Concours Lucette Desvignes 2023
Semaine après semaine, le phénomène se répétait. Je dirais même volontiers qu’il se prolongeait, car on m’en parlait sans cesse, que ce soit les voisins, les amis ou la famille à qui je m’étais confiée.
Chaque mardi, sans faille, je recevais une lettre d’un mystérieux expéditeur. Chacune d’entre elles avait un message différent, bien qu’elles eussent toutes exprimé un thème inchangé : « Vous êtes spéciale ».
Au début, je fus perplexe et un peu méfiante. Qui pouvait bien m’envoyer ces messages ? Pourquoi m’annoncer que j’étais spéciale sans donner plus de détails ? Était-ce une farce, un jeu de quelqu’un de mon entourage, ou bien un admirateur secret ? Je me posai de nombreuses questions, mais les lettres ne contenaient aucune indication sur l’identité de l’expéditeur. Intriguée, je décidai de mener ma propre enquête.
Je commençai donc par interroger les habitants de mon quartier, cherchant des indices qui pourraient me conduire à l’envoyeur mystérieux. J’en parlai à mes voisins, à mes amis proches et même à ma famille, essayant de déceler des comportements ou des réactions suspects. Cependant, personne ne semblait avoir la moindre idée de qui pouvait être cet expéditeur.
Les semaines s’écoulaient et les missives continuaient d’arriver. Chaque mardi, je découvrais un nouveau courrier dans ma boîte aux lettres, avec des messages inspirants et encourageants qui me donnaient le sourire. Les mots étaient écrits avec soin, dans une calligraphie élégante, ce qui me laissait penser que mon correspondant prenait le temps de les préparer.
Au fur et à mesure que le temps passait, je commençai à me sentir de plus en plus touchée par ces courriers. Ils m’apportaient réconfort et confiance en moi, me rappelant que j’étais spéciale d’une manière ou d’une autre. Ils m’encourageaient à poursuivre mes rêves, à croire en moi et à ne jamais abandonner.
Finalement, un mardi soir, alors que je venais de recevoir un nouveau message, je remarquai une petite note sur l’enveloppe : « Rendez-vous demain à 18 h, au café du coin ». Je fus à la fois anxieuse et excitée à l’idée de rencontrer enfin cet expéditeur énigmatique.
Le lendemain, à l’heure convenue, je me rendis au café du coin avec un mélange d’appréhension et d’anticipation quant à cette rencontre. J’observai autour de moi, scrutant chaque visage, à la recherche d’un indice sur l’identité de mon correspondant inconnu. Et puis, je sentis une main se poser sur mon épaule. Je me retournai pour faire face à un jeune garçon d’à peine quatorze ans.
— Bonjour ! Je suis Lucas, dit-il avec un large sourire. J’ai vu que tu enquêtais sur ton expéditeur, et je me suis permis de te donner ce rendez-vous.
Je fus surprise. Je ne m’attendais pas à ce que quelqu’un eût des informations sur ce mystérieux correspondant. Lucas me précisa qu’il était le coursier des lettres et qu’il travaillait avec l’expéditeur.
— En fait, dit Lucas, je suis un ami proche de l’individu qui t’envoie ces courriers. Il m’a demandé de les mettre directement chaque semaine dans les boîtes aux lettres de diverses personnes. Car tu n’es pas la seule à en recevoir, expliqua le garçon.
Intriguée, je lui demandai qui était cette personne. Lucas hésita un moment, puis il me confia que c’était un vieux chercheur vivant dans le centre, non loin de l’ancien hôpital.
— Un scientifique ? m’exclamai-je surprise. Mais je n’en connais aucun dans cette partie de la ville.
— Je sais que cela peut paraître curieux, mais c’est un homme très discret. Il était assez connu dans le milieu pour ses études sur les IA, annonça Lucas en souriant.
Je me mis à réfléchir. Un scientifique qui envoyait des lettres d’encouragement à une inconnue chaque semaine ? C’était étrange, mais en même temps, cela me sembla être une démarche originale et touchante. Lucas me tendit alors une enveloppe.
— Voici la lettre de cette semaine, dit-il en souriant. J’espère qu’elle te plaira !
Je la pris et la mis dans mon sac, avec l’intention de la lire plus tard. Mais au fond de moi, je savais que j’étais impatiente de découvrir le message d’encouragement de cet énigmatique chercheur.
Les jours qui suivirent, je ne pus m’empêcher de penser à cet homme mystérieux. Qui était-il ? Pourquoi avait-il choisi de m’écrire chaque semaine ? Et surtout, comment avait-il eu connaissance de ma situation personnelle, de mes doutes et de mes craintes ?
J’allai dans le quartier où résidait le scientifique. Je voulais voir si je pouvais le rencontrer et en savoir plus sur lui. Après quelques recherches, j’appris qu’il avait développé une intelligence artificielle capable d’analyser les comportements des humains, et d’en déduire leur état mental et moral. Je réussis à trouver l’adresse où il vivait et décidai de me rendre sur place.
