Livre 1 : Daniel - Chapitre 1
C’était un été cuisant à la moiteur lourde. On trouvait des chiens crevés au bord des routes, leurs entrailles rosâtres étalées sur la chaussée. La plupart portaient les traces d’un pneu en épitaphe. Les enfants du quartier tâtaient leur langue flasque avec une branche, s’émerveillant du macabre spectacle de chair en putréfaction avant qu’on ne les balaye du chemin.
On attendait la nuit et sa fraîcheur en cerclant les lits de moustiquaires pour s’épargner les piqûres. Les lampadaires grésillaient et les papillons de nuit s’écrasaient aux fenêtres, se massant maladroitement aux vitres pour mieux reprendre leur envol bancal.
On crevait de chaud sous les lattes des bicoques et des vérandas. L’après-midi, les enfants gambadaient jusqu’à l’orée des bois sans jamais oser s’y aventurer. Les plus courageux revenaient bouffés de démangeaisons et de plaques rouges à leurs jambes. Ils organisaient des parties de cache-cache et des courses de grenouilles. Le vainqueur remportait une poignée indistincte de billes et de confiseries que tous avaient rassemblée en piochant dans leurs propres trésors.
C’était un été de plus à faire bouillir l’asphalte des trottoirs. Dans un combat perdu d’avance contre la chaleur, on avait ouvert la piscine municipale, la transformant en refuge pour les adolescents du centre-ville. Ceux de la périphérie lui préféraient les lacs et les rivières. On avait plus de chances d’y récolter quelques merveilles, des fiertés scintillantes pour éblouir les copains, le jour de la rentrée des classes.
Le bus déboulait dans la campagne. Daniel regardait passer les terrains vagues par la fenêtre. L’habitacle était si étouffant que la transpiration imbibait déjà l’arrière de son t-shirt. Un rapide passage par des bois en friche lui apporta un peu d’ombre et il jaugea son misérable reflet.
Des yeux de chien délaissé, visage quelconque et monotone. Il tritura le col de son t-shirt où la trogne de Marty McFly s’était salement écaillée.
Rien de beau, rien de grandiose. Juste un garçon en route vers des emmerdes certaines.
Le chauffeur ne lui avait pas jeté l’ombre d’un regard, y compris lorsqu’il avait tenté de hisser sa valise dans l’allée étroite. Des bus pareils, on en fabriquait plus. Il s’agissait là d’une antiquité. Peinture écaillée, gris sale. Les sièges avaient été éventrés par des mains teigneuses. Ceux encore en bon état étaient couverts d’inscriptions cabalistiques. Le soleil s’étirait déjà paresseusement à l’horizon.
Dans la pesanteur de la fin de journée, un bruit feutré s’éleva par-dessus le ronronnement de moteur. Daniel scruta chaque place. Entre deux sièges, à trois rangées derrière lui, il entrevit un corps nonchalamment étendu en travers des deux sièges, si discret qu’il ne l’avait pas remarqué lors de son embarquement.
Il scruta le chauffeur, se leva discrètement. Aux pieds du passager se vautrait un sac à dos gris. Une œuvre de toile rapiécée, piquée de badges et de pins. Fasciné, Daniel détailla le propriétaire.
Un endormi. Superbe créature. La joue accolée à la vitre, cils translucides reposant sur ses pommettes saillantes. Tignasse rousse, indisciplinée, visage émacié. Traits fins, aquarellés de tâches rouquines. La poitrine du garçon se soulevait en rythme, emmurée dans un pull trop épais. Quel taré, songea Daniel. Il tapota timidement l’épaule du garçon. Un soubresaut agita le corps, il vit s’étendre deux jambes interminables sous le siège.
Le rouquin étira sa bouche en cœur d’une grimace d’agacement, sourcils froncés trahissant la fatigue.
