Le silence et toi

All Rights Reserved ©

Summary

Une jeune fille est découragée par son quotidien au lycée. Une après-midi, elle se laisse porter par son instinct et découvre une rue intriguante. Abandonnée depuis longtemps, elle regorge de lieux pittoresques qu'un garçon curieux va lui faire visiter. Dans le silence de sa compagnie, les sentiments seront bruyants et les actions lourdes de sens.

Genre
Romance/Drama
Author
Kloé
Status
Complete
Chapters
12
Rating
4.7 3 reviews
Age Rating
16+

Chapitre 1

J’arrivai à la porte de classe. Je toquai une fois puis ouvris sans attendre la réponse. Par chance, ma professeure était encore au lycée à cette heure-ci. J’en étais rassurée. J’étais persuadée qu’il s’agissait d’un malentendu et qu’elle saurait quoi faire. J’entendis « Oui ? » après être entrée. Elle me sonda dans un premier temps, surprise. Puis, son visage créa une palette d’expressions contenant de l’embarras et de la déception, suggérant un « Je le savais, j’aurais dû partir plus tôt. »

« Madame. Vous avez du temps à m’accorder ? J’aimerais discuter avec vous de la situation du club de théâtre.

— Ah ! Oui. Chère élève. Je suis désolée. Vous savez, j’ai fait tout ce que j’ai pu.

En parlant, elle s’éloigna d’une pile de documents qu’elle avait étalée sur plusieurs tables d’élèves et se rapprocha de son bureau. Elle soupira.

— Mais que voulez-vous ? C’est beaucoup de travail pour une seule professeure.

Elle agrippa des objets choisis au hasard dans son espace de travail et les jeta dans sa sacoche.

— Je comprends bien, Madame. Mais je me disais qu’il y avait peut-être une autre option que de le supprimer ? On pourrait essayer de trouver une solution pour garder ce club ? Une solution qui conviendrait à tout le monde ?

Elle soupira une fois de plus, s’asseyant lourdement dans sa chaise de bureau.

— Oh, vous savez, c’est beaucoup, beaucoup de travail, insista-t-elle. Vraiment beaucoup de travail. Moi, toutes ces années, j’ai donné, et donné, et donné…

— Je comprends. Ça a dû être difficile pour vous. Est-ce que trouver un autre professeur volontaire pour vous faciliter la tâche ne serait pas une bonne idée ?, proposais-je.

— Et qu’est-ce que j’ai eu, moi ?, s’exclama-t-elle sans m’entendre en se relevant dramatiquement, les bras en l’air. Qu’est-ce que j’ai eu ?, dit-elle de nouveau comme épuisée et se rasseyant aussitôt.

La réponse ne venait pas. Elle fixait tristement son bureau dépouillé d’objets.

— Des passionnés reconnaissants ?, tentais-je.

— Des élèves qui n’apprenaient même pas leur texte ! »

Elle s’était relevée une énième fois en prononçant sa dernière ligne. Elle me fixait. Pourtant, son regard était vitreux. Comme si elle espérait que quelque chose se place miraculeusement entre nous pour ne pas croiser mon regard. Elle détourna aussitôt les yeux pour remettre des choses dans sa sacoche. Elle ne parvint pas à débrancher la souris de son ordinateur, alors elle s’attaqua aux tiroirs de son bureau. J’avais omis de voir que dans la palette de son visage, il y avait aussi du mensonge. Je le savais, je m’y connaissais en jeu d’acteur.

« Madame. Le club de théâtre n’est fréquenté que par des passionnés. On a même mis en place un système de parrainage pour que les plus expérimentés puissent aider les nouveaux arrivants et vérifier qu’ils avancent dans leurs objectifs. De plus, je ne suis pas sûre que la participation soit un problème chez nos membres, je les connais-

— Ah, vous avez gagné !, fit-elle. Je suis navrée, chère élève ! J’ai fait ce que j’ai pu, vraiment ! Mais les pouvoirs au-dessus de moi étaient trop puissants. Une seule petite professeure de français contre toutes ces figures d’autorités… que vouliez-vous que je fasse… mmh ? Si vous voulez bien vous décaler, je dois partir. Je vais rater mon train. Vous fermerez derrière vous ?, dit-elle avec précipitation.

— Les figures d’autorité… ?

Elle s’arrêta. Quelques secondes plus tard, j’entendis un soupir de résolution.

— Oui, chère élève. Les supérieurs ne pouvaient garder qu’un club. C’étaient les jeux de balle contre le théâtre. Vous savez que le football est beaucoup plus séduisant pour ces hommes, n’est-ce pas ? Maintenant, si vous voulez bien-

— Et vous n’avez pas essayé de les faire changer d’avis ? dis-je les poings serrés.

