Chapitre 1
Donjon 1 : Le mage, l’œuf et le démon


Les sons de l’acier contre les pinces de crabe se mélangeaient à celui des coups de feu. Le navire pirate des « Tigres de Sel » était assailli, cerné par une marée squameuse et carapacée. Son équipage luttait de toutes ses forces contre les effroyables créatures hybrides hommes et poissons qui déferlaient sur eux. Korra la capitaine se battait telle une furie, tranchant de son sabre et éventrant de son crochet. À ses côtés Vozar, son mari et timonier du vaisseau, poignardait chaque homme-poisson à sa portée. Ses dagues effilées se glissaient entre les plaques de chitine pour atteindre la chair ou perforaient les écailles aux points les plus vulnérables. Armé de son tromblon, Yava la canonnière et tireuse d’élite, faisait pleuvoir le plomb et la mort, fauchant une âme à chaque tir. Dans un triangle de muscles d’acier Jozzar le navigateur, Jassine la cartographe et Bazo le pisteur maniaient leurs sabres avec dextérité et létalité.
À leurs côtés, plus spectatrice qu’actrice Sativa Vaguo jouait de son sabre de son mieux. La jeune apprentie peinait à ne pas paniquer devant la masse d’ennemis, elle avait déjà essuyé une blessure à la poitrine. Les créatures anthropoïdes venues des profondeurs de la mer avaient aussi bien des attributs de crabes que d’anguilles ou crustacés en tout genre. Le nombre d’opposants faisait déjà trembler la jeune elfe noire, alors que leur apparence s’imprimait dans la rétine de ses yeux aux iris émeraude. Sativa savait qu’ils étaient tous condamnés, les ennemis étaient bien trop nombreux. Ses ainés le savaient également, c’est sûrement pour cela que Korra lança un ordre ultime :
─ Sauvez Sati ! hurla-t-elle alors qu’elle jetait un baril de poudre allumé dans la cale du navire.
Sans perdre un instant, ses trois subordonnés attrapèrent la camarade elfe noire et la lancèrent par-dessus bord, le plus loin possible du vaisseau. La jeune drow en pleurs lutta pour se libérer, mais rien n’y fit et elle fit un vol plané vers l’eau salée. Alors qu’elle tombait, les yeux embués de larmes, elle vit la cale s’embraser avant d’exploser dans un fracas assourdissant. Des débris de bois et de métaux volèrent en tous sens, transperçant les hommes poissons et les Tigres de Sel. C’est tout ce que Sativa vit avant que ses amis ne soient avalés par le souffle de flammes et elle par les flots. Le souffle de l’explosion la repoussa brutalement en arrière. La malheureuse fit plusieurs roulés-boulés dans l’eau noire, puis son crâne percuta quelque chose et ce fut le noir.
La première sensation qu’eut la jeune femme fut la douleur, ou plutôt la suffocation. Dans un soubresaut convulsif, Sativa se redressa et cracha de toute la force de ses poumons. Elle vomit l’eau salée qui obstruait ses voies respiratoires. Son plastron serré par l’eau salée alourdissait sa respiration, elle le dégrafa et fit de même avec sa chemise. Débarrassée de son corsage improvisé, sa poitrine nue put à nouveau se soulever sans problème. Elle resta ainsi, à moitié nue assise sur le sable à reprendre son souffle pendant quelques minutes.
Ce n’est qu’en relevant la tête qu’elle remarqua la lumière qui dansait sur l’étendue salée. À la vue de la « griffe des mers » consumée par les flammes, la dureté de la réalité frappa Sativa en plein cœur. Mais avant qu’elle ne puisse verser la moindre larme, un bruit de pas dans l’eau parvint à ses oreilles pointues. Poussé par son instinct de survie, aussi bien de drow que de pirate, Sativa plongea sur sa droite. L’instant d’après une lance de corail se fichait à l’endroit où elle se trouvait. Un homme-poisson aux écailles vertes et à la crête dorsale rouge vif venait de surgir de derrière les rochers. Tel un chasseur furtif, il avait tenté de l’embrocher d’un jet précis de son harpon. Affolée, Sativa chercha quelque chose pour se défendre. Ses yeux se posèrent sur un sabre d’abordage rejeté sur la plage. D’un bond, elle se jeta sur l’arme dont la lame luisait à la lumière du feu de joie. Le monstre ramassa son arme et tenta d’embrocher l’elfe noire dans le dos. Sativa fut heureusement plus rapide et parvint à récupérer le sabre à temps. Elle se retourna dans une pirouette parfaitement exécutée et trancha la hampe du harpon d’une taillade nette et précise.