Daniel s’attendait à une gueulante bien sentie, mais le garçon se contenta de bâiller. Même avec ses dents dévoilées et ses rides animales, le bougre trouvait encore le moyen d’être sacrément beau. Puis les paupières en rideau s’ouvrir sur un bleu pur. Quelque chose dérangea Daniel dans ce regard. Peut-être la pupille explosée en trou noir qu’il arborait à l’œil droit. Daniel décida qu’il serait Ziggy, jusqu’à preuve du contraire.
Ziggy renifla, le détailla en retour sans le moindre mot. Daniel se sentit con, balbutia en désignant le sac à dos. « Tu-tu euh… Ton sac, il est tombé. »
Le rouquin se contorsionna lentement, le remonta et le cala sur ses genoux. « Merci bien. » Un arrière-goût de fausseté dans sa réponse. Un « tu n’étais pas obligé de me réveiller pour ça » sous-jacent. Daniel fit taire sa gêne au plus vite. « J’avais pas vu que t’étais là, je pensais que j’étais tout seul à aller là-bas.
—Tu l’es. Moi je ne fais que revenir. »
Le sourire en coin de Ziggy était aussi rassurant que ses mots étaient cassants. Il tapota la place libre à côté de lui tout en nichant la joue au creux de sa main.
Daniel s’installa à sa gauche par politesse. Pas que la présence du rouquin soit spécialement réconfortante, mais il se sentait un peu moins seul. Son pied buta dans un étui qu’il fit maladroitement glisser sous le siège. Il releva les jambes et se confondit en excuses. Le garçon éluda, roula des yeux. « T’inquiète, tu risques pas de le casser.
—C’est quoi ? hasarda Daniel dans l’espoir de nouer un semblant de conversation.
—Mon étui à violon. Mais j’y tiens pas particulièrement. T’inquiètes. »
Daniel retint les tremblements nerveux de sa jambe. Il désespérait de sa timidité lorsque Ziggy repris les rênes de la conversation. « Et donc… Comment tu t’es retrouvé au Foyer toi au juste… ? T’as l’air d’avoir la tête sur les épaules pourtant. C’est quoi l’idée ? Ton père est en taule ? T’as crevé les pneus du dirlo de ton bahut… ?
―Nan… Nan j’ai cogné un garçon de ma classe. Il tenta d’ignorer le sifflement admiratif du rouquin et demanda en retour. Et toi… ?
―Eh beh… Je retourne chez ma famille l’été et là je reviens. M’enfin t’occupes pas de moi. C’est toi le sang neuf. Ils vont tous être comme des dingues ! »
Comme s’il ne se sentait pas déjà assez dingue comme ça. Daniel se donna du courage. Nouveau départ. Là-bas, il pourrait être ce qu’il voulait.
Un monde clos et une forêt. C’était à peu près les mots inscrits sur la brochure qu’on avait refilé à son père. Homme pressé et dépassé. Cliché d’adulte comme il y en avait tant, les yeux rivés à leur montre et leurs piètres tentatives de bien faire. Papa ne parvenait pas à le comprendre et lui n’avait jamais compris Papa. Au moins c’était dit, statué, imprimé et gravé dans le marbre de son existence.
Daniel tritura la poche de sa veste pour en extirper le livret. Un dépliant corné, imprimé en couleurs sur du papier glacé. La photo générique et rassurante d’une large maison y était mise en avant. On en avait saturé les couleurs pour la rendre plus accueillante. « Le Foyer, un nouveau départ pour vos enfants ! » clamait le morceau de papier à l’adresse des parents désemparés. Ou comment vous débarrasser de vos gosses l’esprit tranquille, pesta intérieurement Daniel.
Le Foyer lui évoquait une Arche de Noé brinquebalante pour mioches en difficulté. On y proposait des services éducatifs, un logement et un accompagnement pour les pensionnaires.