— Je ne vais pas vous mentir, élève. Il est vrai qu’avoir quelques heures de plus pour moi durant la semaine n’était pas de refus. Écoutez, je dois vraiment y aller. De toute façon, ce n’est que deux heures dans votre emploi du temps. Vous avez tellement d’autres matières à travailler que vous vous ne rendrez même pas compte qu’il n’est plus là. Et puis, vous êtes en terminale, n’est-ce pas ?première ? Vous voyez, fit-elle en ricanant, ravie d’avoir une porte de sortie à ce dialogue, vous avez vos examens du baccalauréat, vous n’avez pas besoin du théâtre. Non, non. Mon avis pour vous est de vous concentrer sur les matières qui comptent le plus dans votre moy-

— Je n’ai que faire de votre avis, Madame, lançais-je sans réfléchir en me hâtant vers le portail de sortie du lycée.

Quelques jours plus tard, je décidai de réessayer de résoudre la situation et de faire entendre ma cause. Le carrelage blanchâtre et tâché absorbait mes pas qui se faisaient de plus en plus rapides. Je ne regardais pas par les grandes fenêtres autour de moi. Je ne daignais même pas prendre en photo un des graffitis qui était apparu sur une des parois du lycée, comme c’était dans mon habitude. Mes yeux fixaient un point imaginaire dans le mur du bout du couloir.

« Je ne peux répondre à votre demande, jeune fille. La décision ne me concerne pas individuellement, vous savez, dit l’homme après que je lui aie exposé mon problème.

Son physique imposant paraissait ridicule derrière son gigantesque bureau. Son visage dur se déguisa d’un sourire bienveillant.

— Elle a été prise avec le plus grand sérieux par l’ensemble des membres du personnel enseignant. Je ne suis qu’un simple messager, continua-t-il.

— Mais vous êtes principal de cet établissement. Ne devriez-vous pas faire quelque chose pour poursuivre le club de théâtre cette année ? Ne voulez-vous pas faire quelque chose ? Ce club est important pour les élèves qui y étaient inscrits les années précédentes et qui veulent se réinscrire. Il est très important pour moi. Vous voyez, il permet de nous expri-

— Demoiselle, me coupa-t-il. Je pense vous avoir déjà répondu.

Son visage était toujours contorsionné en un sourire forcé, mais son ton était à présent las et monotone, comme s’il avait déjà donné tous les efforts qui lui en étaient capables.

— Mais c’est pas juste, on ne peut abandonner comme ça. Il doit y avoir une solution ! Je peux-

— Bonne soirée, dit-il machinalement sur le même ton en reposant les yeux sur les documents posés devant lui. »

Je restai quelques secondes debout, les pieds plantés dans le sol. Il ne me jeta pas un seul regard. Par une immense fenêtre dorée derrière lui qui donnait sur la cour du lycée, je voyais tout l’établissement construit en « U » avec ses façades grisâtres et usées. Le ciel couvert se reflétait dans chaque vitre. Les seules touches de couleur de ce panorama était le graffiti sur la paroi du lycée que des professionnels s’acharnaient maintenant à faire disparaître.

Je n’avais plus aucune force. Je pris une grande inspiration, tournai les talons et pris soin de claquer la porte derrière moi.

Mes ongles manquaient de transpercer la peau de la paume de mes mains sous la pression de mes poings serrés. Comment avaient-ils osé ? Comment ma professeure avait-elle pu laisser passer ça ? Nous abandonner ? Tous les élèves ne trouvaient pas de la joie à courir derrière une balle et à taper dedans ! Le théâtre était tellement plus subtil et beau que ce sport !

Moi, c’était quand je préparais un texte, quand je pratiquais chaque nuance de chaque mot, quand je tentais de toucher du doigt la profondeur de mes personnages, que je me sentais vivre ! Dans un monde de mensonge, plonger dans les pièces de théâtre était mon seul réconfort. Quand je jouais, quand je choisissais un personnage à incarner, je pouvais au moins choisir mon mensonge. Je voulais me laisser submerger par ces rêves, pour choisir mon illusion.

Je courrai à toute allure. J’avais envie de crier. Qu’est-ce que je pouvais bien faire maintenant ? J’avais tout essayé. Qu’allais-je bien pouvoir dire aux autres membres du club ? Ils comptaient sur moi. Vers qui pouvais-je bien me tourner à présent ? Les parents d’élèves ? Je ricanai ironiquement. Mes parents étaient les dernières personnes qui m'écouteraient.

Next Chapter