Les Héritiers de l'Ombre : sur les routes du Styx

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Summary

Les Héritiers de l’Ombre : sur les routes du Styx Le Styx murmure à ceux qui n’ont plus rien à perdre. Mais qu’advient-il de ceux qui osent le défier ? Dans les ruelles sombres de Luminaris, sous les néons vibrants et le grondement des drones, Iless Karoui se bat pour ne pas disparaître. Obscuris, rejeté d’une ville qui préfère les machines aux hommes, il sait que chaque jour est un combat. Mais ce système ne pardonne pas : il remplace, il écrase, il efface. Puis vient un bruit. Distant. Un rugissement qui brise le silence des bas-fonds : Les Routes du Styx. Courses interdites, enjeux mortels. Ici, il n’y a pas de règles, pas de seconde chance. Les vainqueurs s’élèvent. Les perdants... disparaissent. Nitro, une légende intouchable, règne sur ce monde où chaque virage peut être le dernier. Attiré par l’inconnu, poussé par le désespoir, Iless n’a qu’une certitude : il doit voir ces routes de ses propres yeux. Mais le Styx ne se contente pas de spectateurs. Une fois entré, tout devient pari : sa vie, ses choix, ses limites. Et dans ce chaos de vitesse et de violence, un murmure persistant l’obsède : « Jusqu’où es-tu prêt à aller ? » Le Styx attend. Et il ne laisse jamais repartir indemne ceux qui osent le défier.

Status
Ongoing
Chapters
1
Rating
n/a
Age Rating
18+

Chapitre 1 : Ascension ou illusion

Dans la métropole de Luminaris, où verre et métal dominaient le paysage, Iless Karoui fixait les gratte-ciel effleurant un ciel terne. Les néons, omniprésents, projetaient sur son visage fatigué des éclats intermittents, échos d’un monde en perpétuelle effervescence.En contrebas, les rues fourmillaient de drones bourdonnants et de passants pressés, un chaos d’une précision presque mécanique.

Pour beaucoup, cette frénésie incarnait le triomphe du progrès. Pour Iless, ce n’était qu’une illusion. Une façade éclatante masquant les ombres profondes d’un gouffre d’inégalités. Chaque pas dans les Quartiers-Hauts lui rappelait à quel point il y demeurait étranger. Il était un Obscuri, un de ces« autres »relégués aux marges oubliées, dans les Territoires-Bas où la pauvreté rampait sous l’ombre des grandes tours.

Depuis deux ans, il franchissait chaque jour cette frontière invisible qui séparait ces deux mondes. Deux ans à se rendre invisible, à se faufiler dans les couloirs de l’université tel un fantôme parmi les Solaris, les maîtres incontestés des zones prospères. Son sac, alourdi par les livres et les années, semblait peser un peu plus à chaque pas. Pourtant, il tenait bon. Car pour lui, l’université n’était pas seulement une échappatoire :c’était sa seule issue.

Il se souvenait encore du jour où il avait été accepté dans le programme de l’Ascension. Un miracle, disaient certains. Une opportunité, affirmaient les autorités. Mais avec le temps, Iless avait compris qu’il s’agissait d’un pari désespéré, d’une promesse faite aux Obscuris pour alimenter l’illusion d’une justice sociale, tout en maintenant un système qui broyait les plus vulnérables.

Son regard dériva vers un écran publicitaire géant accroché à un gratte-ciel. Une vidéo promotionnelle vantait les mérites du programme Ascension :« Réalisez vos rêves. Rejoignez l’avenir », proclamait une voix synthétique sur des images d’étudiants riant dans des amphithéâtres ultramodernes. Un pincement au cœur le fit détourner les yeux.

À peine avait-il baissé la tête qu’une autre publicité explosa à l’écran, tapageuse et inévitable. Une musique électronique frénétique emplissait l’air tandis que des éclairs de néon illuminaient les façades vitrées. Une silhouette humanoïde, lisse et impeccable, s’élança au ralenti dans un décor urbain futuriste.

« VORTEXION.Repoussez vos limites. Humains, androïdes, ensemble, plus loin.»