Son adversaire désarmé, Sativa tenta de l’embrocher de son sabre, ce fut une grave erreur. Le monstre esquiva telle une anguille, glissa sur le sable, passa dans le dos de la pirate et lui asséna un puissant coup de griffes. Sans son plastron, la jeune drow était totalement vulnérable, elle sentit sa peau se déchirer comme du papier. Puisant dans sa rage et sa frustration, Sativa se retourna et dans le même temps frappa la créature de toutes ses forces. Le sabre d’abordage trancha la tête du monstre poisson aussi facilement que du beurre. Alors que l’adrénaline du combat redescendait, la douleur mordante de la blessure reprit ses droits et la pirate ploya sous la douleur. Des larmes coulèrent sur ses joues, elle se redressa et hurla à la mort. La souffrance aussi bien physique que mentale la foudroya et elle vomit. Puis ce fut une puissante rage qui lui brûla la gorge et la poitrine. Elle leva son arme et se défoula sur le cadavre de la créature. Après quelques secondes, il ne restait plus que du sang et des membres épars. La suite des évènements fut noyée dans une brume de douleur et de fatigue. Tout ce dont Sativa se rappela le lendemain matin, c’est de s’être rhabillée en toute hâte, puis, dans sa fuite vers l’intérieur des terres, avoir mis la main sur une petite bourse garnie de quelques pièces d’or ainsi qu’une sacoche contenant un peu de matériel.
Tels étaient les événements que la jeune femme parvenait à rassembler ce matin-là, assise dans une clairière, le dos et la poitrine en sang. Après avoir maladroitement bandé ses plaies avec du tissu et des feuilles, Sativa serra les dents et se redressa. Elle devait trouver une ville ou au mieux un temple de guérisseur. Elle sortit une boussole de sa besace et la consulta, en se fiant à ses souvenirs de la dernière position du navire et de la géographie de la région, l’aventurière espérait gagner la bourgade la plus proche. Elle devait se presser, rien n’indiquait que ses blessures resteraient stables. La jeune pirate pria tous les dieux existants de ne pas se tromper et partit vers l’est, en ménageant ses forces de son mieux.
Elle marcha pendant plusieurs heures avant de trouver une route qui longeait le fleuve, se jetant dans la mer un peu plus loin. Son tricorne vissé sur sa tête, Sativa commençait à ruisseler de sueur, mais elle devait avancer. L’elfe noire continua sa route, sans vraiment avoir conscience du temps qui passait, ses bottes traînant sur la route poussiéreuse.
C’est peu après midi qu’une ville se dessina à l’horizon. L’espoir lui apporta une bouffée d’énergie et elle pressa le pas. Sativa n’avait eu qu’une miche de pain à peine sèche et un pauvre morceau de fromage pour calmer sa faim et elle n’avait plus d’eau non plus. Elle avait besoin de soins et de nourriture. C’est lorsqu’elle ne fut qu’à une centaine de mètres de l’entrée de la bourgade que les sens de la pirate l’alarmèrent. Des sons métalliques et des cris résonnaient non loin. Poussée par son instinct de conservation, Sativa se cacha derrière un arbre et se concentra sur sa vue. Ses yeux vert émeraude lui révélèrent alors un affrontement violent. À moins de trente mètres de l’entrée de la petite ville fluviale, une douzaine d’orques affrontaient la milice locale mais aussi des individus plus atypiques, sûrement des aventuriers.
La jeune pirate sût ce qu’elle avait à faire : si les orques entraient dans la ville ses chances de survie seraient réduites à néant, elle devait aider les défenseurs. Sativa dégaina son sabre et camouflée dans la végétation s’approcha du combat. Lorsqu’elle arriva au niveau des orques, trois d’entre eux et deux gardes étaient morts, il fallait passer à l’action.
Un orque armé d’un gourdin recula vers la lisière de la végétation, l’elfe noire saisit sa chance et, jaillissant des broussailles, elle transperça le monstre de part en part. L’effet de surprise de son attaque ne dura pas bien longtemps : un second orque sauta à la gorge de la pirate au moment même où son confère expirait. Armé un d’un large espadon, le peau-verte tenta de trancher son adversaire en deux d’un large coup. L’ennemi était certes fort, mais il était lent, et cela l’elfe noire ne manqua pas de s’en servir. Elle se baissa juste à temps pour éviter l’assaut et puisant dans ses dernières forces frappa l’orque à l’abdomen, la lame du sabre s’enfonça jusqu’à la garde. Sativa était exténuée, ses muscles et ses blessures étaient en feu. Un troisième orque approchait déjà, armé d’une hallebarde, le monstre abattit son arme visant la tête de la drow. Sativa ferma les yeux, attendant la mort.
Mais au lieu de ressentir la douleur, elle entendit un brutal son métallique suivi d’un râle. La pirate, exténuée, ouvrit les yeux. Le guerrier orque était au sol, baignant dans son sang, la tête tranché et devant Sativa se tenait un jeune humain, un peu plus jeune qu’elle à première vue. Le jeune homme portait un plastron de cuir, vêtu d’un pagne en fourrure, une pelisse de bête sauvage recouvrait son heaume de cuir. Il était également armé d’une hache nordique à double tranchant.
