La Cage
PDV Korzan
Du plus loin que je me souvienne. J’ai toujours vécu dans une cage. Lugubre et étroite avec cette odeur planante de renfermé. Oui. Ma prison sent la cave. Non, pas la rose à mon plus grand désarroi.
Il y a des démons le jour, ce que nous croisons dans les couloirs et la nuit. ceux-là apparaissent lorsque nous fermons l’œil.
Des images, de corps fracturés et de morts violentes, reviennent dans mes songes. Et même à la lumière du jour, les nuages se lèvent et assombrissent ma vision.
Des gouttelettes d’eau tombent l’une après l’autre du plafond. Une flaque se forme. Elle stagne. Bientôt, des moustiques viendront pondre leurs œufs et me suceront le sang jusqu’à la dernière goutte.
Les barreaux m’empêchent d’user de magie, ils font office de menottes. Sans, je ne peux m’échapper ou éclairer ce lieu obscur. Je gratte le béton poussiéreux, mes ongles râpent contre le sol, se casse, en s’arrachant. Cette nuit infinie me désoriente. Quels jours sommes-nous ? Depuis combien de temps suis-je ici ? Quelques heures. Au total, des années.
Ma dernière sortie a été fructueuse. J’ai pu manger un repas copieux avec des soldats forts joviaux. En apparence. Ces derniers s’amusent à me maltraité. Je suis le bouc émissaire de l’armée de Lux.
Le seul avantage à ce que je tue des gens pour le roi Lodrum est la nourriture. Il m’affame pour que j’applique ses ordres.
Il m’appelle : mon Toutou. Ce surnom affectueux est moins terrible que, plancton. Celui-là, c’est pour me rappeler à quel point il est grand contrairement à moi qui suis minuscule. Le roi est du genre mégalomane. Où alors, quand il n’est pas d’humeur, il me nomme : clébard. Simple. Efficace. Sa bouche le rejette tel que du poison.
L’honorable Lodrum n’a jamais prononcé mon véritable nom. À croire qu’il l’a oublié. Depuis le temps qu’on se connaît lui et moi, ça me désole.
Je ne suis pas enfermé pour un crime ou une dette, mais à cause de ma nature. J’ai une particularité qui intéresse le roi. Donc, il me garde sous la main. Ou plutôt dans une prison en dessous de son château.
Il m’entraîne, me nourrit. Puis, Lodrum m’attrape par le col et m’envoie sur le champ de bataille. Plutôt son sous-fifre le fait, Devon. Il a besoin de ma magie. Il se sert de moi. Il actionne le manche de la guillotine, et moi, je suis la lame qui défile une fois lâchée. Sinon, il me sort durant les grandes occasions. Lorsqu’il invite des personnalités, il aime me montrer comme un trophée.
Je pourrais à ces moments me libérer, me diriez-vous ? Non. Impossible. Des gardes tiennent mes chaînes. Un en particulier. Un homme télépathe bloque mes capacités, Devon. J’ai essayé de nombreuses fois de m’échapper mais toutes mes tentatives ont échoué. Les gardes me surprenaient et me punissaient.
Nonobstant, ou irais-je si un jour je réussis à m’échapper ? Je n’ai nulle part où aller. Aucune famille. Aucun ami.
Quelqu’un s’approche. Des pas contre la roche font écho dans le cachot. Je connais les tours de garde, toutes les heures, ils échangent. Ça fait déjà une heure que le tour est terminé ? Je suis désorienté à ce point ? Mon regard est attiré vers la flamme d’une torche. Puis sur l’intruse. Son teint olive est légèrement rosi au niveau des joues. Ses yeux Hazel s’enflamment et glissent sur moi. Le reflet du feu miroite sur ses cheveux bouclés. Je me redresse sur mes jambes. Elle n’a aucun écusson de la garde sur ses vêtements. Cette fille porte du cuir et un masque noir rejeté derrière son cou. Je remarque une dague accrochée à sa ceinture. Sa lame est revêtue de pierres précieuses.
- Qui êtes-vous ?
- Personne, souffle-t-elle. Dites-moi, vous savez où je peux trouver un certain Korzan ?
Sa voix est basse. Elle n’est pas censée être ici. Vu la richesse de son accoutrement, ça ne doit pas être n’importe qui non plus. Mon prénom prononcé sur ses lèvres fait l’effet d’un ricochet.
- Pourquoi le cherchez-vous ? lui demandé-je sur la défensive.
- Vous me faites perdre mon temps, s’impatiente-t-elle.
L’intruse est sur le point de partir. Je me précipite vers les barreaux et attrape son bras. Elle se tourne et son regard m’embrase. Comment connait-elle mon prénom ?
- Je suis Korzan. Maintenant, dites-moi ce que vous me voulez.
- Vous mentez.
- Continuez votre chemin si vous ne me croyez pas. Cependant, si vous le faites. Vous ne trouverez personne d’autre que moi dans ce cachot, hormis des gardes surentraînés. Le roi Lodrum n’aime pas emprisonner les gens. Il préfère s’en débarrasser.
Elle réfléchit rapidement, elle se tourne vers les profondeurs du cachot puis se décide :
- Très bien. Vous êtes Korzan. Ça vous va si je vous libère de cette cage en échange d’un petit service ?