L’image se fragmenta en mosaïque : une joggeuse humaine courant aux côtés d’un androïde, leurs mouvements parfaitement synchronisés, traversant les toits de la ville. En gros plan, la sueur perlait sur les tempes de la joggeuse tandis que l’androïde, imperturbable, tournait vers elle un regard lumineux. Ensemble, ils levèrent une canette noire et argentée, arborant un logo éclatant comme une promesse gravée dans l’acier.

Une voix grave, synthétique et vibrante retentit : « VORTEXION : L’énergie pour tous.Parce que la performance n’a pas de limite, ni de créateur.»

L’écran montra ensuite des ouvriers, des étudiants, des athlètes et des androïdes collaborant dans une usine, une salle de classe ou un stade futuriste. Tous consommaient la même boisson, un liquide noir irisé brillant comme du métal liquide. Le logo réapparut avec un son métallique tranchant.

« VORTEXION.Boostez votre potentiel. Vous êtes le futur.»

Iless détourna le regard. Ces images étaient à mille lieues de sa réalité. Tandis que ses camarades planifiaient des vacances dans des stations spatiales privées ou arrivaient en voitures dernier cri, lui économisait chaque centime pour payer ses manuels et éviter les rappels bancaires. Chaque matin, il quittait l’appartement exigu où vivaient encore ses parents, le poids de la culpabilité alourdissant ses pas.

Chez lui, cette culpabilité ne le quittait jamais. Les mains de son père, Samir, étaient abîmées par des années de travail manuel. Des souvenirs affluèrent : son père penché sur un vieux vélo pour le réparer quand Iless était enfant, ou sa mère, Fatma, ajustant une chemise à la lumière vacillante d’une vieille lampe. Ils ne se plaignaient jamais. Mais leurs regards disaient tout :« Tu es notre espoir. »Il serra les dents et reprit sa route.

Derrière les façades éclatantes de la ville se cachait une dualité implacable : le luxe éblouissant des Quartiers-Hauts contrastait violemment avec la misère des Territoires-Bas. Dans ce monde où la technologie était à la fois libératrice et oppressive, la société était divisée en deux classes : les Solaris, dominateurs des zones prospères, et les Obscuris, confinés aux marges désœuvrées.

Chaque année, un espoir fragile touchait pourtant les plus démunis : l’Ascension, un programme offrant à une poignée d’élus parmi les Obscuris l’accès aux universités d’élite des Solaris. Mais pour beaucoup, cela restait un mirage, un stratagème cynique destiné à maintenir l’illusion de l’équité.

Ses parents, Fatma et Samir, avaient travaillé dans une usine textile avant qu’elle ne ferme, victime de la robotisation et des délocalisations. Aujourd’hui, son père effectuait des livraisons à vélo pour des plateformes automatisées, tandis que sa mère cousait des vêtements sur commande depuis leur appartement exigu. Malgré leur quotidien difficile, ils avaient toujours soutenu les ambitions d’Iless, sacrifiant leurs propres aspirations pour lui offrirune chancede sortir de leur condition.

Iless passait ses journées à l’université, entouré d’étudiants issus des classes privilégiées.

La société était désormais scindée en deux grandes catégories : les Solaris, maîtres des zones prospères et protégées, et les Obscuris, relégués aux périphéries oubliées, là où l’urbanisation laissait place à la désolation. Les Solaris vivaient dans des quartiers fortifiés, surveillés par des drones et des robots, où la vie semblait rythmée par le luxe et des opportunités infinies. Les Obscuris, comme Iless et sa famille, peinaient dans un système qui les écrasait lentement, remplaçant les travailleurs humains par des machines toujours plus performantes. Chaque emploi manuel disparaissait, cédé à des androïdes conçus pour être plus rapides, plus efficaces.

Dans l’atelier de l’université, Iless trouvait une forme d’échappatoire, une illusion de maîtrise. Chaque pièce qu’il ajustait, chaque circuit qu’il modifiait, donnait un sens à ses journées. Concentré sur une maquette complexe, il manipulait un capteur délicat avec une attention presque obsessionnelle, tandis que le cliquetis des outils résonnait dans la salle vide. Non loin de lui, Arthur, son seul véritable allié dans cet univers élitiste, jouait distraitement avec un tournevis.

Comme Iless, Arthur était boursier, mais son attitude oscillait entre sarcasme et indifférence, un sourire moqueur flottant souvent sur ses lèvres.