Certains y avaient été envoyés pour corriger leurs comportements, d’autres y avaient été jetés par l’État, faute de responsable légal pour les élever décemment. Daniel s’attendait aussi bien à y fréquenter le fils d’un taulard récidiviste qu’un boutonneux bégayant et pissant encore au lit. Du bonheur en perspective. Lui se situait très exactement dans l’entre-deux.
Ziggy s’était de nouveau niché à la vitre pour fermer les yeux. Le bus pénétra dans une forêt qui s’épaissit en instantanément. « On est presque arrivés… Soupira Ziggy.
―Ah… ? Dans combien de temps ?
―Pas longtemps. Tu devrais te préparer. »
Daniel fronça le nez, pas certain de saisir le sens de son conseil. Puis une pensée le frappa, vivace et lumineuse. Ce gars-là serait à coup sûr son seul camarade pour un bon moment. Le seul qui ne refuserait certainement pas de lui adresser la parole.
Il avait tout intérêt à lui filer le train s’il voulait faire partie de la meute. Il ne pouvait décemment pas continuer de l’appeler Ziggy. « Euh, comment tu t’appelles, je t’ai pas demandé ? Moi c’est Daniel. Danny si tu veux. »
Pas qu’il espéra que l’autre en ait grand-chose à foutre. Le Bowie en devenir se contenta de sourire et haussa une épaule. « Elliot. Elly si tu veux. »
Plus la forêt s’épaississait et gagnait de l’ampleur, plus le monde extérieur devenait intangible. Le bus avait basculé dans un autre univers. Les branches se tendaient, en larges bars au-dessus du bus. La route, jonchée de crevasses et de pierres, faisait violemment tressauter les roues. Daniel sentait ses dents claquer, ses cuisses taper contre le siège, mais il était trop content d’être encore en vie pour s’en plaindre. Aucun parent, aucun service d’État au monde, n’aurait pris la peine de passer par cette route.
Le trajet infernal ne semblait pas connaître de fin, jusqu’à ce que le bus atteigne une petite cour sans clôture, ouverte sur le bois environnant. Il se barbouillait à l’horizon des mètres carrés d’herbe asséchée. Un triste jardin aux friches amères. Elles crevaient le sol par touffes telles de verrues dans le paysage enchanteur.
Toiture crépitante, gouttières ruisselantes, Le Foyer se dressait là. Un visage de vieillard froissé au milieu d’un écrin de verdure. Le plus frappant était sa brique. Rouge passé, délavée, enluminée par le soleil. En haut de son perron, une double porte cossue. Elle rechignait à s’ouvrir, mais se fermait très bien, avec le son d’une bouche vorace et satisfaite. Mais le Foyer avait bien d’horribles manières de manifester son mécontentement.
On l’avait isolé, le plus loin possible de la ville et de ses passants agacés. Loin des regards, leur épargnant les cris, l’odeur, la vision d’une jeunesse pas assez plaisante, pas assez brillante. À l’intérieur, des murs, une infinité de dédales tortueux aux parquets boisés, grinçant leurs paisibles litanies sous les semelles d’enfants.
Un logis de fortune pour gamins amochés. Daniel pouvait presque les entendre, les voir, avant même d’être entré. Un grand carnaval de pièces désaccordées, fracassées en une architecture faite de rebuts divers, de lignes vives entrechoquées. Un grand chaos de courbes fondues et de salles moribondes, pour former finalement ce déchet artistique. Collage de plâtre et de ciment.
Elliot le pressa pour sortir. Une fois bien droit sur ses guiboles en roseau, le rouquin n’en était que plus grand encore, si bien que Daniel du lever la tête pour déchiffrer son expression. Une sorte de calme plat, mais pas paisible.
Il jeta le sac à dos sur son épaule et empoigna son étui. Daniel remarqua qu’il boitait sévèrement de la jambe droite. Le bus referma ses portes et démarra de nouveau. Il ronronna, pétarda, et fit demi-tour avec un empressement perceptible. Daniel suivit aussitôt la lancée claudicante du rouquin.
