CONTE D'HIVER

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Summary

Fassa Aaristi, militante écologiste en Finlande, rêve encore au prince charmant. À vingt-cinq ans, elle continue à l'attendre. Un soir, le destin la met en face du séduisant PDG de Novka Telekom, Lev Haakonen. Fassa reconnait en lui le sosie d'un prince russe effacé de l'Histoire sur un mystérieux tableau du 17° siècle, dissimulé au fin fond d'un château. Un portrait qui la fascine... Mais qui est vraiment Lev, sur qui circulent les rumeurs les plus folles ? S'intéresse-t-il vraiment à elle, ou cherche-t-il simplement à l'utiliser ? Pourquoi Erik, le taciturne colocataire de Fassa, s'évertue à tout faire pour empêcher sa nouvelle amie de le fréquenter ? Erik et Lev se connaissent-ils ? Quel lourd passé partagent-ils ? Lev, de son côté, est persuadé, lui aussi, d'avoir déjà vu Fassa. Quel lien a-t-elle avec la "femme aux yeux verts" qui, sans cesse, meurt dans ses cauchemars ? En enquêtant pour répondre à ces questions, Fassa comme Lev risquent de dévoiler une vérité choquante et dangereuse. Et de réveiller l'être maléfique qui sommeille dans les ténèbres de l'oubli...

Status
Complete
Chapters
52
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
18+

Prologue : le tableau



Mes pas résonnent sur les dalles froides. Dehors, il fait une chaleur caniculaire, mais ici, à l’ombre des vieilles pierres, il fait frais. J’ai toujours aimé les châteaux. Et celui-là en particulier. Le château de Varnhem. D’après le dépliant qu’on nous a fourni à l’entrée, il s’agit d’un ancien palais ducal, qui a reçu le roi Charles X de Suède au 17° siècle, en plein pendant les guerres avec la Russie expansionniste. Mais depuis le début du séjour, mes parents ne font que se crêper le chignon pour des broutilles. Je sens bien qu’ils ne s’entendent plus. Les adultes s’imaginent qu’à quinze ans, on est encore un enfant qui ne comprend rien : c’est faux.

— Je t’avais dit que le restaurant ne prenait plus de réservations après sept heures ! Les Suédois mangent tôt.

— Plus tôt que les Finlandais ? grogne mon père en réponse. Ça m’étonnerait !

C’est le dernier voyage qu’on fait tous ensembles. C’est sûr.

Je profite de la distraction momentanée du guide pour quitter le groupe. Mes parents ne prêtent pas attention à moi. Ils se fichent également de la visite, alors que, pour une fois, celle-ci m’intéresse. Il y a bien quelque anecdote pittoresque attachée à ces vieux murs. Une histoire de fantôme, qui sait ?

Vaguement inquiète à l’idée de me faire prendre par un membre du personnel du musée ducal, je m’éclipse dans les allées délaissées par la visite. Il y a vraiment une atmosphère dans ce château, au sommet duquel on voit la mer et, si on plisse les yeux suffisamment, le golfe de Botnie. Il s’est passé des choses dans ce château. Beaucoup de choses. Peut-être même qu’ici, une princesse a attendu son prince pendant des mois, alors qu’il guerroyait en Russie. Peut-être même qu’elle est morte de tristesse, ne le voyant jamais revenir…

Au détour d’un couloir obscur, je tombe nez à nez avec un cadre monumental, recouvert d’un drap de velours pourpre, à la couleur un peu passée. Pourquoi celui-là est-il dissimulé ainsi, et pas les autres ? Sur des murs où ne s’ouvrent aucune porte, on peut voir de nombreux tableaux, certes plus sinistres que ceux présentés dans les pièces ouvertes aux visiteurs, mais qui ne sont pas pour autant cachés aux regards. Le tableau en question, immense, se trouve dans un cul-de-sac. Il domine tout le couloir.

Quelle légende inénarrable peut bien se dissimuler derrière ce tableau ? Pourquoi l’a-t-on ainsi mis à l’abri des regards ? Mon imagination se met à galoper. Cette peinture doit être effrayante, maudite, ou contenir un lourd secret. Sûrement ces trois choses à la fois... Pourtant, je ne peux résister à la tentation, et après avoir regardé une dernière fois derrière moi, j’inspire un grand coup et tirai sur le drap. Un acte osé pour une fille aussi sage que moi, qui jamais, jusqu’à aujourd’hui, n’a bravé le moindre interdit. Pourtant, je ne me suis pas posé la question. J’ai tiré le drap sans hésiter, et sans songer aux conséquences de mon acte : il est évident que je serai incapable de le remettre toute seule.

La lourde étoffe tomba à terre avec un bruit sourd, soulevant un nuage de poussière qui me fait éternuer. Lorsque ce dernier se dissipe, je pousse un hoquet de stupeur. Ce portrait en pied est le plus magnifique que je n’avais jamais vu.

