Chapitre 1.
J’éteins le réveil posé sur la table de chevet alors qu’il m’annonce qu’il est temps pour moi de sortir du lit. Les cernes sous mes yeux sont témoins du manque de sommeil. L’insomnie m’a gagné, ne me laissant dormir qu’une heure ou deux. Le stress, l’angoisse et la peur de mon départ pour l’université en sont certainement les raisons. Retrouver Hannah et Alonso, mes meilleurs amis que je n’ai plus vu depuis quelques jours, pour démarrer une nouvelle vie sur le campus me réjouit, mais être ailleurs, loin de chez moi me stresse. Même si je ne serais pas seule, l’angoisse ne me quitte pas.
Une fois un jogging enfilé, je rejoins ma mère à la cuisine. Elle est déjà prête. D’une incroyable beauté dans son tailleur saumon parfaitement ajusté et ses longs cheveux blonds tirés en un chignon. Elle est comme ça, toujours préparée avec soin pour aller au travail, dans la galerie d’art qu’elle a ouvert il y a plusieurs années. Les gens aisés de Los Angeles la fréquentent régulièrement, dépensant des sommes exorbitantes pour des œuvres diverses. Elle m’adresse un sourire alors que je m’installe à table où Gabby, notre domestique depuis dix-sept ans, a préparé tout un tas de choses. Je fais remarquer qu’il y a beaucoup trop sachant que nous ne sommes que deux, ma mère me répond que je dois être en forme pour ce premier jour à l’université. Je ris, car, depuis mon plus jeune âge, elle ne cesse de me répéter que le meilleur d’être en forme c’est de ne jamais louper le petit déjeuner. Je l’observe boire son café en tapotant sur son portable.
Ma mère, au-delà d’être belle, est aussi une femme forte. Surtout depuis de la mort de mon père il y a un peu plus de trois ans. Elle a tout fait pour que je ne manque de rien, m’a tout donné et je suis consciente que je lui dois beaucoup. Du moins pour ce qui est des biens matériels. Niveau affectif, c’est autre chose. Distante et trop souvent accaparée par son travail, elle n’a presque pas de temps pour moi. Des moments mère/fille, je n’en ai jamais connus. À l’inverse de ma relation avec mon père, qui s’occupait beaucoup de moi.
— Tu veux que je t’amène au campus ? demande-t-elle alors que Gabby me sert un café.
— Non, Alonso et Hannah passe me prendre.
Sans trop d’appétit, je croque dans un croissant sous le regard observateur de ma mère. J’ai une énorme boule à l’estomac, sûrement liée au stress. Malgré tout, je finis de déjeuner et pars me préparer, car mes amis seront là d’ici une heure. Pour ce premier jour, j’ai opté pour un jean slim noir, un débardeur rouge vif ainsi que des converses noires. Ma longue crinière rousse remontée en une queue de cheval, je me maquille légèrement, comme toujours. Mettre trois tonnes de maquillage, ce n’est pas mon genre. Adepte de la simplicité et de la légèreté, je ne correspond pas vraiment à l’endroit où je vis. Les gens d’ici sont toujours bien préparés et en font toujours des tonnes. Si je le voulais, je pourrais le faire. Être comme toutes ces femmes qui ne pensent qu’à étaler leur richesse avec leurs chirurgies et tous leurs artifices. Mais je ne souhaite pas leur ressembler. Un dernier regard dans le miroir, j’aime ce que j’y vois. C’est tout ce qui compte. Surtout après tout ce temps à détester mon reflet.
La sonnette qui retentit me prévient que mes amis sont arrivés, je crie du pas de ma porte que j’ai besoin d’aide pour mes affaires et aussitôt ma phrase finie, Alonso débarque, un énorme sourire plaqué sur son visage d’ange. Comme à son habitude, ses cheveux châtains aux reflets roux sont impeccablement coiffés. Sa mèche, qui revient légèrement sur son front, ne cache en rien ses beaux yeux bleu/gris. Pas très costaud, un air de premier de classe, il n’en reste pas moins très mignon. Il me prend brièvement dans ses bras avant de me demander en quoi il peut aider, je lui désigne les cartons posés sur le bureau tandis que je m’occupe de ma valise. Je n’emporte pas grand-chose avec moi, juste le principal et quelques souvenirs de cette luxueuse villa où j’y ai passé mes dix-neuf ans, sachant que je pourrais y revenir souvent. Hannah et moi avons dû batailler afin d’avoir notre indépendance et pouvoir partager une chambre sur le campus de la Los Angeles Art School. Cette colocation le temps de notre cursus est l’une des meilleures idées que nous ayons eue. L’université n’étant qu’à quinze minutes en voiture, nos parents pensaient que nous resterions vivre chez eux. Mais ça n’aurait pas été pareil. Même si nous vivons tous les trois dans le même quartier résidentiel, à quelques maisons les uns des autres. Là où nous avons grandi. Depuis notre plus tendre enfance, nous ne nous sommes jamais quittés. Quand j’ai rencontré Hannah et Alonso, j’ai de suite su qu’ils seraient mes meilleurs amis pour la vie.