Ce dernier s’immobilisa devant la porte, demanda silencieusement l’autorisation d’entrer. La grande bouche s’ouvrit sur un hall imposant. Seule la lumière du dehors pénétrait par les fenêtres, découpait des ombres dévorantes sur les murs. Un chat noir à la queue de biais s’ébroua dans un coin et se faufila entre les jambes de Daniel. En dehors du félin, pas l’ombre d’un occupant. « Il n’y a personne… ? demanda le garçon, aussi perturbé qu’on pouvait l’être.
―C’est pas encore la rentrée, tu t’attendais à quoi ? répondit Elliot. Le bureau du vieux est par là, pour ton admission. Ton dossier tu sais, tout l’tremblement... »
Elliot s’éloignait déjà à l’étage sans même se retourner. Daniel s’engouffra dans le couloir et hésita un instant devant la porte avant de frapper en désespoir de cause.
Il entendit grommeler derrière le battant. Le raclement étouffé d’une chaise, puis le cliquetis de la porte. Ce qu’il entrevit en premier lieu, puisqu’il regardait résolument ses chaussures, ce fut la moquette beige de goût discutable qui tapissait le sol. Puis le bout de mocassins mal entretenus. Les lignes d’un pantalon, et, pas bien plus haut que lui, la petite mine rabougrie d’un homme d’âge avancé. Il portait une minuscule paire de lunettes sur le bout d’un nez retroussé et une belle calvitie sur le crâne.
Le vieil homme ne lui inspirait aucune confiance et Daniel se sentit obligé de chuchoter. « Bon-bonjour… ? Je suis Daniel. Vous avez été prévenu de mon arrivée, je viens de débarquer en b-
—Parle plus fort mon garçon, et cesse de marmonner je ne comprends rien ! Le coupa Monsieur le Directeur, tant et si bien que Daniel perdit le fil de sa phrase.
—Je suis Daniel ! Je devais arriver aujourd’hui, on m’a dit de passer vous voir !
—Oui oui je ne suis pas sourd, inutile de crier ! »
Vexé, Daniel décida de ne plus parler sans y être invité. L’homme le fit entrer et s’assura qu’il laisse bien sa valise à l’extérieur de la pièce. Daniel s’assit dans un large fauteuil aux accoudoirs dépiautés.
Tout dans cette maison transpirait la vétusté et le temps révolu. Et à en juger par le l’âge avancé du directeur, Daniel comprit qu’il était plus jouasse d’envisager sa retraite que de planifier des travaux de rénovation. Aussi, il tenta de faire bonne figure et son dossier apparut sur le bureau.
Le vieil homme redressa ses lunettes sur son nez et plissa les yeux pour décrypter l’écriture étriquée.
« Ah oui, je me souviens de toi. Ton père a appelé au mois de mai, c’est bien ça.
—C’est ça. Acquiesça Daniel. L’homme maugréa quelques mots à voix basse. Son petit regard grisâtre le transperça durement.
—C’est une aubaine pour toi. Les autres ne sont pas encore là, ça va te laisser le temps de faire connaissance avec ceux déjà présents. »
Daniel pris cela pour un encouragement et s’autorisa l’ombre d’un sourire.
« Oui, on m’a dit. » Le froncement de sourcil du directeur lui indiqua qu’il ne s’agissait pas du bon sujet à aborder et l’adolescent préféra se taire. « Tu as lu la brochure ?
—La bro- ah oui. Oui je l’ai lu. »
Il ôta immédiatement le petit dépliant de sa poche. Le directeur se leva et dévoila à Daniel une vue imprenable sur l’affreux papier peint aux gros motifs floraux. Les mains théâtralement croisées dans son dos arrachèrent une grimace au garçon. Daniel se demanda s’il devait prendre toute cette mascarade au sérieux. Appuyé contre la fenêtre, le vieux commença sa diatribe.