Le jeune guerrier s’approcha de l’elfe noire en plissant les yeux, puis d’une voix pleine de surprise il dit :
— Sativa ?
L’intéressée aurait bien répondu, mais la fatigue eut finalement raison d’elle et elle sombra dans l’inconscience.
Les voix et les sons du combat lui parvinrent pendant quelques secondes avant qu’elle ne sombre complétement. La dernière chose que Sativa perçut fut le visage du jeune guerrier.
Sativa n’était pas morte, elle le savait car son corps lui faisait un mal de tous les diables. Elle ne parvenait pas à soulever ses paupières tant elles étaient lourdes. L’elfe noire percevait des paroles indistinctes et des mouvements flous non loin d’elle. Quelqu’un déposa un tissu humide sur son front. Sativa tenta de parler mais avant que le moindre mot n’ait pu sortir de sa gorge, la fatigue resurgit et le sommeil l’engloutit à nouveau.
Plusieurs fois, la pirate émergea pendant quelques minutes avant de replonger. Elle prit peu à peu conscience qu’elle était dans la cabine d’une barge, étendue sur une couche. La jeune drow était couverte de bandages. Le moindre mouvement tirait sur ses plaies, la faisant souffrir atrocement. Étrangement les voix qu’elle entendait lors de ses moments de lucidité la rassuraient, comme si elles lui étaient familières.
Un matin, la jeune pirate s’éveilla. La chambre était vide, mais elle avait encore la sensation familière du léger balancement, causé par l’eau sous le navire. Enfin lucide, Sativa prit le temps d’observer l’endroit où elle se trouvait. La cabine était modeste, meublée d’un petit bureau où plusieurs flacons médicaux et bandages étaient entassés.
Sur une chaise, les affaires de la patiente avaient été soigneusement lavées et pliée. Sativa réalisa qu’elle n’était vêtue que de ses bas, le haut de son torse, et ses seins, étaient nus et en partie couverts de bandages. Sans plus rougir de cette situation, la jeune elfe noire enfila ses vêtements. Bien que ses plaies ne la fassent plus souffrir, tous ses muscles semblaient aussi raides que du bois. Cela venait plus de sa perte de sang et de sa longue inactivité que de ses blessures en elles-mêmes. Après avoir chaussé ses bottes et lacé son plastron, l’attention de Sativa se porta enfin sur sa sacoche posée à même le sol au pied du bureau.
Poussée par son instinct de pirate quelque peu matérialiste, elle s’empressa de s’assurer que ce qu’elle avait sauvé du naufrage y était encore. Lorsqu’elle souleva la besace, elle prit alors conscience de son poids, plus élevé que dans sa mémoire. Aux dernières nouvelles il n’y avait là qu’une bourse de quelques pièces d’or, trop peu d’après elle pour atteindre le poids qu’elle sentait dans le sac. Elle ouvrit donc ce dernier et à côté de la bourse qu’elle avait récupérée, reposait également un étrange cylindre. L’elfe noire vit alors des initiales cousues à l’intérieur de la besace : K-M. Sativa sut tout de suite à qui cette sacoche avait appartenu, il s’agissait de Korra Malte, son ancienne capitaine.
Sativa s’empara du cylindre afin de l’inspecter plus en détail. Il était en métal, couvert de symboles et divisé en trois sections distinctes. La pirate fit tourner l’objet entre ses doigts, elle sentit alors l’un des segments bouger : ils pouvaient tourner autour du cylindre. Les parties amovibles étaient composées de trois faces distinctes, sur chacune d’elles les mêmes symboles se répétaient : une pieuvre, un taureau et un oiseau.
Sativa tenta d’ouvrir le cylindre, mais l’objet resta plus hermétique qu’une huître. À chaque fois qu’elle déplaçait les segments, la pirate entendait les sons presque indistincts de minuscules rouages. L’expérience acquise chez les « Tigres de Sel » lui fit très vite comprendre qu’elle avait intérêt à être prudente.
Ce mécanisme pouvait aussi bien ouvrir le cylindre que déclencher un piège qui la priverait d’un de ses doigts, ou bien d’un œil. Alors que l’elfe noire s’interrogeait sur le sens des symboles, des bruits de pas et des voix se firent entendre de l’autre côté de la porte. Paniquée, Sativa rangea le cylindre dans la sacoche et s’assit sur sa couche en toute hâte.
La poignée de la porte tourna et s’ouvrit. Deux silhouettes se dessinèrent dans l’encadrement, puis une voix masculine résonna, qui en dépit de son ton grave dévoilait la jeunesse de l’individu :
— Bonjour Sativa. Bien dormi ?