PARTIE I
La carcasse du coucou émit un dernier grincement lugubre avant de s'enfoncer définitivement dans les flammes. Igor fixa longuement les hublots qui pendouillaient tristement. La suie commençait à imprégner les rideaux lacérés.. Il n'arrivait plus à sentir le bout de ses doigts. Ses bottes fourrées étaient profondément enfoncées dans la neige. Chaque pas qu'il engrangeait lui demandait toujours plus d'efforts. Derrière lui, Steve était assis sur un tronc qui commençait tout juste à pourrir. Il se tâtait de haut en bas pour vérifier la gravité de ses contusions. Une quinte de toux secoua de nouveau Igor. Des cendres pleuvaient parmi les flocons. Une odeur de cochon grillé se répandit. Ce n'est qu'à ce moment qu'il réalisa que sa moustache était en train de brûler. Il se répandit en jurons en se frappant le visage avec une moufle déchirée. Ses lunettes de pilote ne lui serviraient plus à rien désormais : il s'en débarrassa. Il avait pourtant prévenu Steve des risques qu'il pouvait y avoir à survoler Dyatlov en pleine tempête. Mais cet imbécile avait brandi une liasse de roubles et la compagnie aérienne avait lâché.
— Bon sang de bonsoir ! Avez-vous seulement le permis pour conduire ce genre de véhicule ?!
Steve cracha une masse visqueuse et sombre. Le sang d'Igor ne fit qu'un tour. La rage le fit bouillir. Violemment, il se jeta sur son partenaire, le suspendant par le col de son blouson :
— Abruti ! Si vous n'aviez pas soudoyé ces gens, nous n'en serions pas là ! Maintenant, je vous en prie, trouvez une solution pour nous sortir de cette foutue montagne sous cette foutue neige sans foutu avion !
Steve loucha, son sarcasme évaporé.
— Je vois que vous commencez à réaliser : je suis le plus apte à nous sortir indemne de cette situation, alors un petit conseil, soyez coopératifs.
Un courant d'air glacé les fit tous les deux frissonner. Igor referma les doigts sur ce qui lui semblait être une branche de sapin, rigide et coupante. D'un mouvement sec, il la brisa en deux, fabriquant deux bâtons de fortune. Il en tendit un à son compagnon. Il sonda les alentours. La première chose qu'apprend un aviateur expérimenté, c'est d'apprivoiser l'environnement qui l'entoure. Le soir nimbait la clairière d'une lueur orangée. La nuit n'allait pas tarder à les engloutir, or, ils avaient besoin de lumière pour discerner une quelconque trace de sentier. Igor s'ausculta : aucune blessure. Le hurlement du vent le ramena à la réalité et il s'empressa de s'aventurer dans le cockpit afin de dénicher quelque chose qui pourrait lui être utile. Sa veste fourrée de grimpeur le protégeait tant bien que mal des bourrasques glaciales. Avec entrain, il enfonça la porte plastifiée du poste du pilote. Les charnières qui avaient fondu rendaient son travail plus compliqué. Il prit une dernière impulsion et la paroi céda dans un grand fracas. Il ouvrit une cache située derrière le siège en cuir du pilote et en sortit une mallette d'urgence. Une braise crépita près de son front. Il s'extirpa en vitesse et examina son contenu. Steve lui jetait des œillades mauvaises, grommelant à tout va dans son coin. Des bandages, une couverture de survie, un piolet, des barres énergétiques et une fusée de détresse. Ils la virent et au même moment, ils se figèrent.
— Abruti, qu'est-ce que tu attends ? Allume-la ! Chuchota virulemment son acolyte. De la condensation s'échappait d'entre ses lèvres. Il n'osait pas hausser la voix, de peur de briser cette vision enchanteresse de l'objet salvateur.
Igor la saisit d'une main tremblante. Délicatement, il pointa le viseur en direction des étoiles. Il pressa lentement la détente et...
Le coup fit un bruit de pétard mouillé. Les deux hommes contemplèrent l'engin sans trop y croire. La fusée était périmée. Un silence s'ensuivit, où Igor pouvait observer la face de Steve enfler, et se gonfler d'une curieuse teinte rouge. Avant que sa colère n'explose, il lui plaqua la mallette sur sa poitrine et s'éloigna à grandes enjambées.
— Je te conseille de me suivre si tu ne veux pas dormir à même le sol.
Steve s'apprêtait à répliquer méchamment lorsqu'un hurlement macabre résonna au loin.