Lorsque j’arrive dans le hall d’entrée de la villa, je remarque vite que ma meilleure amie est surexcitée. Ses cheveux blonds sont coupés en carré plongeant et ses grands yeux vert émeraude sont fortement maquillés de noirs et d’or. Comme toujours, elle porte une robe trop courte à mon goût et des talons beaucoup trop hauts. Ce qui ne l’empêche pas de me courir dans les bras quand je pose la valise. À nous voir toutes les deux, ça doit être drôle, nous sommes à l’opposée l’une de l’autre. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Hannah prend la valise et suis, avec difficultés, Alonso qui se dirige vers la voiture. Nous avons refusé le chauffeur proposé par nos parents, Alonso a le permis et nous préférons nous débrouiller. Totale indépendance, voilà ce que nous voulons.
Pendant que mes amis rangent mes affaires dans la voiture, j’en profite pour embrasser ma mère.
— Fais attention à toi ma fille, dit-elle d’une voix émue.
Nous ne sommes pas proches, mais je sais pourquoi elle me dit ça. L’inquiétude doit la ronger, même s’il n’est pas dans sa nature de montrer ses sentiments. Érick, l’homme qu’elle fréquente depuis presque deux ans, sera là pour la rassurer. Je l’enlace rapidement, l’informe que je l’appelle quand je suis installée, puis rejoins mes amis, déjà installés dans la voiture, n’attendant que moi. À l’arrière, je trouve une place à côté d’une partie des cartons d’Hannah, ma mère nous regarde partir, le regard inquiet, je lui fais un petit signe de la main.
En route pour un nouveau chapitre de nos vies.
Être avec mes amis me déstresse légèrement, mais je reste encore tendue.
— Alors, vous êtes prêts pour cette aventure ? demande Hannah.
— Oui, enfin je crois.
Elle se retourne vers moi, à la limite de l’hystérie.
— Je sens que ça va être une année de malade. À nous les fêtes, les garçons, la liberté !
— Hannah, tu es au courant que nous allons là-bas pour étudier ? lui demande Alonso, le regard concentré sur la route bondée.
— Ne sois pas si rabat-joie Al’, l’université est aussi faite pour s’amuser.
Elle me fait un clin d’oeil en montant le son de la radio. C’est dans cette ambiance décontractée que nous arrivons sur le campus. L’endroit est rempli de jeunes étudiants, stressés ou impatients, et de leurs parents. La résidence universitaire dans laquelle Hannah et moi allons être se situe dans le nord du campus. Alonso nous aide à porter une partie de nos cartons, nous le suivons. Évidemment, Hannah a beaucoup de difficultés à marcher avec ses talons, mais elle reste digne et continue à se battre avec sa valise.
— Tu aurais dû mettre des baskets, crié-je en rigolant.
Elle me tire la langue, mais je suis sûre qu’elle doit déjà regretter d’avoir mis des talons si hauts pour un emménagement. Heureusement pour elle, notre chambre se situe au rez-de-chaussée et nous y parvenons très vite, une fois la clé obtenue. La pièce est spacieuse. Un coin salon avec écran plat, canapé en cuir blanc et meubles modernes blancs. Un peu plus loin, la partie nuit, où chacune a son espace ; chacune un lit suffisamment grand, placé sous de grandes fenêtres. Chacune un dressing et une salle de douche privée. Au moins, nous ne nous battrons pas pour se préparer. Quand nos parents nous ont dit qu’ils nous trouveraient les meilleures chambres, je pense qu’ils n’ont pas menti. Après je n’ai pas vu les autres. Cependant, ils ont mis beaucoup d’argent pour que nous soyons bien alors je doute qu’on puisse trouver mieux sur le campus. Hannah hurle de joie qu’elle adore, je ris. On dirait une enfant à qui on a réalisé le plus beau rêve. Bon il est vrai que mon amie s’extasie facilement aussi.