Mec, t’as pas l’impression d’en faire un peu trop ?lança Arthur, un sourcil levé.T’as bossé là-dessus toute la journée, non ?

Et je bosserai toute la nuit s’il le faut,répondit Iless sans lever la tête.Si cette maquette n’est pas parfaite, le prof va encore m’afficher devant tout le monde. Franchement, j’ai pas besoin de ça en ce moment.

Arthur secoua la tête, un rire bref lui échappant.

— Tu crois vraiment que ça changera quoi que ce soit ? Ces gens te voient déjà comme« le petit boursier méritant », celui qu’ils exhibent pour se donner bonne conscience. Tu pourrais inventer un androïde capable de marcher sur l’eau, ça ne changerait rien.

Iless posa son tournevis et planta son regard dans celui d’Arthur.

— Alors quoi ? Je devrais abandonner ? Tu sais très bien que j’ai pas le choix. Tout ça, c’est pas juste pour moi, tu le sais.

Arthur haussa les épaules avec désinvolture.

— Je dis pas que tu devrais tout lâcher. Mais regarde-toi : tu t’épuises à essayer de prouver ta valeur à des gens qui s’en fichent. Ils t’ont catalogué dès le départ. Peu importe ce que tu fais, pour eux, tu resteras toujours un « Obscuri ».

Iless soupira, ses mâchoires serrées.

— Peut-être que t’as raison, mais j’ai pas le choix. Je porte pas que mes propres rêves, Arthur. J’ai ceux de mes parents sur mes épaules. Tout ce qu’ils ont sacrifié pour que je sois ici... Je peux pas me permettre de baisser les bras.

Arthur croisa les bras, et son sourire moqueur s’effaça, laissant place à un regard sérieux.

— Et tu crois que moi, je me la coule douce ? Tu crois que c’est facile de jouer leur jeu tout en sachant qu’ils nous écraseraient au moindre faux pas ? La différence, c’est que j’ai compris comment fonctionne leur système. Je leur donne juste ce qu’ils attendent de moi et je garde mon énergie pour les choses qui comptent vraiment.

Iless fronça les sourcils, visiblement agacé.

— Et c’est quoi, selon toi, ces« choses qui comptent vraiment »? Attendre que tout passe pendant que d’autres décident pour toi ?

Arthur fit quelques pas, jouant encore avec son tournevis comme pour apaiser sa propre frustration.

— Non, je fais ce qu’il faut pour survivre, c’est tout. Toi, tu veux tout changer. Mais t’es pas face à une seule personne ou à une simple règle. T’affrontes une machine, et crois-moi, la machine gagne toujours.

Un silence pesant s’installa. Iless fixait sa maquette, ses poings serrés. Il savait qu’Arthur n’avait pas complètement tort, mais il ne pouvait pas accepter cette réalité.

Peut-être que t’as raison,finit-il par admettre.Mais j’ai besoin d’y croire. Sinon, tout ça... ça n’a aucun sens.

Arthur soupira, s’asseyant lourdement sur une chaise.

— T’as du cran, je te l’accorde. Mais si tu continues comme ça, tu vas juste te brûler les ailes. Et crois-moi, ça, ça sert à rien.

Iless esquissa un sourire léger.

— Merci pour le conseil, docteur. Mais je crois que je vais continuer à foncer. C’est ma manière de jouer.

Arthur secoua la tête, mi-amusé, mi-résigné.

T’es vraiment une tête de mule, Karoui.

Se levant, il tapota la table du bout des doigts.

Allez, je vais chercher un Vortexion. Tu veux quoi ?

Un café noir,répondit Iless.Comme d’hab.

Un vrai cliché,lâcha Arthur en riant.Bon, bouge pas, j’arrive.

Quand Arthur quitta la salle, Iless se replongea dans son travail. Les paroles de son ami résonnaient encore dans son esprit, mais il les repoussa. Peu importait ce qu’Arthur disait : il devait continuer. Parce que pour lui, abandonner n’avait jamais été une option.