— Tu pourras te réchauffer avec les loups si tu en as envie, mais ce sera sans moi.
Il lui tourna le dos sans attendre de savourer son visage blêmissant. Il se dirigea en direction de l'immense muraille de sapins qui leur barrait le chemin au nord. Les branches picotées lui cinglèrent les tempes tandis qu'il se servait de son piolet pour dégager le feuillage. Il savait qu'il fallait qu'il trouve de la mousse. Quand ils partaient camper certains étés, son père lui sermonnait : " la mousse se nourrit d'humidité. Et là où il y a de l'eau, il y a l'Homme". L'obscurité entravait leurs mouvements. L'imbécile qui le suivait trébuchait dans les racines qui dépassaient sous la poudreuse. Leur progression était ponctuée d'insultes envers la nature et l'univers tout entier. Pendant dix bonnes minutes, ils marchèrent l'un derrière l'autre sans communiquer. Le silence tomba soudain aux oreilles d'Igor. Il se retourna. Steve ne le suivait plus. Une rafale glacée s'infiltra dans sa nuque. Son échine se dressa.
— STEEEEEVE ?!
Igor criait. Les bourrasques de vent s'intensifièrent, couvrant le bruit de sa voix. Il n'allait pas pouvoir le retrouver ainsi. L'inquiétude le saisit. Il réajusta la bandoulière de son sac et, empoignant son bâton, entreprit de faire marche arrière. Sa vision, étrécie par une épaisse purée de pois, s'arrêta sur un détail. Il s'avança de cinq mètres et s'accroupit, pour mieux discerner ce qui l'intriguait : des traces de sabots. Fendus, il s'agissait sûrement d'un cerf, ou d'une chèvre sauvage. Si seulement il avait eu un équipement de chasse, il aurait pu trouver de quoi se sustenter pour la nuit. Il ignora les craquements qui retentirent dans les buissons. La priorité étant désormais de retrouver Steve, il rebroussa chemin. Il époumona son nom sans réponse. Il allait devoir faire face à un furieux dilemme : soit le retrouver en risquant de s'égarer davantage ou bien le laisser tomber dans l'espoir qu'il retrouve lui-même son chemin. S'il était tombé dans une crevasse, il ne pourrait plus faire grand-chose pour lui, au risque de se tuer tous les deux. Il avança, pas à pas, touchant du bout de sa branche le relief neigeux. De grandes bourrasques hurlèrent entre les troncs. C'était une vision qu'Igor n'arriverait jamais à oublier : les ramures squelettiques des arbres remuaient comme un pantin désarticulé. Les ténèbres leur donnaient un aspect sinistre et inquiétant. Igor se figea brusquement. Les poumons en feu, il plissa les yeux. Il venait de voir quelque chose. Le souffle coupé, il attendit. Ça se rapprochait. Le verglas craquelait sous le poids de l'autre. Il se saisit du piolet. Il représentait une maigre défense mais c'était mieux que rien. La peau de ses lèvres était engourdie. Il passa le bout de sa langue dessus et, incertain, il lança :
— Steve ? C'est toi ?
Ses côtes le faisaient souffrir terriblement, aussi, sa tonalité fut plus tremblante qu'il ne le pensait. Chaque respiration se révélait être une torture. L'adrénaline lui avait épargné ce mal, mais maintenant, la douleur reprenait ses droits. Une silhouette encapuchonnée se détachait désormais à l'horizon. La tempête ralentissait son cheminement. Il paraissait lutter contre les éléments. Deux bottes fourrées se dressèrent dans son champ de vision. Un grondement sourd monta dans l'air.
— On ne peut plus aller se soulager tranquillement, maintenant ?
Steve, goguenard, frottait ses gants, l'un sur l'autre. Igor fulmina. Pendant quelques instants, il s'était rendu malade à l'idée qu'il soit perdu à jamais, et cet huluberlu se payait sa tête.
— Va au diable.
Il se détourna, furieux. Le sourire comique qui s'était formé sur Steve s'effaça. Il parut se rendre compte du mauvais goût de sa blague et se ravisa :
— Oh allez ! Ne réagis pas comme ça !
— Ferme là. Pendant que tu faisais le crétin, nous aurions pu trouver un abri pour passer la nuit. Maintenant, il n'y a plus qu'à prier tous les dieux pour survivre sans sommeil.
Ses muscles se tendirent. Les veines de son front pulsèrent, menaçantes.
— Crétin, imbécile, abruti... Tu n'as que ces mots à la bouche mon cher Igor. Sache qu'il n'en est rien.