Me libérer ? J’éclate de rire. Elle semble surprise par mon hilarité. Néanmoins, ne perd pas son air confiant.
- Personne ne peut utiliser sa magie pour se libérer d’ici. Ces barreaux sont construits à partir d’un matériau qui se nourrit d’énergie magique. Ceux qui sont enfermés le reste. Il faut la clef pour l’ouvrir. Seul le roi la possède. A moins que vous l’avez volé... je ne vois pas comment...
- Taisez-vous un peu. Vous ne m’apprenez rien. Je connais ce matériau, le Repullium.
Elle sait ce qu’est du Repullium ? Intéressant. Je ne dois pas la sous-estimée.
- Vous avez besoin de moi pour quel genre de service ?
Jamais personne ne m’a proposé un tel échange. Si, c’en est vraiment un. La détermination de cette fille me dit que je n’ai pas vraiment le choix.
- Un cambriolage de tombeau.
La fille sort de sa poche un caillou semblable à du charbon et le pose contre le verrou de la porte. Elle enfile son masque, le tissu vient recouvrir son visage.
- Vous devriez vous reculer.
J’applique son conseil. A peine reculé contre le mur, les barreaux tremblent puis explosent. Le bruit ne tardera pas à rameuter les gardes. J’espère qu’elle a un plan.
Soudain, une substance translucide apparaît.
- Qu’est-ce que c’est ?
L’inconnue me pousse dedans. Je sens mon corps se surélever et être aspirer par cette matière.
Soudain, la lumière du jour m’aveugle.
L’architecture ovale me tape à l’œil. Nous sommes à la capitale, non loin du château du roi Lodrum. Celui-ci est au sommet de la ville, illuminant le peuple avec ses nombreuses fenêtres qui réfléchissent la lumière du soleil. Debout sur un toit de bâtiment, j’observe la rue passante plus bas. Les gens sont guillerets. Insouciants. J’inspire une bouffée d’air frais. Ça me fait un bien fou. Il n’y a pas cette odeur de crasse et putride d’un champ de bataille où des événements mondains. Ni celle du renfermé.
Aucun rat à l’horizon. Ni grincement de chaînes.
J’aime ce que je vois. Un ciel sans frontière, bleu et étincelant.
Mon attention se tourne vers l’inconnu. Elle me fixe sans un bruit. A croire qu’elle ne veut pas interrompre mon moment de paix.
- Rejoins-nous à l’intérieur quand tu auras terminé, me prévient-elle avant de traverser le toit.
Qui ça nous ? Qui sont ces gens ? Qui est-elle ? Ils n’ont pas peur de s’attirer les foudres du roi. Il remuera ciel et terre pour me retrouver, pensé-je. Elle m’a parlé d’un pillage de tombe ? Le tombeau de qui ? Pourquoi ont-ils besoin de mon aide ? Ils ont réussi à me libérer. Ils sont bien préparés.
Curieux d’en savoir plus, je rentre à l’intérieur. Je saute de la trappe qui mène au toit et j’atterris dans une pièce immense et pleine de stocks. Il y a des montagnes de caisses et de tonneaux de part et d’autre. Des voix derrière ces marchandises me guident dans ce labyrinthe. Quatre silhouettes sont regroupées autour d’une table. Deux quarantenaire, l’un debout et l’autre lit un journal. Un garçon s’amuse à détruire le bois de la table avec un couteau aiguisé. Et, celle qui m’a libérée. Assise sur un tabouret bancal mache un brin de blé.
Je tousse pour les prévenir de ma présence. Tous les regards se tournent vers moi. Ceux assis se lèvent.
- Installez-vous. Vous avez soif ? Nous avons de quoi manger aussi... demande l’homme au journal en se précipitant vers moi.
Sa politesse me surprend.
- Non, merci... Je voudrais que vous m’expliquez ce qu’il se passe...
- Ce n’est pas un invité, Cassius, dit l’autre quarantenaire.
Celui-là n’a rien de joviale et d’accueillant. Ses traits sombres lui donnent un air maussade et impitoyable. Ses yeux clairs nous rappellent son humanité. Il frotte sa moustache aussi fine qu’un bâton puis range son épaisse main dans son costume à rayures.
- Nous sommes honorés de vous rencontrer, monsieur Egalion. Je suis Trane. Trane Alliser.
- Ce nom est sensé me parler ?
- Nélya. Laisses-nous.
Celle-ci s’en va en traînant des pieds. Elle me lance un dernier regard avant de baisser la tête.
- Nous appartenons au clan Sanvisage, avoue-t-il après un instant.
- Vous êtes des ennemis du roi, dis-je sitôt.
Trane affiche un sourire discret tandis que le plus jeune lance un regard fière à l’autre quarantenaire.
Stop, je crois rêver. Les Sanvisage. Ce nom légendaire parcourt les conversations. Moi qui pensait que ce clan avait disparu... Ça faisait un petit moment que je n’avais pas entendu leur nom traverser les couloirs et les champs de bataille. Il est un groupe ancestral et secret, au service de la Haute. En outre, ils sont des mercenaires et voleurs à la charge d’une personne influente.
S’ils ont besoin de moi.
J’ai bien peur qu’ils s’attaquent à un artefact trop précieux.