Une nuit, alors qu’Iless s’appliquait à tracer un schéma complexe dans sa petite chambre faiblement éclairée, des murmures lui parvinrent depuis le salon. Il s’immobilisa, son crayon suspendu au-dessus du papier, l’oreille tendue. Les voix, d’abord indistinctes, se précisèrent peu à peu.

— Samir, on a encore reçu un avis d’expulsion,murmura sa mère, Fatma, d’une voix tremblante.

Mais j’ai payé une partie le mois dernier ! protesta son père, un mélange de fatigue et de colère dans le ton.

Ce n’est pas suffisant. Et il reste l’électricité, la connexion pour les études d’Iless...

Le silence qui suivit était lourd, comme une lame suspendue.

Iless sentit son cœur s’emballer, le rythme résonnant jusque dans ses tempes. Une chaleur oppressante envahit sa poitrine alors qu’il serrait les poings sans même s’en rendre compte. Son souffle s’accéléra, et malgré ses efforts pour se calmer, l’air semblait refuser d’emplir ses poumons.

Tu crois que je ne fais pas assez ?reprit son père, sa voix brisée.Je travaille jour et nuit, et on est toujours coincés, Fatma. Toujours.

Ces mots, empreints de résignation, frappèrent Iless de plein fouet. Il ferma les yeux et appuya son front contre le bord de son bureau. Ses épaules s’affaissèrent, une douleur sourde envahissant sa nuque. Les paroles de ses parents résonnaient dans sa tête, amplifiant la culpabilité qu’il portait déjà.

Et s’il échouait ?Si tous leurs sacrifices ne suffisaient pas à lui offrir une vie meilleure ? Cette peur qu’il avait toujours refoulée s’insinuait désormais dans chaque recoin de son esprit. Les battements de son cœur couvraient presque les bruits étouffés provenant du salon.

Il se redressa lentement, posant une main tremblante sur la table. Ses doigts effleurèrent le crayon qu’il avait laissé tomber, mais il n’eut pas la force de le ramasser. Une partie de lui voulait sortir de la chambre, leur promettre qu’il réussirait, qu’il changerait tout pour eux. Mais une voix froide et insidieuse lui soufflait qu’il n’en ferait rien.

Il resta immobile, son regard fixé sur le dessin inachevé devant lui, les lignes brouillées par les larmes qu’il refusait de laisser couler.

Cette nuit-là, les mots de ses parents ne cessèrent de tourner en boucle dans son esprit.“Ils nous ont envoyé un avis d’expulsion.”Chaque phrase résonnait comme un coup de marteau. Il tenta de se concentrer sur ses schémas, mais ses mains tremblaient. Lorsque son crayon roula sur la table, il le laissa tomber sans un geste.

Le lendemain, alors qu’il rangeait des cartons dans la supérette du quartier, la voix mécanique de son employeur brisa le silence.

Iless, je suis désolé, mais on n’a plus besoin de toi,annonça-t-il d’un ton neutre, comme récitant une phrase apprise par cœur.

Iless resta figé. Ce salaire, bien que modeste, était essentiel. Il servait à rembourser un prêt étudiant et à aider ses parents à tenir jusqu’à la fin du mois.

Mais... pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? balbutia-t-il, la voix tremblante.

L’homme esquissa un sourire crispé, presque coupable, avant de détourner les yeux.

Ce n’est pas toi. C’est une décision de réduction des coûts. Ton poste va être remplacé par un androïde. Ce n’est rien de personnel, tu comprends ?lâcha-t-il maladroitement, comme pour adoucir l’inacceptable.

Puis il tourna les talons, évitant soigneusement le regard d’Iless. Ce dernier sentit un vertige l’envahir. Ce travail, bien qu’éreintant et mal payé, représentait une maigre stabilité dans un monde où tout semblait lui échapper. Impuissant et en colère, il serra les dents et rassembla ses affaires en silence.

Sous la pluie battante, Iless errait dans les rues, les mains enfoncées dans ses poches, son sac serré contre lui. Chaque pas résonnait lourdement sur les pavés trempés. Des drones survolaient les trottoirs, diffusant des messages d’avertissement aux rares passants. Les néons projetaient leurs reflets dans les flaques, mêlant leurs couleurs criardes à l’eau ruisselante, créant une ambiance irréelle.