Alonso dépose les cartons sur la table basse devant le canapé, puis repars pour aller chercher le reste. Il refuse l’aide que je lui propose, prétextant que les femmes n’ont pas à porter. Mignon ou macho, j’hésite encore. Nous commençons à déballer pendant qu’il s’affaire à ramener les autres cartons, la plupart appartenant à Hannah. À croire qu’elle a emmené sa maison complète. Lorsqu’Alonso a finit, il nous prévient qu’il va aller voir sa chambre. Je lui offre notre aide, en sachant pertinemment qu’Hannah n’en fera rien. C’est une fille bien, avec pleins de qualités, mais elle peut être égoïste parfois. Même si elle a un coeur énorme. Notre ami décline ma proposition, Hannah soupire de soulagement, puis il quitte la pièce.
Pendant près d’une heure, nous nous attelons à ranger nos affaires, musique à fond, Hannah se plaint de la taille du dressing ce qui me fait rire. Nous mettons un peu de nous dans cette chambre avec diverses photos de nous, avec ou sans Alonso. Lorsque nous épinglons la dernière photo, on frappe à la porte. Hannah, surexcitée, ouvre rapidement, je me place à ses côtés. Trois filles se trouvent devant nous ; toutes habillées des dernières tendances, leurs visages camouflés par plusieurs couches de maquillage. Mis à part leurs couleurs de cheveux, on pourrait les confondre. L’une a de longs cheveux blonds platine, une autre les a bruns et crollés tandis que la dernière les a noirs, coupés un rien au-dessus des épaules. Superficielles, rien de naturel, tout ce que je déteste – sauf Hannah bien évidemment. Au ton que la blonde emploie, je devine très vite qu’elle doit être le petit chef de la bande.
— Nous organisons une soirée avec la fraternité Alpha Sigma Phi, voilà l’invit’.
Nous tendant un carton, elle nous scrute de haut en bas, ses copines l’imite. D’une voix criarde, elle ajoute :
— Toi la blonde, si tu veux venir avec ta pote, faudra faire quelque chose pour sa tenue.
Son ton est cinglant, presque humiliant. Il est évident qu’elle s’adresse à Hannah. Aux premiers abords, ma meilleure amie leur ressemble, à l’inverse de moi.
— Bien entendu mesdemoiselles, répond mon amie avec un sourire hypocrite. Elle sera présentable.
La blonde lui sourit à pleines dents avant de me jeter un regard mauvais avant de tourner les talons et partir, je lève les yeux au ciel. La porte à peine fermée, Hannah éclate de rire.
— Je crois que cette année va être marrante.
— Ouais, parle pour toi.
Je m’affale sur le canapé et scrute le carton d’invitation, ma meilleure amie me demande si nous allons à cette soirée. Je ne doute pas qu’elle en ait envie, c’est son truc les fêtes.
— Je ne sais pas… Tu sais que je ne suis pas une grande fan de ce genre de soirées. Et encore plus quand c’est madame-la-reine-de-l-artificiel qui l’organise.
— C’est justement pour cette raison que tu dois y aller, réplique-t-elle en me tirant le carton des mains.
Je soupire lourdement.
— Pénélope, ce n’est pas toi qui m’as dit que cette année verrait naître une nouvelle toi ?
Elle n’a pas tort sur ce point. C’est l’une de mes résolutions. J’ai passé suffisamment de temps à oublier de vivre.
Je finis par me résigner et accepte de l’accompagner à cette fameuse soirée d’accueil, puis lui propose d’aller voir Alonso. Même si au départ elle râle un peu, son avis change quand je lui rappelle qu’il est dans la résidence des garçons. Hannah adore plaire, nul doute que le fait d’approcher des mecs la ravie. Par message, je préviens notre ami que nous l’attendons devant sa résidence, située à quelques minutes de la nôtre. Ma meilleure amie ne manque pas une occasion d’observer les gars qui passent à côté de nous et de leur donner une note.
— Cela mérite un dix, tu ne crois pas ? me demande-t-elle au bout de quelques minutes en désignant un groupe de garçons installés sur un banc.
— Je suis censée deviner duquel tu… dis-je avant de m’arrêter net quand l’un des types se met debout.
Mon corps se fige lorsque mon regard croise le sien.
Impossible, il ne peut pas être ici, sur ce campus.
— Mais ce n’est pas Hayden ?
Je ne réponds pas, mais je sais que c’est lui. Que c’est Hayden. Hayden Marshall.
