Chapitre 1 : Courir
La nuit est un instant que tous redoutent et que tous désirent. Et la sorgue qui s’était présentée cette fois-là était sombre, paisible et muette. Le manteau nuageux de ce voile de ténèbres recouvrait avec prestesse et avec élégance la robe verdoyante de Dame Nature. Quelque chose grogne ici et puis un peu ailleurs, sans que cela ne dérange pour autant la faune et la flore de ce lieu propre et pur de toute souillure humaine. À perte de vue, des arbres se dressent, leurs bois vaillants et le tronc bombé ; ces fiers soldats ne rougissent pas de leur grand âge et défient le ciel avec témérité et robustesse. Contre l’écorce des guerriers de la reine Gaïa, une très légère brise siffle une mélodie douce et imperturbable.
Ce n’est pas un milieu où le drame et le stress ont une raison d’être. Et pourtant… Et pourtant ! Le sol, bourbeux à cause de la pluie qui a chanté le soir précédent cette nuit obscure, se fait piétiner par nombre de talons et de pointes. Ils foulent le sol dans une certaine hâte— une hâte qui trahit divers sentiments : la terreur, la panique, mais surtout la rage. Une rage immense. Percussions malvenues, elles retentissent au sein du domaine de Dame Nature, sans honte ni vergogne, accompagnées par de vives lumières qui sautent et qui tressautent dans tous les sens. Une pollution à la fois visuelle et auditive. Une pollution qui attire l’attention des créatures qui gargouillent dans les environs. C’est à en perdre tout calme.
Pour accompagner cette cacophonie qui pourrait réveiller les morts (si jamais ces trucs en étaient capables !), des voix tonitruantes s’élèvent dans les airs mélodieux de Zéphyr ; les propriétaires de ces hurlements insupportables transpirent d’une détermination malveillante, que dis-je ? Malsaine ! Et que l’un d’eux crie “Nous les perdons ! Nous perdons les monstres !“, là où un autre s’alarme en remarquant les silhouettes à la démarche saccadée se distinguer de l’ombre des arbres. La crainte de se retrouver face aux créatures n’a toutefois pas l’air de décourager ces hommes et ces femmes écervelés.
Les survivants— qui devraient peut-être être appelés des chasseurs, refusent de laisser ceux qui tentent par tous les moyens d’échapper à leurs papattes de prédateurs acharnés. Les proies, quant à elles, ne peuvent accepter le sort promis si jamais les autres zinzins de service leur mettent le grappin dessus. Le souffle manque à l’appel ? Que nenni ! Ce n’est pas permis ! Kaiden, pauvre de lui, n’a jamais eu de l’affection pour la course à pied. Roxan, lui (ou elle, à votre guise), possède un peu plus d’endurance : remercions la jolie morsure qui orne le côté gauche de son cou. Quelque chose vous échappe ? Vous comprendrez plus tard. En tout cas, la peur est un très bon carburant, soyez-en sûrs.
Pourquoi nos deux vingtenaires sont-ils traqués tels des bêtes sauvages ? Je vais m’empresser de vous répondre, n’ayez crainte ! La vérité, c’est que— Kaiden Carter et Roxan Idris sont tous deux considérés comme étant source de danger. Un danger public. Vous voyez le genre ? Beaucoup de ceux qui ont su échapper aux désastreuses conséquences de la Nouvelle Ère les voient comme des monstres. Non ! Pire ! Deux bombes à retardement.
Le duo n’est pas seul dans sa misère, mais les autres n’ont que peu d’importance lorsque votre vie se trouve être dans la ligne de mire de gens affamés, épuisés et effrayés par ce que vous pourriez devenir ; une tumeur se transformant progressivement en un cancer très agressif… et mortel. Bah oui. Dit comme ça, cela explique pourquoi ils sont pourchassés avec tant d’ardeur. Qu’est-ce que la Nouvelle Ère ? Excellente question. Pour résumer : ce qui vient après l’Apocalypse. Néanmoins, ce terme laisse entendre que la planète s’est mangé un insta-kill dans la tronche. Ce qui est faux. La p’tite Terre va très bien. Ce sont ses habitants qui souffrent de ce changement un tantinet brutal. La vie est différente. C’est tout.
Mais cessons un peu de divaguer ! Le havresac de notre tignasse blanche de Kaiden percute, au rythme de la course effrénée de ce dernier, son dos souffrant d’une légère scoliose. De quoi se démolir la colonne vertébrale ; Kaiden y tient pourtant à ce sac à dos. Quel imbécile, sérieux. Ah… J’entends l’auteur me demander de garder mes commentaires pour moi-même. Je vais peut-être cesser, mais j’aimerais ajouter qu’il semble accorder plus d’importance à ce putain de havresac qu’à ses jambes qui sont en train de devenir atrocement lourdes. Elles lui font un mal de chien et il refuse de laisser tomber le gros truc sur son dos ! M’fin. Ce n’est pas comme s’il avait la possibilité de s’arrêter. De un, les méchants derrière, ils n’ont pas l’air de vouloir lâcher l’affaire et de deux, Roxan n’a pas l’intention de l’abandonner. L’emprise de la chevelure blond cuivré sur le poignet de son compagnon au bonnet noir est si forte que le jeune homme ne serait pas en mesure d’indiquer quelle partie de son corps lui fait le plus mal.