En passant près d’une ruelle animée, des éclats de voix attirèrent son attention. Une foule s’était rassemblée en demi-cercle autour de deux figures, l’une humaine, l’autre mécanique. Un homme d’une cinquantaine d’années, le visage marqué par la fatigue, faisait face à un androïde de sécurité. La machine, imposante et métallique, restait immobile, mais sa voix froide résonnait comme un jugement implacable.

— Infraction détectée. Non-paiement signalé. Préparez-vous à une sanction immédiate.

L’homme, trempé jusqu’aux os, levait les mains dans un geste désespéré.

Je vous en supplie, c’est une erreur ! Je vais payer, je... je voulais juste acheter du pain pour mes enfants !

L’androïde demeura impassible, tendant un bras mécanique tandis qu’une lumière rouge clignotait à son poignet. Une voix synthétique répéta :

— Infraction confirmée. Sanction. Résistance entraînera l’escalade.

L’homme cria, sa voix brisée par la panique.

— Non ! Attendez ! Je vais trouver une solution !

D’un geste précis, le robot saisit le poignet de l’homme et le força à s’agenouiller. Un murmure de stupeur parcourut la foule, mais personne n’osa intervenir. Iless sentit ses poings se serrer. Il voulait hurler, intervenir, mais il savait qu’il serait écrasé par ce même système s’il osait bouger.

Un adolescent dans la foule murmura à son voisin :— C’est un Obscuri. Ils ne lui feront pas de cadeau.

L’androïde tendit un appareil devant le visage de l’homme. Un flash lumineux l’aveugla un instant.

Dette confirmée. Pénalité appliquée.

L’homme s’effondra sur le sol, inconscient. Le robot se redressa et scanna la foule :

Dispersion requise. Tout regroupement non autorisé sera traité comme une menace.

Peu à peu, les curieux se dispersèrent, murmurant entre eux. Iless resta un instant immobile, les yeux rivés sur le corps inerte. Une boule de rage et de désespoir noua sa gorge.

C’était ça, le monde qu’on lui demandait d’accepter : une société où les machines décidaient de la valeur humaine, où un crédit impayé valait plus qu’une vie. Et pourtant, il savait qu’il ne pouvait rien changer. Pas encore.

Le lendemain matin, malgré le poids des récents événements, Iless retourna à l’université. Les couloirs immaculés et les laboratoires futuristes semblaient presque irréels, comme s’ils flottaient au-dessus des réalités du monde extérieur. Chaque salle de classe ressemblait à une bulle préservée, une enclave de savoir isolée des défis des Territoires-Bas. Mais pour Iless, cet endroit n’était qu’un répit temporaire, fragile et illusoire.

Alors qu’il suivait distraitement un cours sur les dynamiques des fluides, un message holographique s’afficha au-dessus de son bracelet connecté :« Convocation immédiate : bureau du Professeur Laghmani. »

Une pointe d’anxiété lui serra la poitrine. Avait-il fait une erreur sur son dernier projet ? Était-ce une critique ? Pire encore ? La réputation du professeur Laghmani, connu pour son exigence et son intransigeance, ne faisait qu’ajouter à son appréhension. Iless quitta la salle, ses pas résonnant dans les couloirs presque déserts.

Le bureau de Laghmani ressemblait plus à un sanctuaire technologique qu’à un espace de travail. Des maquettes flottaient dans des champs magnétiques, et des hologrammes projetant des plans d’ingénierie complexes tournaient lentement dans l’air. Derrière un imposant bureau en verre et métal, le professeur attendait, les yeux perçants et les tempes grisonnantes.

Karoui, asseyez-vous,dit-il d’un ton neutre, en désignant une chaise.

Iless obéit, les mains moites. D’un geste précis, Laghmani fit apparaître un modèle 3D détaillé de suspension mécanique, qui tourna lentement au-dessus de son bureau.

Votre travail sur ce projet est remarquable, dit-il après un instant de silence. Vous avez un talent rare.

Iless resta un instant sans dire un mot. Il n’était pas habitué aux compliments, encore moins de la part d’un professeur comme Laghmani.

Merci, monsieur,répondit-il enfin, légèrement décontenancé.

Laghmani croisa les bras et s’appuya contre le dossier de sa chaise.