Il habitait dans un petit appartement à l’angle d’une rue, juste en face d’un parc. Après avoir hésité quelques minutes, je sonnai à la porte. Quelques instants plus tard, un vieil homme m’ouvrit. Il me dévisagea pendant quelques secondes, puis il sourit.
Il me fit signe d’entrer dans son laboratoire en me lançant un regard gêné. Je m’avançai prudemment, faisant attention à ne pas trébucher sur les objets éparpillés dans la pièce. Les étagères étaient remplies de câbles, de vis et de composants électroniques, mais il y avait aussi des tas de livres et de papiers empilés partout.
— Pardonnez le désordre, s’excusa-t-il en souriant, je suis souvent trop absorbé par mes recherches que j’en néglige la propreté de mon labo.
Je le regardai avec curiosité. Il était habillé de manière décontractée, portant une blouse tachée et des lunettes épaisses. La barbe non entretenue, les cheveux grisonnants tout ébouriffés, le bazar environnant, la nourriture issue de livraison, qui aurait cru que cet homme était un grand scientifique reconnu. Pourtant, il dégageait une aura de sagesse et d’intelligence qui était évidente.
— Alors, c’est vous qui m’envoyez ces lettres chaque semaine ? demandai-je, cherchant à comprendre pourquoi.
— En effet, c’est bien moi, répondit-il en hochant la tête. Vous êtes passée sous l’analyse de mon invention qui a détecté une certaine détresse en vous. J’ai donc décidé de vous écrire ces lettres pour vous remonter le moral.
Je fus touchée par cette révélation. C’était incroyable de songer qu’un scientifique occupé prenait le temps de m’adresser des lettres d’encouragement chaque semaine.
— Votre invention ? interrogeai-je, confuse.
Souriant, il pointa son doigt vers le coin d’un bureau à sa droite où se tenait un petit caisson. À l’intérieur, une boule ronde et blanche était posée sur son socle. M’approchant lentement de ce que je pensais être un simple objet, il se mit en marche tout à coup.
— Bonjour, je suis A20, intelligence artificielle de grade 5. Heureuse de vous connaître, notifie l’appareil d’une voix saccadée.
Je fus surprise de voir cette petite boule se mettre en mouvement et me parler. C’était donc ça, une intelligence artificielle ? Apparemment de grade 5, selon ce qu’elle venait de me dire.
— Bonjour A20, enchantée de te rencontrer, répondis-je poliment, curieuse d’en apprendre plus.
Le vieil homme s’avança avec un sourire bienveillant et caressa la machine comme si elle était un animal de compagnie.
— A20 est mon assistante ainsi que ma création, expliqua-t-il, c’est cette machine qui a décelé votre détresse. Elle m’appuie dans mes recherches, et elle est devenue une compagnie précieuse pour ce travail solitaire.
A20 émit des bips et des sifflements en guise de réponse, montrant ainsi son approbation.
— Incroyable ! m’exclamai-je, comment avez-vous créé cette IA ?
Le scientifique me raconta qu’il avait dédié sa jeunesse à ce programme avec l’aide de plusieurs collègues. Ils avaient passé de nombreuses années à développer, perfectionner cette IA, mais malheureusement, la plupart d’entre eux avaient réalisé qu’ils ne vivaient plus que pour ce projet, et décidèrent d’arrêter pour se consacrer à leur famille.
— Elle est encore en cours d’amélioration, mais je touche au but ! ajouta-t-il fièrement.
A20 s’anima davantage, me posant des questions sur mon propre parcours et mon intérêt pour la science. Je fus fascinée par sa curiosité et son désir d’apprendre.
Le chercheur m’invita à rester un moment dans son laboratoire pour discuter avec A20 et en savoir plus sur ses fonctionnalités. Je fus impressionnée par les capacités de cette IA et par le travail acharné du professeur pour la développer. C’était une véritable prouesse scientifique.
— J’ai consacré ma vie à l’étude du cerveau humain, et j’ai compris que parfois, les mots ont un pouvoir immense. Une simple phrase peut changer la façon dont nous nous percevons nous-mêmes et le monde qui nous entoure. J’ai voulu utiliser mes connaissances pour encourager les personnes qui en avaient besoin, semaine après semaine.
Je fus émue par ses paroles. Je réalisai que ces messages m’avaient en effet apporté du réconfort au moment où j’en avais le plus besoin.
— Je vous suis reconnaissante pour ce que vous avez fait, dis-je sincèrement. Vos lettres m’ont vraiment soutenue. S’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous aider…
— Je suis heureux d’avoir pu vous épauler. C’est toujours gratifiant de savoir que l’on a pu avoir un impact positif sur la vie de quelqu’un, sourit-il chaleureusement. Merci de votre proposition, je suis sûr que nous serons amenés à nous revoir.
En quittant son laboratoire, je me sentis inspirée et reconnaissante. Grâce à ces lettres d’encouragement, j’avais fait la rencontre d’un homme passionné par la science et déterminé à apporter du réconfort aux autres.
Semaine après semaine, le phénomène se prolongeait, mais cette fois-ci, avec une nouvelle perspective sur la bienveillance.