Ce gars, je le connais depuis toujours. Nos parents étaient amis, on peut même dire que nos pères étaient comme des frères. Je le côtoyais souvent, mais il ne m’appréciait pas, à l’inverse de moi. J’étais amoureuse de lui depuis le jardin d’enfant. Il a grandi dans notre quartier, à trois maisons de la mienne. Mais nous ne traînions pas ensemble, excepté lorsque nos parents se réunissaient, donc régulièrement. Étant donné la relation entre nos pères, tout le monde aurait pu penser que nous aurions pu avoir un lien de frères-sœurs ou d’amis, mais ça n’a jamais été le cas. Il était plus vieux, ses amis n’étaient pas toujours des personnes fréquentables. Il n’était pas tendre avec mes amis et moi.
Je ne parviens pas à décrocher mes yeux des siens. Hayden semble aussi surpris que moi. Certainement parce que nous pensions ne jamais nous revoir. Surtout après la dernière fois. Il y a cinq ans.
— Tu as vu comment il te fixe ? dit Hannah, me sortant de mes pensées.
Pour reprendre mes esprits, je secoue la tête.
Elle ne sait pas, il ne faut pas qu’elle sache. À aucun prix.
D’un faux air détaché, je change de conversation, les battements de mon coeur au maximum.
— Sûrement. Alors, duquel me parlais-tu ?
Avec un enthousiasme presque contagieux, elle me désigne du menton un gars avec une chemise à carreaux rouges, j’approuve. Au même moment, Alonso apparaît.
— Déjà en train de faire du repérage Hannah ?
Elle sourit et lui adresse un clin d’oeil.
— On ne change pas une équipe qui gagne. Tu as vu qui est ici ?
Alonso regarde en direction de la bande. Hayden est assis sur le dossier du banc, son regard toujours tourné dans notre direction.
— Et ben, je crois que cette année ne pouvait pas plus mal commencer.
Le bras de mon meilleur ami entoure mon cou, je souris.
Il n’a jamais aimé ce gars-là, et s’il savait la vérité, je crois qu’il le haïrait au plus haut point. Hayden a toujours adoré nous ennuyer avec ses potes, surtout Alonso et moi parce que nous étions des proies faciles. Pour Hannah, c’était différent, elle ne s’est jamais laissée faire, ce qui était moins marrant pour eux.
Finalement, nous décidons d’aller au "Koffe’e“, le café du campus. Nous nous installons à une table, près d’une fenêtre, après avoir commandé nos boissons. Avec une joie exagérée, Hannah décrète que cet endroit sera notre lieu de ralliement.
— Mon avis sur la question vient de changer, rétorque Alonso alors qu’Hayden et sa bande pénètre dans le café.
Son regard agacé plonge dans le mien, Hannah se tourne pour voir le groupe et remet ses cheveux en place, un grand sourire sur le visage.
— Je sens que c’est mon jour de chance. J’espère qu’il sera à la soirée ce soir.
Alonso, intrigué, la questionne sur la soirée, dont on ne lui a pas encore parlé. Je lui explique la venue du trio des miss superficielles ainsi que l’invitation à la soirée d’accueil. Il soupire, il déteste ces fêtes autant que moi.
— Et vous y allez ?
— Bien sûr, s’extasie Hannah. Tu viens avec nous ?
— Hors de question ! Il faudrait me payer pour participer à ça !
Il grimace, je ris alors que ma meilleure amie lui demande qu’il soit notre chauffeur, en battant des cils. Alonso ne peut jamais refuser quand elle lui fait ce regard, il accepte donc, puis se tourne vers moi afin de savoir si je l’accompagne. Je lui confirme, je ne peux pas laisser Hannah y aller seule, elle me tuerait si je la laissais tomber. Pourtant, maintenant que je l’ai aperçu, je ne suis plus très sûre. J’angoisse à l’idée de le revoir à nouveau.
Pendant un long moment, nous discutons de ce que sera notre vie ici, impatients de démarrer les cours. Nous sommes là pour des raisons différentes ; Hannah pour la danse, Alonso et moi pour la musique.
Tout le monde pensait que je choisirais la danse, car je danse depuis que j’ai l’âge de marcher. Mais c’est la musique qui m’a attirée. Depuis les évènements d’il y a cinq ans, la danse n’a plus été qu’un moyen de m’évader, d’échapper à mon chagrin, d’oublier la douleur qui enserrait mon coeur. Et je veux continuer à garder la danse comme échappatoire. Puis j’adore la musique. Faire de la scène, écrire des chansons, créer des mélodies, chanter, c’est ça que je veux faire.
