(1) Le dernier contrôle
— Ticket !
Je sursaute et lève les yeux sur le vieux Henry qui adore crier son mot préféré d’un ton plein de mépris quand il a affaire à plus jeune que soit. C’est un petit plaisir sadique que semble tirer le vieux contrôleur de son autorité dérisoire. D’habitude, je lui montre mon ticket avec un ton poli, mais aujourd’hui, c’est une exception, c’est la dernière fois que je prends ce bus. Le problème, c’est que je ne m’attendais pas à le voir pour mon dernier trajet
— J’ai oublié de le prendre, lui dis-je sur un ton neutre.
Henry fronce les sourcils plus qu’ils ne le sont déjà, ses rides profondes se creusant encore davantage. Son visage devient encore plus sévère que d’habitude, presque grotesque dans sa caricature de l’autorité. Les passagers autour de nous semblent se figer, comme s’ils pressentaient une confrontation inévitable.
— Tu descends au prochain arrêt ! Attention, la prochaine fois, c’est une amende.
L’agitation et les murmures autour de nous s’intensifient et me mettent les nerfs à vif.
— J’ai du travail je ne peux pas me permettre de descendre, j’en prendrais deux la prochaine fois pour me faire pardonner ?
C’est très amusant de voir la tête du vieux Henry devenir de plus en plus rouge. On dirait une tomate mûre prête à éclater.
— Si tu ne descends pas, tu auras de sérieux ennuis. Je vais devoir faire un signalement.
— D’accord, faites-vous plaisir, finis-je par lâcher en poussant un profond soupir d’exaspération.
Il sort son calepin, visiblement agacé par mon attitude.
— Encore un qui n’a pas appris le respect. Ton nom, jeune homme ?
— Je m’appelle Connaispas Lerespect.
Le vieux Henry soupire et élève la voix, attirant encore plus l’attention des autres passagers.
— Il est très grave de ne pas donner son identité. Ça suffit, donne-moi ton nom, sinon nous verrons cela avec la police !
La police ? Pour un ticket de bus ? Il veut juste me faire peur. Je ne réponds rien.
À côté de moi, une femme âgée secoue la tête avec désapprobation.
— Toujours aussi brusque avec les jeunes, celui-là, murmure-t-elle à son voisin.
Devant mon silence, le contrôleur reprend.
— Très bien, alors va à l’avant avec le chauffeur. Tu restes avec nous jusqu’au terminus où la police nous rejoindra.
Je fais mine d’obéir, mais cet idiot croit vraiment que je vais attendre le terminus ? J’aurais juste à m’enfuir quand ça sera le tour de mon arrêt. De toute façon, je ne le reverrai plus après cette journée. Je m’exécute donc et pars à l’avant du bus. Au passage je rabats ma capuche sentant le regard des autres passagers sur moi qu’Henry continue de contrôler. Je ne supporte pas être le centre d’attention, ça me fait me sentir mal.
— Et jeune homme ? demande le chauffeur du bus, un homme avec des cheveux grisonnants et une voix douce.
— Oui ?
— J’ai entendu ta conversation avec le contrôleur. Tu sais, ce n’est pas sa faute s’il est comme ça. Tu devrais lui donner ton nom et il te notera juste un avertissement. Tu es un jeune adulte maintenant, ignore les vieux cons dans son genre et laisse couler.
Le chauffeur est un gars sympa, il doit avoir dans la trentaine. Je ne veux pas être méchant avec lui, alors je fais un effort.
— Il abuse quand même. Il est comme ça avec tous les jeunes, pas forcément que moi. Pourquoi ça ne serait pas sa faute ? C’est-à-dire ?
— C’est sa femme, un soir qu’elle rentrait tard, des jeunes l’ont agressée et elle n’a pas survécu...
Quelle horreur... Je marque un temps de pause, absorbant la gravité de ses mots.
— Pour de vrai ?
— Oui, oui, c’était dans le journal, ça date d’il y a sept ans maintenant.
— Les jeunes qui ont fait ça, ils ont été condamnés ?
— Non, personne ne sait qui ils étaient.
— Et donc le vieux Henry est désagréable avec tous les jeunes pour cette raison ?
Le chauffeur soupire, ses yeux se perdant dans le vague.