— Vous savez, Karoui, j’ai grandi dans une zone Obscuris. Mon premier atelier, c’était une usine de recyclage. Je bricolais des moteurs à partir de ferraille et de vieilles pièces usées.

Iless releva la tête, étonné. Il n’aurait jamais imaginé que Laghmani ait connu une réalité proche de la sienne.

Ce système,poursuivit le professeur,est conçu pour que des gens comme nous restent à leur place. Si je suis ici aujourd’hui, c’est parce que j’ai refusé de laisser ce système me définir. Et vous, Karoui, vous avez une opportunité. Une vraie. Vous devez la saisir.

Un silence pesant s’installa. Iless hésita, puis murmura :

Parfois, je me demande si ça en vaut la peine. Si je ne suis pas juste... une pièce remplaçable dans une machine qui continuera à tourner, quoi qu’il arrive.

Le professeur se pencha en avant, son regard intense accrochant celui d’Iless.

Écoutez-moi bien, Karoui. Vous ne vous battez pas seulement pour vous. Vous vous battez pour vos parents, pour les gens qui vous soutiennent, et peut-être même pour quelqu’un que vous n’avez pas encore rencontré. Ce système a besoin de gens comme vous, non pour le servir, mais pour le défier.

Ces mots résonnèrent profondément en Iless. Il quitta le bureau avec un mélange de gratitude et de poids supplémentaire sur les épaules. Ce soir-là, alors qu’il rentrait chez lui sous une pluie battante, les enseignes brillantes des Solaris s’effaçaient peu à peu dans la brume. À mesure qu’il approchait des murs fissurés et des ruelles délabrées de son quartier, l’incertitude de son avenir faisait place à une détermination nouvelle.

Quelques jours plus tard, alors qu’Iless déjeunait à la cafétéria, une conversation capta son attention.

Nitro a encore pulvérisé tout le monde hier soir,disait un étudiant, les yeux brillants d’excitation.Son drift à la dernière seconde ? Une vraie démonstration de force.

Ce type, il est intouchable,renchérit un autre.Et sa caisse, mon gars, c’est pas une voiture, c’est un monstre. On dirait qu’elle dévore le bitume. Sérieux, il a même échappé à une patrouille d’androïdes la semaine dernière.

Assis à une table voisine, Iless tendit l’oreille. Le nom de Nitro revenait souvent dans les discussions ces derniers jours, murmuré avec un mélange d’admiration et de crainte. Mais c’est une phrase lancée par un troisième étudiant qui capta réellement son attention :

— Les Routes du Styx, c’est pas un jeu. Si tu perds, t’as plus rien. Et si les drones te choppent, c’est direct en isolement. Faut être complètement taré pour s’aventurer là-bas.

Le nom des Routes du Styx résonna dans l’esprit d’Iless comme une invitation clandestine. Nitro, cette légende des courses clandestines, semblait vivre dans un monde parallèle. Un univers où les règles étaient absentes ou, pire encore, où leur non-respect se payait au prix fort.

Iless se surprit à imaginer ces courses. Le rugissement des moteurs, l’adrénaline, le danger omniprésent... Peut-être était-ce uneéchappatoire. Ou peut-être unpiège.

Plus tard, alors qu’ils travaillaient dans leur coin habituel de l’atelier, Iless posa son tournevis et se tourna vers Arthur. Leur maquette touchait à sa fin, mais son esprit vagabondait ailleurs.

T’as déjà entendu parler de Nitro ? Et des Routes du Styx ? lança-t-il, feignant un ton désinvolte.

Arthur releva la tête, surpris. Un sourire incrédule étira ses lèvres.

Nitro ? Sérieux, Karoui, tu t’intéresses à ça maintenant ? Ce mec, c’est pas un pilote, c’est une légende. Mais Styx... c’est un autre univers. T’as aucune idée de ce que c’est. Et crois-moi, c’est pas fait pour des gars comme nous.

— Pourquoi pas ?insista Iless en ajustant un circuit sur la maquette.Je veux juste voir à quoi ça ressemble.

Arthur posa son tournevis avec un soupir, croisant les bras.

Voir ? Tu crois que Styx, c’est une attraction touristique ? Ces courses, c’est pas un simple show avec des moteurs qui hurlent pour impressionner. Là-bas, c’est tout ou rien. À chaque course, tu joues ton fric, ta fierté... et parfois ta peau. Si t’es pas à la hauteur, Styx t’efface, tout simplement.