Pour la troisième fois, la serveuse prend notre commande, à laquelle nous ajoutons de la nourriture. Elle repart au moment où le groupe d’Hayden passe devant nous. Le gars remarqué plus tôt par Hannah lui fait un clin d’oeil et s’arrête à notre table.
Il n’est qu’à quelques mètres, mon coeur s’emballe en un instant. Je dois éviter son regard qui, je sais, pourrait me renvoyer cinq ans en arrière. Et m’anéantir une nouvelle fois.
Le gars à la chemise pose une main sur la table, l’autre sur le dossier de la banquette et fixe ses yeux dans ceux d’Hannah. Avec un sourire en coin, il lui demande si elle sera à la fraternité, elle confirme. Son sourire à elle est charmeur et, la connaissant, elle ne mettra pas dix minutes pour qu’il soit à ses pieds. Leurs regards ne se quittent pas, une sorte de tension sexuelle palpite entre eux.
— Tu viens Alan ? On ne va pas attendre dix ans, l’interpelle l’un de ses potes.
Il sourit à mon amie, puis la bande quitte le café. Je peux enfin respirer. La serveuse amène nos plats, le sourire d’Hannah ne la quitte pas.
— Je crois que j’ai trouvé de la compagnie pour ce soir, déclare-t-elle alors qu’Alonso se tourne vers moi.
— Tu veux quand même y aller ? Je ne voudrais pas que tu finisses seule.
— Oui, oui. Au pire tu ne seras pas loin.
Même si je suis peu sûre de moi à ce moment précis, j’adresse un sourire rassurant à mon ami. Je ne peux pas lâcher Hannah maintenant, puis je pourrais compter sur Alonso pour venir à ma rescousse si besoin.
Avant de retourner à sa chambre, mon ami nous prévient qu’il sera là à vingt heures et que nous devons être prêtes. Il dévisage Hannah, sa remarque lui était surtout destinée. Il est vrai que la ponctualité n’est pas sa qualité première. Cette dernière lève les yeux, mais lui assure qu’elle sera à l’heure. Puis nous regagnons notre chambre, finissons de ranger nos affaires. Comme je lui ai proposé plus tôt, Hannah prend quelques places dans mon dressing. Elle a toujours la mode, ce qui explique la quantité de vêtements qu’elle a emporté avec elle. Une fois fini, elle part se préparer, elle qui aime que tout soit parfait, c’est bien qu’elle commence assez tôt. Quant à moi, je me cherche une tenue correcte à enfiler. Je jette mon dévolu sur un jean slim noir ainsi qu’un t-shirt court de la même couleur, aux manches retroussées, avec pour slogan “Used” écrit en lettres majuscules blanches – ironique quand on connaît mon histoire.
J’adore le total look noir, un peu rock. Je n’ai pas toujours aimé le noir, que du contraire.
Toute ma vie, j’étais, comme la plupart des petites filles, une vraie princesse. J’adorais le rose, les paillettes, les fleurs et tout ce qui brillait, mais il y a cinq ans, tout a changé, mon style vestimentaire aussi. Depuis je ne porte presque que du noir comme si j’étais en deuil. Mais au fond, c’est le cas. Je suis en deuil de celle que j’étais avant lui. Avant que l’enfer ne s’abatte sur ma vie.
De légères boucles à mes cheveux, un trait d’eyeliner noir sur la paupière, un peu de mascara de la même couleur, qui fait ressortir mes yeux bleu électrique, ainsi que quelques bijoux, des boots noires et me voilà prête. Hannah sort à peine de la salle de bain, une serviette autour de son corps, une autre sur la tête. Elle me fait une remarque sur ma tenue qui n’est pas assez sexy pour elle, mais à moi elle me plaît, c’est tout ce qui importe. Cacher mon corps meurtri est une priorité pour moi. Je réapprends chaque jour à aimer mon corps. Il est donc évident que je ne porterais pas de tenue osée, n’en déplaise à mon amie. En attendant Hannah, je préviens ma mère que je l’appellerais le lendemain, puis crie à ma colocataire que notre ami va bientôt arrivé. Elle sort de la salle de bain et, comme à son habitude, elle n’a rien laissé au hasard : une robe hyper moulante noire et des talons qui me donneraient le vertige, une coupe de cheveux impeccable, un maquillage parfait. Ma meilleure amie est magnifique. Mon sac sur l’épaule, ma veste sur un bras, je suis une Hannah surexcitée jusqu’à la voiture d’Alonso. Ce dernier nous complimente sur nos tenues en nous ouvrant la porte, puis il se met en route. Il s’arrête devant une grande maison en briques rouges où des dizaines de jeunes traînent sur la pelouse, des gobelets rouges à la main. La musique est très forte, même de l’extérieur. En une seconde, Hannah est sur le trottoir, impatiente. Elle a tout prévu pour que cette première fête soit mémorable, elle m’a affirmé que moi aussi j’allais adorer. J’en doute. Avant que je ne quitte le véhicule, Alonso me dis de l’appeler au moindre problème, je lui souris et rejoins mon amie.
