Chapitre 1 : Et il vécut assis jusqu'à la fin des temps.
«Le temps s’écoule, avec ou sans nous. Le danseur plonge dans son fleuve, le dormeur reste sur ses rives.» Agathe la sage.
Le super assistant personnel du roi, malgré son titre ronflant, est un petit homme aux épaules voutées par l’inquiétude et le tracas. Éclairé par les premiers rayons du soleil, une pile d’habits propres dans les bras, Basile se tient nerveusement devant la chambre qu’il partage avec Gaston, le super co-assistant personnel du roi. Son comparse est parti chercher de l’eau au puits, et devrait déjà être revenu. Le soleil se fait moins timide, le roi immortel risque de se réveiller d’un instant à l’autre, avec ou sans super assistants personnels à ses côtés ; l’absence des serviteurs serait une faute si terrible qu’ils en perdraient le «super» de leur titre.
Basile attend Gaston avec une angoisse accrue par l’oppressante immensité de la salle du trône : son damier de carreaux noirs et blancs se démultiplie en rangées inutiles, contraignant le marcheur qui doit les traverser à compter son temps qui file à chacun de ses pas; un décompte que les serviteurs royaux ne connaissent que trop bien. Un tel luxe de vacuité reflète la démesure de son créateur, le non-regretté premier roi immortel, qui avait jadis fait bâtir ce palais absurde en écoutant désir et en bâillonnant raison.
Le super assistant fixe impatiemment le pilier devant lui, ignorant que ses pierres ne proviennent pas des carrières locales mais de celles à l’autre bout du royaume, importées à grand frais il y a bien des siècles par un monarque insensément dépensier. Basile ignore tout autant que, à quelques pas de lui, se dressait autrefois une faramineuse statue en bois à l’effigie du prédécesseur de son maître.
Le premier roi immortel avait fini par être rattrapé par la mort, malgré tous ses efforts pour la fuir par l’immobilité. Son successeur, officiellement nommé second roi quasi-immortel, a débuté son règne en débitant la statue en précieuses planches afin de renflouer les caisses royales. Dans son besoin de renouveler la trésorerie, Alaric le raisonnable a aussi vendu toutes les décorations du palais, ne conservant que les bottes d’or scellées à même le sol.
Les gens du peuple, qui sont bien loin d’être aussi âgés que leur souverain, n’ont jamais contemplé la salle du trône remplie de ses apparats. Ils ne la connaissent que dépouillée, hurlant son immensité, son vide, telle une gueule béante prête à vous gober comme une mouche. Trépignant sur place, le super assistant observe pensivement ce vide dévorant, encerclé de piliers gigantesques, au centre duquel le trône apparaît minuscule; sur ce petit trône, le roi Alaric dort aussi innocemment que n’importe qui.
Tout perdu dans ses pensées, Basile n’entend pas Gaston qui revient enfin du puits, portant sur ses épaules un épais bambou chargé d’outres pleines. Le pas si super co-assistant se déleste de son chargement, ne gardant que deux outres avec lui, puis se permet de taquiner son collègue :
—On y va ? Je ne vais pas t’attendre toute la journée, tu sais.
—Tu te moques de moi Gaston? Qu’est ce qu’y t’a pris autant de temps ? Sa majesté va se réveiller d’un instant à l’autre !
—Fais moi confiance, Basile, tout va bien se passer. J’attrape juste l’éponge et c’est parti pour s’occuper de sieur Alaric.
Malgré la crainte, à demi partagée, d’arriver en retard, les deux serviteurs marchent posément, tels deux escargots résolus d’atteindre leur destination en décrochant un trophée de lenteur. Basile continue ses reproches, mais contient son énervement en discrets chuchotements :
—Tu ne pouvais pas te rendre au puit un peu plus vite ? À cause de toi on va perdre notre «super» et redevenir de simples assistants.
—Libre à toi de te presser quand c’est ton tour de puisage, mais ne compte pas sur moi pour gâcher ma vie en foulées inutiles.