Igor leva les yeux au ciel : ben voyons.
— Il se pourrait que j'aie fait une découverte, Commença-t-il, qui pourrait te faire changer d'avis à mon sujet.
— A moins que tu ne m'annonces que tout ceci est un mauvais rêve, j'en doute.
Les pupilles de Steve s'étrécirent. La filouterie avait contaminé son être. Igor le détesta pour cela.
— Une maison. Un mélange de planches et de briques effritées, mais une maison quand même. J'étais en train d'ouvrir ma braguette quand je l'ai vu. Je suis entré, et personne. Un braséro était installé au centre de la pièce principale. J'ai attendu que quelqu'un se manifeste, sans succès. Nous pourrions demander l'hospitalité pour une nuit, voire emprunter un téléphone pour des secours.
Igor se ravisa. Il n'était peut-être pas si inutile que ça, au final.
— Montre-moi.
Il lui emboita le pas. Ils se dirigèrent au nord-ouest. Dyatlov poursuivait ses mugissements déchirants. Igor se boucha les oreilles, agacé. Le col déployait tout son pouvoir pour freiner ses visiteurs. Steve boitillait sans se plaindre. Ils étaient tous les deux conscients que le temps jouait contre eux. Petit à petit, ils virent d'immenses monolithes parsemés ici et là. Pourfendant le manteau blanc, elles projetaient une ombre agressive. Leurs formes dentelées rappelaient curieusement les pierres druidiques qui peuplaient les livres scolaires d'Igor, lorsqu'il était enfant. Des grêlons, de la taille d'une pomme bien mûre, s'abattirent sur leurs épaules. Ils accélérèrent la cadence, martelés sous les coups de mère Nature.
— Par-là !
Steve tendit le doigt. Devant eux, une bicoque d'une étrange couleur noire était plantée sous un feuillage, alourdi d'une couche épaisse immaculée. Leurs chaussettes trempées les firent grimacer alors qu'ils couraient presque. Ils enjoignirent leurs forces pour forcer la porte, et la refermèrent. Le dos collé contre la paroi, ils savourèrent le mutisme qui s'installa. Igor se rapprocha du feu qui crépitait dans l'âtre de la pièce. Une vieille table et deux chaises, dont une où un barreau manquait, peuplaient la cuisine. Nulle autre trace de décoration. Il fixa d'un œil méfiant les croix chrétiennes fixées aux murs. Elles étaient clouées à l'envers, certaines ornées de barbelés ou de pointes métalliques. Il farfouilla dans ses poches, en s'efforçant d'ignorer ces horreurs.
— Une barre ?
L'emballage vert brillant projeta un éclat. Steve acquiesça et s'en empara. Il était en train de se déchausser, posant ses brodequins près du foyer. Il mordit sauvagement dans les céréales. Mâchant bruyamment, il prit le temps de déglutir avant de rompre la sérénité du moment :
— Il y a un étage.
Il pointa du menton un escalier branlant, dans un recoin dissimulé.
— Je ne sais pas qui vit ici, mais il m'a l'air sacrément timbré.
Steve fit la moue en observant la couleur ébène des meubles. L'austérité du lieu ne les rassurait pas le moins du monde.
— Un ermite, sans doute. Personne ne s'aventure sur le col Dyatlov. On dit que c'est "la Montagne de la Mort". Les anciens aiment raconter des histoires sur ce lieu. Ce qui m'interpelle, c'est que cet homme — ou cette femme — est sorti sous une telle tempête.
Steve bailla et s'étira comme un chat :
— Bah ! En tout cas, pour le moment, la maison est toute à nous !
Igor tendit la main :
— Donne-moi la mallette.
Il déclipsa l'attache qui en gardait l'accès et en sortit les deux couvertures de survie. Malgré leur abri de fortune, la fraîcheur subsistait. Il l'enroula autour de ses épaules et il s'assit à même la terre battue. Quelle heure était-il ? Le cadran de sa montre était fendillé. Dix-huit heures quinze, l'heure du crash. Il ferma les yeux.
— Qu'est-ce que tu fais ?
Igor grommela :
— Je dors. Pourquoi ? Tu as quelque chose d'autre à faire ? Je me vois mal commencer une partie de cartes avec toi, là maintenant.
Un soupir parfaitement audible s'éleva, suivi peu après d'un ronflement. Il avait capitulé. Igor ne tarda pas à l'imiter, épuisé. Il n'entendit même pas les grattements hargneux contre l'encadrement de la porte.