Il représente un jeune homme d’une beauté surnaturelle, vêtu d’un longue caftan noir d’officier cosaque au haut col. Le vêtement était bordé de galons argentés semblables à ceux des uniformes russes de la grande époque. Les yeux du sujet, d’un vert intense, aussi fluorescent que l’absinthe, sont tournée de trois quarts, transperçant le spectateur d’un regard pénétrant. Ses cheveux, immensément longs, sont gris comme la lune, offrant un contraste saisissant avec la jeunesse du personnage. Ses deux mains gantées de noir sont posées sur la poignée d’un sabre exotique. Fascinée, je reste en arrêt devant ce portrait stupéfiant de longues minutes. Mon cœur serre inexplicablement.

J’ai l’impression de le connaître.

— Que faites-vous là, jeune fille ?

Je sursaute en lâchant un petit cri, comme une gamine prise sur le fait de quelque forfanterie. Je me suis fait surprendre…

Un homme maigre et chauve se tient devant moi. Il me scrute comme une bête curieuse, occupé à rajuster sur son nez une paire de minces lunettes.

— Excusez-moi, j’ai perdu mon groupe... Je sais que je ne devrais pas être là.

J’ai peur de me faire réprimander, tirer l’oreille comme une sale gosse et ramenée, humiliée, dans le groupe des visiteurs. Mais comme moi, l’homme se tourne vers la toile qui nous domine, immense.

— Ah ! Vous vouliez saluer leprince... sourit-il avec un air mystérieux. Je suis certain que Sa Seigneurie apprécie.

Je me tourne vers lui, ma curiosité ayant repris le pas sur ma peur de me faire morigéner.

— Le prince ? Le personnage de ce tableau ?

— C’est cela. Le prince Ulfasso Levine Tchevsky. Général de toutes les Russies et capitaine de l’opritchnina, l’unité d’élite des armées du tsar au « Temps des Troubles ». Il porte d’ailleurs l’uniforme entièrement noir des terriblesopritchniki.

— Vous voulez dire que c’est un homme véritable qui est représenté ici ? demandé-je, mon intérêt pour l’histoire renouvelé par cette découverte.

Ce prince du tableau ne ressemble en rien à un homme ordinaire. On dirait un archange, descendu tout droit des nuées.

— Nous l’ignorons, m’indique mon interlocuteur d’un ton sibyllin. Pour les amateurs d’art autant que pour les historiens, ce curieux tableau suscite bien des interrogations. Qui l’a peint ? Qui était le modèle ? En effet, les spécialistes de la Russie ancienne s’accordent à dire qu’il n’y eut jamais de prince Ulfasso Levine Tchevsky. Il peut y avoir de nombreuses explications, comme la suppression des archives de la mémoire d’un personnage tombé en disgrâce, dont le nom serait devenu synonyme d’hérésie. Il peut tout aussi bien être le fruit de l’imagination de son auteur, un génie inconnu. Qui sait ? Quoi qu’il en soit, ce tableau est un chef-d’œuvre de la peinture romantico-réaliste russe du début du 17èmesiècle, et il est unique en son genre.

— Oui, c’est un tableau magnifique, murmuré-je sans cesser de le regarder. Pourquoi est-il remisé, caché derrière un drap ?

L’inconnu hausse les épaules.

— Il paraît qu’il met les gens mal à l’aise. Une visiteuse s’est évanouie devant, un jour… Elle prétendait que le prince l’avait suivie des yeux. Tout est prétexte à faire des procès, aujourd’hui ! Le propriétaire du château de Varnhem ne veut prendre aucun risque.

Je peux comprendre. Les yeux de jade, félins, semblent vivants. Ils me fixent comme s’ils pouvaient lire en moi. Fascinée, je perds la notion du temps et oublie la présence de l’homme à mes côtés. Je ne sais combien de temps je reste ainsi, hypnotisée par ce regard surnaturel. C’est la voix de ma mère qui me rappelle à la réalité.

— Fassa !

Ma famille se trouve à l’extrémité du couloir, leur silhouette familière se découpant sur la lumière de cette fin de journée d’été. La fraîcheur de ce couloir excentré me parait soudain glaciale comme un tombeau. Je me hâte de rejoindre mes parents.

— Ah, Fassa ! Mais où étais-tu passée ? La visite est finie, ma chérie !

Me retournant une dernière fois, je m’aperçois avec stupeur que le drap a déjà été replacé sur le tableau. L’homme qui m’a renseignée a disparu. Malgré tout, j’ai l’impression persistante, jusque sur le parvis du château, que le regard intense et perçant du prince Ulfasso me suit à travers le drap de velours et des murs froids de sa forteresse.