—Tu préfères gâcher la mienne ? Si, par ta faute, on se retrouve obligés de courir jusqu’au roi, je te préviens que tu feras toutes mes corvées extérieures du mois.
—Arrête de paniquer, et écoute les ronflements royaux : on a largement le temps d’arriver au trône à petits pas, au pire du pire on trottera un peu sur la fin.
Le trône est envahi d’oreillers, comme chaque matin, comme chaque nuit. Enfoncé dans la douceur des plumes et de la soie, le roi immortel dort profondément. Soudain, il entrouvre une paupière, et les serviteurs se voient déjà contraints de foncer pour être devant leur maître à son réveil. Heureusement pour eux, la paupière se referme lourdement, tandis que les ronflements reprennent.
Quand ils arrivent devant le trône, juste à côté des bottes figées, Alaric dort encore. Ils attendent patiemment que le monarque ouvre les yeux; Gaston ne nargue pas son comparse sur ses vaines inquiétudes, préférant savourer en silence la noble immobilité qu’est la leur. Hélas, toutes les bonnes choses ont une fin.
—Bonjour, votre majesté. Avez-vous bien dormi ?
—Pas vraiment. Malgré vos efforts louables pour agencer mes oreillers en un nid douillet, je sens toujours la pierre froide du trône mordre mes trop vieux os.
—Souhaitez-vous que nous vous préparions une chambre pour ce soir ?
—La proposition est tentante, mais je ne veux pas faire jaser ma cour en me rendant à l’autre bout du palais. Gardons ce genre de folie pour des occasions spéciales.
—Comme il vous siéra, votre majesté. Dites-nous simplement quand vous désirez accueillir le soleil.
—”Accueillir le soleil”, quel bel euphémisme… Finissons-en au plus vite, voulez-vous.
Aidé par ses serviteurs, Alaric se lève péniblement. Ses pieds royaux ne sont guère plus que de la peau sur des os, à force d’être toujours enfoncés dans les lourdes bottes d’or massif qui, plus que sa couronne, témoignent de son rang. À jamais fixées au sol, elles sont le symbole de son immobilité. De son intemporalité.
Le petit matin est un des rares moments où le roi tire ses jambes chétives hors de leur prison dorée. Non pas pour marcher comme le commun des mortels, mais pour subir la nécessaire humiliation de la toilette. Ses beaux habits lui sont retirés pour le laisser aussi nu qu’au jour de sa naissance; un jour fort, fort lointain. D’une éponge humide, les super-assistants nettoient son corps multi-centenaire, frottant énergiquement afin d’apporter un peu de sang aux muscles flétris par l’inactivité. Après une onction d’essence parfumée, ils rendent sa dignité à leur souverain en le revêtant d’atours propres.
Le roi remet ses pieds là où ils doivent être. Il s’assoit sur son trône. Immobile. Intemporel.
—Monseigneur, qui désirez-vous voir pour vous tenir compagnie ?
—Bonne question. Pourquoi pas … ma conteuse ! Je me sens d’humeur à écouter Charline narrer le vent qui fait danser les herbes folles.
—Vos désirs sont des ordres, nous y allons de ce pas.
—En vous souhaitant une agréable journée, votre majesté.
Les serviteurs s’en vont à petits pas. Puis, une fois éloignés des oreilles royales, le super mais râleur co-assistant s’indigne à voix basse :
—Encore la conteuse ! Le roi a le chic pour choisir des compagnons qui habitent loin des lavandières.
—Écoute Gaston, j’ai pas plus envie que toi de marcher inutilement. Va chercher dame Charline, et je m’occupe d’emmener le linge sale.
—Bonne idée, mais tu réussiras à tout porter ?
—Il faudra bien, c’est ça ou m’infliger un aller-retour.
Les deux comparses se séparent, chacun partant dans une direction opposée. Basile disparaît presque complètement sous la pile d’oreillers qu’il porte dans ses bras, au sommet de laquelle trône la culotte souillée du roi.