«Rox ! Tu m’fais mal, p’tain ! Desserre ! renaude la tignasse blanche ; les traits de son visage sont tirés et la grogne, elle, est imprimée sur le bord de ses lèvres et dans ses iris bruns.
–Tu veux avoir un bras en moins ou bien crever à cause de ces tarés, Den !?
–T’es obligé·e de gueuler comme ça ?!
–Non… Mais… Tu le fais exprès !? T’as commencé !» se fâche la jeune adulte, renforçant son étreinte sur la main gantée de son compagnon.
Kaiden inspire très profondément, ses narines se dilatant à la seconde même où ses sourcils s’enfoncent sur ses amandes de mirettes. Un râle se dérobe de sa bouche grimaçante, manifestation évidente de son mécontentement. Pourtant, c’est la peau cyanosée qui se trouve être dans le vrai : ils font face à une situation dangereuse qui requiert de se dépasser si l’on souhaite rester en vie. Ou au moins rester en un seul morceau. À défaut de mourir.
Des arbres. Des troncs. Des feuilles. Des branches. Il n’y a pas grand-chose qui se démarque dans ce maudit bois. Ignorez les greu-greu qui couinent par-ci, par-là. Ah ! Que ses jambes souffrent ! Le hoodie bleu s’en retrouve exaspéré. Et être conscient que son partenaire est la seule personne à pouvoir les sortir de ce guêpier… C’est un tantinet frustrant. Il aimerait ne pas être un boulet, et pourtant, le voilà à geindre et à se plaindre comme un enfant qui aurait dans— les 3-4 ans ? Peut-être un petit peu plus. Uniquement pour être gentil. Eh oui, mon grand. Il va falloir passer outre ces désagréments.
Si l’on omet les choses vaguement humaines qui beuglent comme des vaches crevées, l’unique vacarme qui perturbe le paisible repos de Dame Nature sont des cris et des voix grinçantes. Des femmes et des hommes qui chassent la crainte de se faire croquer. Tout ça pourquoi ? Posez la question à l’auteur. Pas à moi. Recentrons-nous. Comme ça gueule et houlà que ça s’impatiente… “Magnez-vous ! Sinon les Griffeurs vont nous choper avant qu’on n’chope ces deux crevards !” s’échauffe une femme si baraquée qu’aucun mâle soi-disant supérieur ne chercherait à prouver sa force contre elle. Et bim ! Et bam ! Les lèvres pincées et les sclères injectées de sang ; les bottes et les baskets se souillant d’herbe, de feuilles mortes et de boue. La plus exquise des illustrations de l’anarchie. Le chaos dans toute sa splendeur.
L’irritation des prédateurs monte crescendo. L’angoisse, du côté des proies, poursuit l’exacte même montée. Sur ces entrefaites, deux événements se déclenchent presque simultanément : les bestioles que nos tas de viande surnomment les “griffeurs” se fondent sur eux pendant que Roxan et Kaiden perdent pied. Au sens littéral du terme. C’est une expérience étrange que nul ne recommanderait, à moins d’avoir une case en moins. La minute qui précède la chute, vous vous essoufflez dans une vaine tentative d’échapper à une mort assurée et la seconde suivante, vous vous retrouvez à faire un roulé-boulé dans une très raide descente. Trébucher de cette manière doit être un choc quand on ne s’y attend pas.
⁂
La chute s’est annoncée— totalement pénible. En témoigne la reprise de conscience de la peau cyanosée. Une heure s’est écoulée. Peut-être un peu plus, si l’on se base sur la légère augmentation de la luminosité ambiante. Roxan graillonne dans un frisson digne des plus grands soubresauts de l’univers. Un coup de poing sur le sternum, un second, un peu plus haut afin d’éjecter la terre qui s’est infiltrée dans ses poumons. À moins que cette merde ne se soit simplement coincée dans l’œsophage ? La chevelure blond cuivré n’en est pas certaine. Tout ce qu’elle sait, c’est que ça irrite l’intérieur de son corps, qu’elle ne peut s’empêcher de tousser et que la vilaine blessure au niveau de sa gorge s’est rouverte. Encore.
Roxan plisse le bout rond de son nez, les sourcils suivant le mouvement. Le jeune adulte tire la langue, un haut-le-cœur le prenant au dépourvu ; la sensation d’une abjecte matière granuleuse et l’immonde goût terreux ne semblent pas enclins à quitter la surface de sa langue et le bord de ses lèvres. Tout juste à côté de Roxan se trouve la tignasse blanche, déjà éveillée et s’employant à remettre le contenu de son havresac à sa juste place. “Chut. Trois, deux… un… Check !” et qu’il claque des doigts et qu’il recommence. Il range un objet, puis le ressort pour vérifier que c’est bel et bien là.