« Tu dois donc savoir que nous sommes un établissement particulier. Ici, nous exigeons l’esprit de groupe et l’entraide entre camarades. Tu comprends ? Hors de question de reprendre tes mauvaises habitudes ici. »
Daniel baissa honteusement la tête. Il faisait allusion à son dernier coup d’éclat. Pour sûr, il ne risquait pas de l’oublier. S’il avait pu deviner à l’avance dans quel merdier le mettrait sa minable bravade, il se serait sans doute abstenu de lever le poing sur qui que ce soit. « Tes bulletins de notes ne sont pas très fameux non plus. Ajouta le directeur. J’ose espérer que tu vas te reprendre ici. Lew-L’infirmier te recevra à son retour pour ton dossier médical. »
Daniel n’y voyait aucun inconvénient. Il n’avait rien à cacher. Pour éviter de regarder le vieux trop longtemps, il promena son regard dans la pièce, s’arrêtant sur l’unique élément de décoration qui ne fut pas totalement douteux. Des dizaines de portraits étaient accrochés derrière le bureau. Chaque cadre était rigoureusement identique. A croire qu’il en avait acheté des caisses entières.
Des visages d’enfants. Celui d’Elly, en bas à droite. Un autre visage cerclé d’une tignasse bleutée, un peu plus haut dans la rangée, celui d’un môme hirsute au milieu. Le vieux le coupa. « En attendant, je compte sur toi pour te comporter convenablement.
—Oui monsieur. »
Daniel n’était pas certain d’apprécier sa nouvelle image de caïd en puissance, mais décida de s’en contenter tant qu’il était coincé dans ce bureau. Le reste, il se promit d’en faire son affaire. D’y mettre du sien, ne pas tarir d’efforts. Ce n’était qu’une question de temps et d’adresse. Il s’était promis de ne pas tout foutre en l’air, juste cette fois. Question de survie.
Le directeur le gratifia d’un plissement de lèvre satisfait et lui fit signe de se redresser. Daniel s’exécuta vivement, heureux de pouvoir quitter cette pièce de misère et le malaise grandissant qu’elle instaurait en lui. L’homme étira plus encore son sourire en point d’en dévoiler ses dents. Daniel se surprit à prier qu’il ne lui vienne pas l’idée de le mordre. Au cas où il l’infecterait. Pour le transformer en loup-garou. En dirlo-garou. Quelle connerie.
*
Quenotte contemplait l’araignée sur le mur, retenant sa patte du bout de l’ongle. Elle scrutait sa détresse, ses tentatives acharnées de se dégager pour rejoindre sa toile. Aucune chance d’y parvenir. Et si l’arachnide s’essayait à la feinter, faire demi-tour pour espérer mordre sa main, elle n’avait qu’à libérer son emprise pour saisir une autre patte.
Tout affairée à sa petite expérience, elle n’écoutait plus vraiment à la porte, ne parvenait à saisir que quelques bribes de conversation. Elle n’avait pas besoin de davantage. Les murs lui murmuraient déjà infinité de choses intéressantes sans qu’elle ait besoin de répondre, de donner son avis ou de jacasser à tort et à travers.
Pressé vers la sortie, Daniel ne remarqua pas immédiatement la petite fille.
Petite était le mot. Une poupée minuscule et toute ronde, recouverte de boucles noires bien coiffées. Elle semblait particulièrement jeune et était vêtue d’une robe d’un autre temps. Daniel entendit couiner ses petites chaussures lorsqu’elle se tourna vers lui. Dans ses yeux il se sentit chuter comme dans un gouffre. Cela ne dura qu’un instant avant que son vide ne cède la place à un sourire aimable. Mais Daniel avait entraperçu le néant, une seconde de trop. Il dévisagea ses lèvres roses, ses sourcils sombres et se persuada que ce n’était qu’une mauvaise impression.
