard s’agrippe au mien alors qu’il me relâche pour...retirer son t-shirt. Il ne fait pourtant pas si chaud mais je comprends pourquoi il le fait quand il le glisse sous ma cuisse qu’il m’a pourtant interdit de regarder, il l’enroule autour et serre très fort, à tel point que je pousse un cri de douleur, car c’est pire qu’avant sur l’échelle de l’intensité.
— Moi aussi, je veux aider. Retirez-moi ce truc dans la jambe, je veux aider.
— Non c’est pas possible ça. Si on la retire maintenant, vous allez vous vider de votre sang alors ce n’est pas une option.
— Si je reste là sans rien faire, je vais paniquer. Je ne peux pas rester là. Je ne veux pas. Je ne veux pas rester toute seule. Je vous en supplie, ne me laissez pas toute seule, poursuis-je sur un ton prouvant mon anxiété.
— Très bien, très bien, calmez-vous... souffle-t-il en se passant une main sur le visage. Comment est-ce que vous vous appelez ?
— Nora.
— J’aurais préféré qu’on se rencontre dans d’autres circonstances, Nora, mais tout va bien se passer d’accord ? Les secours ne vont pas tarder à arriver. Moi c’est Andrel.
— J’ai peur, Andrel, je suis terrifiée... sangloté-je.
— Je sais, moi aussi j’ai peur, alors on peut sans doute avoir peur à deux quelque temps... murmure-t-il en se grattant la barbe.
Lentement, il déblaie quelques débris qui jonchent le sol pour venir s’asseoir à côté de moi. Je m’attarde sur l’état de ses vêtements déchirés et sales, de sa peau remplie d’écorchures et de sang. C’est donc à ça que ressemble un cauchemar quand on est parfaitement éveillé ? Les minutes filent entre nos doigts. Andrel, mon inconnu plus si inconnu que ça, fait la conversation pour nous deux en me parlant de tout et de rien. Je ne suis pas la meilleure oreille possible, mais il faut dire que l’horreur qui nous entoure n’aide pas à se concentrer, mais au moins je mets en sourdine le temps de sa narration, ma douleur lancinante et la peur de perdre ma jambe qui prend de plus en plus de place dans ma tête. Sa main trouve la mienne qu’il presse doucement, mes doigts s’enroulent aux siens, nos pupilles s’ancrent l’une à l’autre et avant même qu’il ouvre la bouche, je sais ce qu’il va dire.
— Je sais que tu ne veux pas rester seule, mais il faut que je fasse quelque chose si je peux apporter mon aide à quelqu’un. Je ne pars pas longtemps, promis, mais il faut que j’aille aider, tu comprends Nora ?
— Non... s’il te plaît... le supplié-je en agrippant son bras.
— Je ne serais pas long.
Ses doigts glissent déjà des miens dans une sensation de morsure qui me brûle jusqu’à l’intérieur.
Je m’en fiche qu’il ne soit pas long, là, tout de suite. Je m’en fiche d’être égoïste et de mettre la vie des autres en danger parce que je suis morte de trouille. Le chaos autour de moi, les gens qui crient, d’autres qui pleurent, le sang, tout ça, ça me terrifie et je ne peux pas rester seule, immobile avec un tas de scénarios plus morbides les uns que les autres, formulés par mon cerveau. J’ai tellement mal. Tellement. J’essaie encore de me redresser sans y parvenir. En touchant mon visage, mes doigts tremblants constatent que du sang en coule aussi, alors que le seul faciès rassurant que je vois dans la pièce qui n’est plus que débris s’éloigne de moi.
Andrel...
Je ne sais pas qui il est, mais je sais que sa présence est la seule chose qui m’a permis de ne pas paniquer l’espace de quelques secondes et là il est loin, en train de venir en aide à des gens. Les minutes me paraissent à rallonge, j’ai mal, j’ai froid, j’ai peur et je ne peux rien faire qu’attendre. Il faut que j’arrête de regarder ma cuisse qui pisse le sang, mais c’est plus fort que moi. Non je peux le faire, je peux tenir.
Inspiration, expiration.
Deux mains sur mon visage m’extirpent de mon exercice de respiration durant lequel j’avais fermé les yeux. Il est de retour.
— Ne t’endors pas, Nora.
— Comment ils vont ? m’enquiers-je.
— Hm ce n’est pas beau à voir donc j’espère que les secours ne vont pas mettre longtemps à arriver. Qu’est-ce qu’ils foutent, bon sang ? s’énerve-t-il.
— Dis-moi la vérité, est-ce que tu penses que je vais perdre ma jambe ?
— Je ne suis pas médecin, je ne peux pas te dire, Nora. Mais je te fais la promesse qu’on va sortir tous les deux de ce merdier, ok ?
Ses pouces caressent délicatement mes joues dans une tentative de réconfort et incroyablement, j’y parviens le temps que je ne regarde que lui, et seulement lui. Ses beaux yeux marron. Son petit sourire qui se veut rassurant alors que je vois dans la lueur de son regard, qu’il est aussi terrifié que moi.
Du bruit se fait entendre, un nouvel éboulement, des cris. Je lève la tête pour voir un morceau du plafond qui se décroche, je ferme les yeux en espérant naïvement que ça soit suffisant pour y échapper et peut-être est-ce le cas, car je ne sens rien d’autre qu’un corps imposant qui se jette sur le mien, un peu comme lorsqu’on est enfant et qu’on croit que notre couette va nous protéger des vilains monstres sous notre lit.
Je n’ai jamais cru aux coïncidences, seulement quelques fois le destin place des gens sur notre chemin sans qu’on en comprenne le sens et la dernière chose à laquelle je songe avant de sombrer dans cette profondeur terrifiante, ce sont les paroles d’un chanteur français.
« Sauve-toi avant de manquer d’oxygène, avant le vacarme des sirènes, n’attends pas sauve-toi. »
C’est trop tard.
On ne peut pas échapper au destin et le mien ne m’appartient plus.