Hannah passe son bras sous le mien alors que nous avançons vers l’impressionnante demeure. À l’intérieur, la musique est tellement forte que nous pouvons à peine nous entendre. Mon amie s’approche pour crier à mon oreille :
— Première étape, nous trouver un verre !
Les fêtes, c’est son domaine, je la laisse me guider avec une confiance aveugle, malgré mon malaise évident. À la cuisine, pleines de déchets divers et d’étudiants ayant déjà bu quelques verres, ma meilleure amie me tend un verre plein et m’indique de boire. Je bois une gorgée et manque de recracher aussi vite, le goût fort de la vodka me brûle la gorge. Même si je n’aime pas vraiment ça, je finis le reste de mon verre d’un trait et le tend à mon amie pour qu’elle le remplisse. Cela m’aidera peut-être à me sentir plus à l’aise au milieu de tous ces inconnus. Avec nos verres pleins, nous trinquons à l’année à venir.
— Viens, allons voir ce qui se passe dehors.
Hannah emporte la bouteille comme si elle lui appartenait. Je la suis sur une terrasse à l’arrière de la maison, elle sourit presque immédiatement et, avec excitation, me fait savoir que le gars qui la accosté plus tôt est là. D’un geste de la tête, elle me désigne les chaises dans le fond du jardin, non loin de l’énorme piscine. Le groupe d’Hayden s’y trouve, accompagné de filles dont le trio des poupées Barbie. Je bois mon verre d’un trait. Hannah voulant absolument se faire remarquer par Alan, elle me pousse à avancer avec elle. Plus nous nous rapprochons, plus mon coeur se serre dans ma poitrine. Et plus j’ai envie de m’enfuir. J’arrache la bouteille des mains d’Hannah et en bois une grande gorgée, qui me brûle la gorge à nouveau.
— Et ben tu avais soif.
— Ouais, tu sais à quel point je déteste ces soirées…
Le rire qu’elle lâche est beaucoup trop fort, car je n’ai rien dit de drôle. C’est sûrement une technique pour se faire remarquer par Alan. Chose qui fonctionne vu que ce dernier se tourne vers nous et se lève pour venir à notre rencontre, un grand sourire sur le visage. C’est vrai qu’il est plutôt charmant. Svelte, sans rien de comparable aux nombreux sportifs qui font partie de cette fête. Des cheveux courts bruns, de grands yeux marrons, le style qui plaît à ma meilleure amie. Elle jubile lorsqu’il arrive à notre hauteur, il s’adresse directement à elle.
— Te voilà enfin. Quel est ton petit nom ma jolie ?
— Hannah. Toi c’est Alan, c’est ça ?
Il acquiesce, mon amie se tourne vers moi.
— Elle c’est Pénélope, ma meilleure amie, déclare-t-elle en me tirant le bras afin de me rapprocher d’elle.
Je lâche un "Salut" avant de vider mon verre, puis de le remplir. Ça doit être mon quatrième, il serait plus sage de ralentir la cadence si je ne veux pas finir torchée dans moins de trente minutes. Lorsque Alan nous indique de le suivre afin qu’il nous présente aux autres, je manque de m’étouffer. Rien ne sert de chercher Hannah du regard pour qu’elle décline, elle est bien trop hypnotisée par le brun devant elle. J’hésite à les suivre ou à appeler Alonso afin qu’il vienne me délivrer. Pas le temps de faire un choix, mon amie me prend la main et me force à la suivre. À contrecœur, je m’installe sur une chaise libre à ses côtés.
Le destin se foutant de moi, je suis assise pile face à Hayden. Même si la panique de me retrouver face à lui me gagne, je dois restée déterminée et détachée. Il n’est qu’un mauvais souvenir. Un mauvais cauchemar qui finira par passer.