Quenotte relâcha l’araignée. Elle le lorgna de bas en haut. La sensation d’être criblé par les yeux de la petite était affreuse. Ses gestes évoquaient ceux d’un adulte. Daniel était bien incapable de lui donner un âge. Le costume du directeur froufrouta lorsqu’il le dépassa pour avancer vers la petite.
« Oh Quenotte, tu viens t’occuper de la visite ? C’est bien, très bien. Il enfouit sa main dans les boucles noires et lui frotta affectueusement le crâne. Montre-lui tout ce qu’il y a à voir, qu’il prenne vite ses marques avant l’arrivée des autres. »
La jeune fille se contenta d’acquiescer en retour, laissant l’homme se complaire dans sa satisfaction et retourner à son bureau. Daniel entendit le verrou tourner deux fois de l’intérieur. Quenotte se recoiffa prestement. « Bien. Je vois qu’on s’est déjà occupé de ta valise. »
Daniel se tourna avec stupeur, constatant effectivement que sa valise était portée disparue. La jeune fille le coupa avant qu’il ne puisse la questionner, satisfaite de son effet. « Pas de panique, elle déjà dans ton dortoir. »
Cela ne le rassura absolument pas. Elle exsudait une aura terrible. Autoritaire et d’une infinie sagesse. Daniel fut bien contraint de la suivre lorsqu’elle s’engouffra dans le couloir.
Elle ouvrit une porte à la volée et l’invita à approcher. « Ça c’est la cuisine. On mange sur la grande table. »
La table en question comportait tout au plus une quinzaine de places. « On est si peu que ça ? hasarda Daniel. Quenotte hocha la tête.
—Tu verras, nous sommes déjà bien assez.
—Je sais pas, j’étais tout seul dans le bus. Enfin j’ai vu euh… Elly. Il m’a dit qu’il revenait lui. »
La petite plissa ses yeux vifs et lui fit l’honneur d’un léger rictus. Daniel cru avoir dit quelque chose de mal. « Tu le reverras. Il ne passe pas inaperçu hein ? Sa voix était perdue entre l’attendrissement et la moquerie.
—Je l’ai appelé Ziggy. Avoua-t-il piteusement.
—Bonne comparaison… Viens. »
Elle n’était manifestement pas sensible à son humour. Une fois revenue dans le hall, elle désigna les escaliers d’un grand geste.
« Là-haut, il y a les deux dortoirs, celui de La Meute et celui des autres. Chacun sa salle de bain et ses toilettes. Plus haut, c’est le grenier. » Elle s’assura qu’elle n’avait rien oublié et croisa les bras sur sa poitrine inexistante. « Ah ! La salle de cours est en bas. Les professeurs reviendront avec les autres, en septembre – tu es très en avance – et Monsieur Gregory fait aussi la classe de temps en temps.
—Monsieur Gregory ?
—Oui, le directeur. Entre nous, il n’est plus de première jeunesse, mais bon… Un soupire. Une pause dans son discours avant qu’elle ne reprenne. La buanderie est au fond du couloir. Nous faisons le ménage tous les samedis matins. C’est important de garder les lieux propres. »
Plus il observait l’intérieur de la bâtisse, plus elle se faisait accueillante. Un éclat d’or abandonné par le soleil, là, au creux d’un mur. Quelques fleurs opulentes dans un vase.
La bicoque n’était certes pas toute jeune, mais il émanait d’elle une vie propre, plus rassurante qu’il ne l’avait cru au premier abord. Quelque chose de maternel. « Des questions ? Elle le coupa net dans sa rêverie et Daniel formula la première question qui lui passa par la tête.
—C’est qui La Meute… ?
—Tu vas bientôt le savoir.