Iless fronça les sourcils, intrigué.

— T’efface ? Comment ça ?

Arthur haussa les épaules, l’air grave.

— Styx, c’est pas juste un circuit clandestin. C’est un système qui fonctionne en dehors des règles. Là-bas, les drones, les androïdes de sécurité, tout est programmé pour éliminer les « fauteurs de trouble ». Tu plantes une course, et tu disparais. Littéralement.

Arthur s’interrompit, ses traits devenant plus sombres.

Tu te souviens de Logan ? Le gars de notre district, celui qui était en mécatronique l’an dernier ?

Iless hocha la tête. Comment aurait-il pu oublier Logan ? Un gars talentueux, passionné par la mécanique, et l’un des rares du quartier à avoir intégré l’université. Même s’ils n’étaient pas proches, Logan avait toujours été une source d’inspiration pour ceux qui rêvaient de s’en sortir.

Arthur reprit, jouant distraitement avec un boulon.

— Logan, il avait bossé des mois sur une caisse qu’il bricolait dans son garage. Une machine unique, pleine d’idées de génie. Il pensait pouvoir rivaliser avec les grands. Alors, un soir, il a tenté sa chance sur Styx. Tout le monde disait qu’il avait ses chances. Il roulait bien... jusqu’à ce virage. Un seul virage mal négocié, et il est parti droit dans un mur. Les drones de sécurité sont arrivés avant tout le monde. Le lendemain, plus rien. Pas de voiture. Pas de Logan. Juste des rumeurs.

Arthur se pencha en avant, son regard fixé sur Iless.

— Styx ne laisse aucune trace, mec. Si les androïdes te mettent la main dessus, c’est terminé. Ils te classent direct « menace publique ». Isolement. Disparition. Et personne ne viendra te chercher. C’est comme si t’avais jamais existé et t’as de la chance si on entend encore parler de toi.

Un silence pesant s’installa dans la pièce, seulement troublé par le bourdonnement des lampes. Iless reprit son tournevis, mais son esprit vagabondait, attiré par l’interdit.

Alors pourquoi les gens continuent d’y aller ?murmura-t-il.

Arthur haussa les sourcils, avant de répondre d’une voix plus posée.

— Parce que Styx, c’est pas qu’une course. C’est une promesse. Si tu gagnes, t’as tout : l’argent, la reconnaissance, une chance de grimper. Mais c’est aussi une malédiction. Tout ce que t’as à perdre, tu le perds sur Styx.

Iless resta pensif. L’idée que Logan, quelqu’un de son monde, ait été broyé par cet endroit le ramenait à la réalité. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher d’être fasciné par l’aura de mystère et de danger qui entourait ces courses.

Il releva les yeux, un éclat nouveau dans le regard.

Alors, on y vas ou pas ?demanda-t-il enfin, le ton volontairement détaché.

Arthur secoua la tête, mi-exaspéré, mi-amusé.

— T’es sérieux ? Tu veux te pointer là-bas pour quoi, au juste ? T’as même pas de caisse, Karoui ! Ces types roulent dans des monstres qui valent plus cher que tout ce qu’on possède.

On n’y va pas pour rouler, juste pour regarder,répondit Iless, déterminé. Je veux comprendre ce qui les attire.

Arthur soupira longuement, passant de l’agacement à une résignation presque complice.

— OK, mais écoute-moi bien : si ça chauffe, je me casse. Et si tu fais une connerie, t’es tout seul. T’as compris ?

Ouais t’inquiète,répondit Iless avec un sourire en coin.

Ce soir-là, sous les lumières artificielles d’une ville qui ne dormait jamais, Iless se préparait à découvrir un monde où tout pouvait basculer en un instant. Les Routes du Styx n’étaient pas qu’un circuit clandestin : c’était une frontière floue entre liberté et destruction, un théâtre où les moteurs rugissaient plus fort que les voix, et où chaque erreur pouvait coûter bien plus qu’une simple défaite. Chaque pas qu’il faisait l’amenait un peu plus près de cet univers où les règles étaient floues et les limites, mortelles.