Lorsque je jette un coup d’oeil dans sa direction, je remarque qu’il n’a presque pas changé, toujours aussi séduisant. Ses cheveux noirs sont coupés court sur le coté, plus longs sur le dessus, une mèche lui retombant un rien sur le front et coiffés à la va-vite. Ça, c’est différent. Il avait les cheveux mi-longs la dernière fois que je l’ai vu. Par contre, il est toujours habillé de noir, son anneau à la narine n’a pas bougé et porte la veste en cuir dont il ne se sépare jamais. Ça, par contre, ça n’a pas changé. Contrairement à avant, nous avons maintenant le même style vestimentaire. Je détourne le regard quand ses prunelles de la couleur du ciel se pose sur moi.
Alan nous présente au groupe avant de nous nommer chacun de ses amis.
— Voici Nathan, Austin, Joey, Karl et…
— Hayden, le coupe Hannah. Nous nous connaissons.
Tous les regards se tournent vers elle. Pourquoi a-t-il fallu qu’elle dise ça ? Alan s’en étonne et fait la remarque à son pote qu’il ne leur a rien dit. Ce dernier hausse les épaules.
— Ouais, on vivait dans l’même quartier, répond froidement Hayden.
— Me dis pas que tu étais pote avec eux, déclare la blonde platine, prénommée Samantha, en prenant place sur ses genoux.
Une jalouse interdite s’empare de moi. Cette fille a le don de m’agacer, sans que je ne la connaisse. Je suis de celle qui pense qu’il ne faut pas juger un livre à sa couverture. Pourtant la concernant, je n’ai aucune envie d’ouvrir le livre. Ses copines gloussent, elles n’ont pas l’air plus intéressantes. Sheila, la brune, et Lauren, aux cheveux noirs, semble idolâtrer Samantha. Suffit de les voir l’observer afin de savoir comment réagir. C’est effrayant.
— Nan, je traîne pas avec des loosers.
La réplique d’Hayden fait rire tout le monde. Sauf moi. Un éclair de colère passe dans mon regard quand je le pose sur lui. Il sourit à la blonde et lui embrasse le cou. Ça me répugne. Cette soirée va m’achever, surtout que ma meilleure amie est captivée par ce que lui raconte Alan. Les verres enchaînés me donnent envie de pisser, je rejoins l’intérieur. Ma tête tourne un peu, mais pas suffisamment pour que j’oublie sa présence ni même les souvenirs qui me reviennent. Supposant que les toilettes se trouvent au premier, je monte l’escalier en évitant les étudiants qui les squattent. La deuxième tentative pour trouver la salle de bain est la bonne, je ferme à clé et fais ce que j’ai à faire. Après ça, j’appellerais Alonso pour qu’il me vienne me chercher. Je ne serais pas capable de rester plus longtemps face à lui. Les mains lavées, je compose le numéro de mon ami quand des coups se font entendre à la porte, je sursaute. Je crie à la personne derrière que j’en ai pour une minute, mais celle-ci frappe de nouveau. Exaspérée, j’ouvre la porte d’un geste brusque et m’apprête à hurler sur l’individu se trouvant derrière, mais je me stoppe net lorsque je découvre Hayden face à moi.
Mon pouls s’accélère quand il me pousse à l’intérieur et ferme à clé. Il me pénètre de ses yeux bleu, je suis pétrifiée. Plus aucune parcelle de mon corps ne veut coopérer. Je suis paralysée sur place. Toutefois, je parviens à articuler quelques mots d’une voix fébrile.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Il ne dit rien et passe sa main sur ma joue, mon corps s’embrase et frissonne en même temps. D’instinct, je recule. Aucun contact physique avec ce gars, c’est une question de survie. Il se rapproche de moi, je fais quelques pas en arrière, il sourit. De ce sourire démoniaque que je ne connais que trop bien. Lorsqu’il lève la main vers ma joue, je le repousse violemment.
— Qu’est-ce que tu me veux putain !
— Je ne te veux aucun mal. Juste m’assurer que tu ne m’as pas oublié, répond-il de sa voix grave et sensuelle.
— Tu sais que, même si c’est ce que je désire le plus dans ma vie, je ne pourrais pas, dis-je en m’efforçant de ravaler les larmes qui menacent de couler.
Il rigole, ça me met hors de moi. Comme si je pouvais l’oublier ! Je le pousse brutalement et quitte la salle de bain.
Comment se permet-il de me faire ça ? Son toucher me rappelle cette journée et toute la haine qu’elle m’inspire. Me rappelle aussi qu’il a eu tout de moi, jusqu’à mon âme. Et qu’il a tout anéanti.