La chevelure blond cuivré inspire et elle pousse un soupir. Il est plus sage de ne pas intervenir. C’est quelque chose sur laquelle Kaiden travaille, sans pour autant trouver ne serait-ce qu’un début de solution : le stress l’assaille et son esprit tourbillonne dans une suite de doutes et d’interrogations sans fin. C’en est presque grotesque. Cependant, le bonnet noir tente encore et toujours de vaincre ses propres pensées. En vain.
Le spectacle qui se joue devant les pupilles blanches du pull améthyste l’amène à faire un pas en avant. La lèvre inférieure, grignotée par sa grande sœur, tremble fébrilement ; les doigts trémulent et ils tambourinent sur les cuisses sans discontinuer. Il reste bouche close, un pied devant l’autre, jusqu’à ce qu’il soit enfin planté pile devant son compagnon en short noir. Après quoi, la chevelure blond cuivré se baisse, plantant ses deux genoux sur le sol à la fois terreux, à la fois herbeux.
Ses pâles iris verts rencontrent les prunelles dilatées d’une tignasse blanche particulièrement nerveuse. Et que ça répète cette stupide phrase de “vérification” ! Je ne sais pas comment Roxan fait pour le supporter. Oui, j’ai compris. Je ne dois pas juger. Passons. La main cyanosée de la vingtenaire se repose avec tendresse sur l’épaule de Kaiden. Kaiden tressaute. Son regard tremblant se concentre sur Roxan et à la récognition de cette dernière, un éclair de lucidité le ramène sur terre. Le pull améthyste offre son aide (et son soutien, surtout son soutien), ce que le hoodie bleu accepte.
“Est-ce que c’est bien dans le sac ?” est une question qui revient assez régulièrement, sans que Roxan n’en tienne rigueur à son partenaire. Les réponses du jeune adulte rassurent le bonnet noir, ce qui accélère considérablement la remise en ordre du sac à dos. Une fois ceci fait, le jeune homme remercie son ami, il époussette son torse, réajuste ce qui comprime sa poitrine et il tire sur son vieux tee-shirt bicolore à moitié dissimulé sous sa veste à capuche. Roxan se trahit dans un sourire. Kaiden, qui remarque sa paisible risette, se sent soudain l’envie de jouer avec la fermeture éclair de son hoodie. La chevelure blond cuivré se croque la lèvre, dans une vaine tentative de réprimer un fou rire imminent. Échec total. Cet éclat soudain a bien l’air d’avoir effrayé un renard ou deux qui s’étaient rapprochés par pure curiosité. Le bonnet noir suit du regard les animaux qui s’éloignent en sautillant.
«Merci… Rox… De m’avoir aidé, j’veux dire.
–C’est normal, Deden ! le jeune adulte ne se prive pas d’une esquisse gigantesque. D’humeur espiègle, elle ajoute : Mon adorable petit Deden.
–Rox. Non, se braque la tignasse blanche. Il croise les bras et ses paupières supérieures recouvrent des prunelles qui se lèvent au ciel.
–Pourquoi ? Tu préférerais Kade ? Kai ? KK ?
–Juste Den… Atta. Quoi ? T’as dit quoi ? la tête recouverte d’une toison argentée se penche sur un côté ; les amandes de Kaiden s’élargissent de stupéfaction.
–KK ! Quoi ? J’croyais que t’adorais Homestuck.
–C’est moche en Freliskiien.
–Kaiden ! C’est un surnom Bælninois !» s’exclame Roxan, ses yeux à la forme arrondie maintenant grands ouverts.
Le jeune homme ouvre la bouche. Une poignée de secondes s’envole sans qu’aucun son ne fasse vibrer ses cordes vocales. Il déplace sa caboche de manière circulaire, il grigne d’un air déconfit et il masque sa honte derrière une attitude qui feint l’indifférence. Dans un murmure, il rétorque que Roxan et lui sont en Frelisk et non au Royaume de Bæln. Cette riposte exaspère le pull améthyste qui papillote les yeux ; il étire ses bras derrière sa nuque qu’il masse du bout de ses doigts. Atterrée, la chevelure blond cuivré se mure dans le silence et elle s’écarte de son compagnon.
Les iris d’un vert éthéré se perdent illico presto dans les branches d’un arbre et suivent l’animal qui s’en est éloigné… Un oiseau, à coup sûr une buse, vient de s’installer sur une ligne électrique. C’est à ce moment-là que Roxan remarque une ville. Une brève tape sur l’épaule de Kaiden. Celui-ci forme un O avec sa bouche. Qui dit agglomération dit ressources. D’ailleurs, deux ou trois kilomètres à pied, ce n’est pas la fin du monde— C’est hilarant. Oui, parce que tout a fait “Kaboom !“... Non ? Z’êtes pas marrants. Le hoodie bleu se mordille la lèvre et, les joues gonflées, il ouvre la paume de sa main droite, le regard fuyant le visage de Roxan. Roxan qui lève un sourcil ; si le jeune adulte pouvait encore rougir, son visage serait semblable à une tomate. Sa bouche s’étire en un sourire et elle joint sa main dans celle de la tignasse blanche. Ça devrait le faire. Ils sont ensemble après tout.