—… Quenotte c’est vraiment ton nom ? »
La fille cilla, prise au dépourvu. Puis elle haussa une épaule et se détourna sans répondre. Elle volait plus qu’elle ne marchait, forçant Daniel à trottiner dans son dos. Il était au final plutôt content d’être débarrassé de sa valise encombrante. Ils s’enfoncèrent dans un couloir adjacent jusqu’à une nouvelle porte. Quenotte l’ouvrit – de nouveau sans frapper - venant troubler la quiétude de ses occupants.
Trois garçons. Trois gueules renfrognées à se donner l’air de gros durs. Daniel dégluti lorsqu’ils le scrutèrent.
Il reconnut le type aux cheveux bleus et au visage androgyne. La photo du dirlo ne lui rendait pas justice. Son teint mat lui donnait de l’allure. Il était tout vêtu de noir et avait accroché à sa ceinture des lames de rasoir émoussées et des foulards colorés. Le second, un petit blond, triturait nerveusement son jean déchiré sur des genoux cagneux. Son visage grêlé d’acné s’étira d’une expression de pur mépris.
Enfin, le troisième était le plus impre ssionnant. Il fut le seul à se lever pour venir à leur rencontre. Un grand gaillard à la musculature sèche, vêtu d’un treillis militaire. Son crâne rasé de près laissait entrevoir quelques écorchures, toutes bien moins spectaculaires que l’atrocité qu’il arborait à la gorge. Une aurore boréale morbide de marques rouges et profondes. Daniel ne voulait surtout pas en connaître la provenance.
Le grand gars attendait quelque chose. Quenotte s’éclaircit la voix. « C’est le nouveau. »
C’était humiliant, mais Daniel se figea lorsqu’il distingua les narines du garçon s’élargir. Il le reniflait. Bah vas-y te gêne pas. Quenotte continua tranquillement. « C’est La Meute qui prend connaissance des nouveaux la première. On ne sait jamais, tu pourrais servir...
—Ouais, mais lui, il sent la victime. »
Quenotte roula des yeux à travers un kilomètre d’orbites, proprement outrée, mais pas autant que Daniel lui-même. « C’est exactement à cause de ce genre de propos que les autres vous détestent Andria. »
Daniel était tout à fait d’accord, bien que n’ayant aucune envie d’entrer dans le club stupide de ce gars. Le visage d’Andria ne manifestait pourtant aucun signe d’animosité.
À dire vrai, il était plutôt tendu. « Écoute, si tu veux un avis définitif tu demandes au chef, c’est pas compliqué. »
Le chef ? Daniel frémit. Si ce grand costaud n’était pas le chef, c’est qu’il existait un type encore plus effrayant quelque part. Il n’avait aucune envie de faire sa connaissance. Pas maintenant qu’il était certain d’avoir l’odeur « d’une victime ». Daniel se sentait transpirer. Une horloge tonna les sept coups. La sonnerie retentissante semblait provenir des entrailles du Foyer.
Un silence s’installa. L’incompréhension pour Daniel. Une sorte de stupeur solennelle chez les deux autres. Ils échangèrent une œillade mutuelle en direction du nouveau. Quenotte recula et se composa une expression du plus grand sérieux. « Bien… Ça va être l’heure. J’ai des choses à préparer. Andria, tu t’occupes de lui. »
Le concerné se trouva aussi désarçonné que Daniel lui-même. Bien embêté, le balafré le passa de nouveau en revue complète. Puis il désigna le couloir d’un signe de menton, l’enjoignant à l’y accompagner. De peur de se manger une baigne, Daniel s’exécuta. Andria avait raison, il n’était sans doute qu’une victime tout compte fait. Une de plus.
Il zyeuta une dernière fois la fêlure à sa gorge, en nota mentalement les détails, avant de détourner le regard. Il espérait seulement qu’il n’avait pas récolté sa plaie auprès d’autres pensionnaires. « Qu’est-ce qu’il faut préparer ? … On va où ?
—Tu poses beaucoup de questions… À ta cérémonie d’entrée. »
Daniel frissonna tandis qu’ils s’engouffraient à l’étage.