À toute vitesse, je descends et traverse la foule pour atteindre l’extérieur, devant la demeure où je m’adosse contre le mur afin de reprendre mes esprits et éviter d’éclater en sanglots. Il faut vraiment que je quitte la cet endroit. Je rejoins Hannah qui est sur les genoux d’Alan, l’embrassant à pleine bouche. Elle n’a jamais été gênée. Parfois j’aimerais être aussi insouciante qu’elle. Ne pas me poser milles questions avant d’agir. Je lui tapote l’épaule pour la prévenir que je vais rentrer en prétextant que je ne me sens pas très bien. Mon amie se plaint qu’il est trop tôt quand je lui demande si elle vient avec moi, puis m’indique qu’elle trouvera quelqu’un pour la ramener. Son regard plonge dans celui d’Alan, j’ai ma réponse. Elle passera certainement la nuit avec lui, même si elle le connaît à peine. Hannah sait se défendre, mais ça m’inquiète tout de même. Ces gens sont des inconnus, excepté Hayden. Et c’est loin de me rassurer.
En marchant vers le trottoir, j’appelle Alonso qui répond dès la deuxième sonnerie et qui m’informe qu’il sera là d’ici quelques minutes. Je m’assieds sur le bord du trottoir, mon regard tourné vers le ciel dégagé où on peut distinctement voir les étoiles. J’ai toujours aimé les observer. Ça me permet de me vider la tête, de m’apaiser. Une voix me surprend :
— Une jolie fille ne devrait pas rester seule la nuit.
Un garçon à l’allure sportive se tient là, je me lève rapidement, en silence. Il s’approche, je recule, mais me retrouve bloquée par un arbre.
— Tu pourrais être polie et répondre, s’énerve-t-il.
Il n’est plus qu’à quelques centimètres de moi, je frissonne de peur et ravale les larmes qui menacent à nouveau de couler. Le gars m’inspecte de haut en bas avant d’avancer plus près. Sa main caresse ma joue, puis descend vers mon cou. Je ne trouve même pas la force de le repousser, la peur ayant paralysé mon corps.
— Ne joue pas les timides, tu vas aimer ça.
Cette phrase me pétrifie un peu plus.
Ça ne peut pas recommencer. C’est impossible.
D’un doigt, il suit le parcours de ma poitrine, un sourire narquois sur le visage. Je me fige encore un peu plus, l’esprit envahi de mauvais souvenirs. Quand il avance le visage pour m’embrasser, je tourne le mien. Mauvaise idée. Il m’attrape le menton pour m’obliger à lui faire face et presse vigoureusement sa bouche sur la mienne. L’odeur d’alcool dans son haleine me dégoûte. J’essaye de me dégager, mais il est bien plus fort. D’une main il me tient le visage tandis que l’autre se pose sur ma poitrine. Mon instinct de survie me donne la force pour tenter à nouveau de me dégager. Son regard se remplit de colère, il se sert contre moi. J’essaye de le pousser et lui demande de me laisser tranquille, mais sa bouche se rapproche de mon oreille.
— Ne joues pas l’innocente, je suis sûr que c’est ce que tu veux.
Je tente de me libérer de son emprise, en vain.
— Laisse-la partir, dit une voix derrière lui.
Quand il se tourne, j’en profite pour lui donner un coup à l’entrejambe, il se tord de douleur. Alonso se trouve là, je me réfugie près de lui et de suite, il me prend la main. Mon esprit aurait voulu que ce soit quelqu’un d’autre qui vienne à mon secours. Comme s’il en était capable.
— Espèce de salope, crie le gars avant de repartir.
Au bord des larmes, le corps tremblant de peur, je rejoins les bras de mon ami, qui me serre fermement. Quand il me questionne, je le rassure en lui disant qu’il n’a rien su me faire, qu’il est arrivé à temps. Si ça avait été nécessaire, Alonso n’aurait pas hésiter à me défendre. Il l’a toujours fait. Même contre des gars bien plus costaud que lui. Il dépose un baiser sur mes cheveux et m’ouvre la portière, je monte dans la voiture. Les émotions bien trop vives, mon coeur ne cesse de tambouriner dans ma poitrine. Le trajet se passe en silence. Alonso sait comme se comporter avec moi. Il respecte mes silences. Même quand je devrais extérioriser ce que je ressens. Je ne le sais que trop bien. Pour le moment, je veux juste me glisser dans mon lit et oublier cette soirée. Après m’être changée, j’envoie un message à Hannah pour la prévenir que je suis bien rentrée, même si je doute qu’elle s’en soucie pour le moment.