Je n'ai rien compris à la poésie

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Summary

Je n'ai jamais rien compris à la poésie, pourtant j'écris depuis plus de dix ans. Elle m'habite et me transcende, me ruine et me guérit. Je cherche encore un sens à tout cela au travers de ce semi recueil, semi biographie.

Genre
Poetry/Other
Author
Kurupe
Status
Ongoing
Chapters
5
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1

Quand est-ce que ça a commencé ? Au primaire ?

J’étais dans cette salle polyvalente de l’école Charles Chevalier, dans ma campagne troyenne. Un soir, oui c’était un soir car les activités de club se déroulaient le soir, après les longs et insipides cours de la journée. Et je me souviens qu’il faisait nuit. Nuit à 17h ou 18h, cela devait être l’hiver. Oui, c’était l’hiver.

J’avais décidé – étais-je à l’origine de cette décision ? – de m’inscrire au groupe de théâtre en CM1 ou peut-être CM2 pour suivre Amel. Amel, j’étais amoureux d’elle, ébahi devant sa beauté et son intelligence. C’était une fille forte, elle tenait tête aux garçons avec une douceur toute pareille au velours, mais l’emportait toujours. Ses rondeurs embellissaient sa personne, parce qu’à 8 ou 9 ans, elle assumait pleinement qui elle était.

Nous avions à interpréter une pièce très certainement écrite par notre professeure : Le Chat Poète. Dans la pièce, nous étions invités à écrire, chacun, un petit poème. Un petit poème, pour des petites personnes, ça fait des petits exercices intéressants pour apprendre à écrire. Pas à écrire bien, mais à écrire beau. Et Amel, elle écrivait beau. Elle écrivait beau et bien et ça m’a subjugué d’un amour fou, alors j’ai écrit aussi. J’ai essayé de déchiffrer la poésie, parce que visiblement, Amel, elle avait déjà compris la poésie à 7 ans et moi j’en étais loin. Je voulais lui écrire, je voulais comprendre ce charabias qui sortait de sa bouche quand elle lisait son poème – vainqueur du petit concours suite à la pièce – à haute voix. Comment elle faisait pour aligner autant de mots simples avec un sens si complexe ? C’est quoi la clé pour comprendre la poésie Amel ? Pourquoi tu ne m’as pas donné les clés pour pouvoir te comprendre ? Si seulement je lui avais demandé à l’époque, mais aurait-elle pu me répondre avec ses mots de 7 ans ?

Était-ce au primaire que je suis tombé amoureux de la poésie ?

Elle avait cette étincelle dans les yeux qu’on ne voit qu’au travers d’un travail d’After Effect. Parfois je me demande si je ne suis pas tombé amoureux de la poétesse plutôt que de la poésie. J’écris pour elle depuis 16 ans et voilà tout. Ne serait-ce pas une théorie tout à fait intrigante ? Pas à mon goût.

Nous avions interprété la pièce dans un vieux bâtiment aux poutres apparentes de la vieille ville de Troyes. Il y avait foule, au moins vingt personnes pour écouter des enfants réciter une pièce de théâtre un peu bancale, mais adorable. À cet âge-là, vingt personnes, c’était comme remplir un stade à mes yeux. Je ne me souviens plus si nous avions bien joué.

J’avais compris une chose à défaut de comprendre la poésie : la poésie envoûte les gens qui y sont réceptifs. Elle a un pouvoir magique qui s’applique sur les autres. Elle a la force et la capacité de me faire entendre, aimer, voir. Je crois que c’est pour ça que j’ai commencé à en écrire. Je voulais qu’Amel me voit, qu’elle me reconnaisse, qu’elle se dise que ce bambin est à son niveau intellectuel, qu’il manie les mots à la perfection, qu’il est charmeur.

Tout n’a toujours été qu’une question de filles lorsqu’il s’agit de poésie. Tout n’a été qu’une question d’amour et de séduction. C’est une arme, la poésie est mon arme. Et de cette arme, je n’ai toujours rien compris.

Le rapport à moi-même est un bien grand inconnu que même les mathématiques ne sauraient résoudre. Parfois je m’adule, je me vénère, je m’adore. Parfois je m’exècre, je m’abhorre, me conchie. Il n’y a jamais vraiment de juste milieu, de statu quo, de neutralité. Je ne m’aime pas bien, ni mal. Je hais ou j’idolâtre.

Tout passe par mon écriture. Lorsque les filles ont fini par devenir une constante dans ma vie – je ne me supporte que très peu seul, alors je cherche toujours à m’accompagner – j’ai commencé à écrire sur moi. Je suis ma plus grande muse, nous sommes ma plus grande muse, ma mélancolie et moi. J’écris narcissique comme si je était un synonyme de l’autocentrisme. La solitude me terrifie et m’enivre. Je ne sais pas avoir de relation saine avec elle, nous nous aimons, nous nous détestons, nous nous tuons à petit feu comme des exs qui remettent le couvert une fois tous les mois, incapable de se laisser vivre ou de s’oublier. Fuis-moi, je te suis. Suis-moi, je te fuis. C’est une course abominable et sans vainqueur et sans fin.

J’ai besoin de cette solitude douloureuse pour écrire, car je n’ai toujours pas compris en quoi l’art se devait d’être une torture, mais c’est bien une torture. Sans ces blessures, parfois que je m’inflige délibérément, ma poésie n’aurait pas cette granularité unique.

Amel a-t-elle souffert de son parcours poétique ? Parfois je me le demande. Tous les gens me paraissent si sains. Je cherche leurs fêlures pour les comprendre et m’identifier, mais rien ne jaillit au premier abord. Amel, réponds-moi ! T’obliges-tu à l’isolement pour écrire ? Te fais-tu des bleus sur le corps afin de ressentir quelque chose de tangible ? Es-tu obligée de pincer ta peau pour redéfinir les contours de ton être ? As-tu autant de questions que moi, rangées dans un coin de ta tête ? Ces mêmes questions qui devraient te tarauder aux alentours de minuit, lorsque le lampadaire en bas de chez toi laisse fuiter un vague halo fantomatique par tes rideaux. Ces questions immenses pour lesquelles tu cherches des réponses avec de nouvelles questions et ce jusqu’à ce que les larmes montent et débordent de ton globe oculaire. Réponds-moi !

Parfois je pense à mourir. Puis je repense à cette scène du spectacle de Panayotis Pascot qui m’est familière, allongé sur le dos, les larmes ruisselant le long des tempes et glissant dans les oreilles. J’entends ma peine moite, froide et salée. Et puis je ne pense plus à mourir.

Cette nuit j’ai fait une crise. Les contemplations du plafond m’ont abasourdi. La musique dans mes oreilles reflétait des images, tout ceci était tangible. Je pouvais le matérialiser à la perfection. Des centaines de storyboards de films, de films de ma vie qui n’arriveront jamais. Des poèmes immarcescibles, pesants, qui ne verront jamais le jour à cause de mon incapacité d’écrire. Je ne comprends rien à la poésie. J’ai eu besoin de discuter avec une amie que je ne connais même pas (merci Internet). J’avais besoin d’une personne pour absorber toutes ces choses qu’Amel ne m’a jamais inculqué.

Quand est-ce que l’art a commencé à me faire du mal ? Ce n’était peut-être pas au primaire tout compte fait.