— Mets-toi à sa place, ça a dû le traumatiser cette histoire.
— Il a pourtant été jeune lui aussi, c’est stupide de nous caser dans un crime dont on n’a rien à voir.
— Parfois la souffrance peut entraîner un changement chez une personne qui trouve que ce qui lui est arrivé est trop injuste.
Le vieux Henry revient à l’avant après avoir terminé son contrôle. Il semble plus calme, mais toujours aussi intransigeant.
— Alors, tu as réfléchi ? Tu vas me donner ton vrai nom ? dit-il d’une voix tendue.
Je ne lui réponds toujours pas. Son histoire a beau être triste, je n’ai pas envie d’être sympa avec lui qui me méprise avec ou sans mon fichu ticket.
— Très bien, nous verrons avec la police dans ce cas.
— Allons Henry, tu le connais ce jeune. C’est la toute première fois qu’il oublie, puis avoue que tu parles un peu mal aux passagers. Ils peuvent mal le prendre, tu sais, s’exclame le chauffeur, essayant de m’aider.
Le vieux Henry lâche un grognement en réponse et part s’asseoir à une place libre de l’avant. Il semble réfléchir, peut-être à ce que le chauffeur vient de dire.
Ça y est ! Mon arrêt est le suivant, je ne reverrai plus jamais ce contrôleur haineux et en plus, quelqu’un a appuyé sur le bouton pour demander l’arrêt, c’est parfait !
Le bus s’arrête, j’attends calmement que les portes s’ouvrent... Puis je fonce vers la sortie située au milieu du bus, j’arrive à peine devant qu’alors une main m’agrippe et me retourne... Le vieux Henry ! Il est rapide, le bougre !
— Pas si vite, si tu veux descendre, tu me donnes ton nom.
Il a mérité mon attitude, je ne réponds pas et le pousse pour qu’il me lâche afin que je puisse m’enfuir, mais le vieux contrôleur me serre le poignet vraiment très fort... Il me fait mal ! Ses doigts se resserrent comme des pinces, ses ongles s’enfonçant dans ma peau jusqu’à faire couler mon sang. À côté de nous, la tension monte parmi les passagers qui observent la scène avec une nervosité croissante.
— Oh là là, murmure une femme.
— Il va vraiment loin... Le gamin saigne... chuchote un homme à sa voisine.
C’est quoi son problème pour juste un oubli de ticket ? Je sens le froid m’envahir, une sensation de haine grandissante pour le contrôleur de tickets et je le repousse violemment en utilisant toute ma force. Le vieux contrôleur se retrouve bousculé sur quelques mètres et glisse la tête la première sur une barre en fer horizontale servant habituellement aux passages debout. Il pousse un cri de surprise juste avant de se fracasser le crâne dessus, puis tombe au sol. Les passagers crient en voyant une mare de sang se former, provenant du crâne du pauvre monsieur.
— Il... Il est mort ?! s’écrie une passagère, les yeux écarquillés par l’horreur.
Je suis paralysé, je ne sais pas quoi faire... J’ai tué le vieux Henry ? Juste en le poussant ? Sérieux là... C’est possible de mourir comme ça ?
Je dois courir.
Je contemple la scène, choqué, incapable de courir... Hein, courir ? Quelqu’un vient de me dire de m’enfuir ? C’est mort, je dois assumer mon acte... De toute façon, tout le monde est témoin. Je n’ai souhaité que me défendre en plus... Un homme de la quarantaine s’approche du pauvre monsieur Henry et le retourne sur le dos. Il semble savoir ce qu’il fait, ses mouvements sont précis et mesurés.
— Qu’est-ce que vous attendez ? Appelez les secours ! crie t-il, ses yeux fixés sur le corps inerte du contrôleur.
Une dame prend son téléphone, tremblante, et compose le numéro des urgences. Le chauffeur, choqué, sort de sa cabine et s’avance doucement, comme s’il craignait ce qu’il allait découvrir.
— Il respire ? demande-t-il, la voix tremblante.
L’homme à la quarantaine ne répond pas, le visage sombre, ses mains pressent la plaie sur la tête d’Henry avec une urgence désespérée.
Ça ne sert plus à rien.
Je sens une froideur horrible me glacer tous les membres de mon corps. Oh merde... J’ai vraiment tué le vieux Henry.