Gerbe cosmique

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Summary

Un vaisseau chasseur d'astéroïde, un trou noir au cœur d'une galaxie, des cœurs à prendre, que pourrait-il se passer de mal ? Nouvelle courte inspirée de Xash (dispo sur Wattpad) et de l'Armoire cosmique, avant la naissance des Trois Galaxies. À l'origine écrite pour un concours, aujourd'hui dans le lore. Bisous néons

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n/a
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16+

*

Il y avait deux briques de café posées devant Simonie. L’une était pour elle ; l’autre serait également pour elle, si Petra ne rappliquait pas vite fait. Les épaules voûtées et les jambes crispées malgré l’impesanteur, Simonie camouflait difficilement son air soucieux derrière sa frange sombre mal coupée. Les briques, elles, tenaient grâce à des crochets insérés dans le design du bar.

— La petite sœur ? demanda Francis, de l’autre côté du comptoir.

— Non, grogna Simonie. Une collègue.

— Tu prends le petit-déj avec tes collègues, toi ?

Il pouffa à sa blague : c’était le lot de tous les membres du Schune que de côtoyer jour et nuit ses collègues de travail.

Francis s’était harnaché dans son strapontin. Simonie avait remarqué que l’impesanteur lui courait régulièrement sur le haricot, bien que ce fût un outil pratique : il n’avait qu’à ouvrir un placard, tirer sur un tiroir et balancer une brique à la ronde pour servir ses clients. Pour débarrasser, l’équipage lui renvoyait la balle ; il avait même installé un panier de basket pour rendre la chose plus attractive. On avait connu plus difficile, comme service. Mais si Francis avait été embauché, c’était justement pour sa dextérité et son côté social. S’il n’avait plus besoin de slalomer entre les tables, comment exploiter son talent ? En bref, il boudait. Simonie savait que ça lui passerait, comme à chaque fois.

Elle jeta un œil à l’horloge du vaisseau : 4 h 30. La cantine était déserte ; Simonie avait choisi cet horaire exprès. À côté, un compte à rebours décomptait le temps qui les séparait du phénomène : 8 h 47.

— Punaise, soupira Simonie. Si elle ne se grouille pas, ma nuit va être vraiment courte.

Francis releva la tête de sa tablette :

— Mais c’est ton petit-déj que je dois te servir, ou ton dîner ? T’es de quel quart, ce soir ?

Simonie secoua la tête. À croire que, sur ce vaisseau, chacun avait sa propre horloge.

Elle rajusta le col rond de son maillot de corps dont le flottement effleurait sa peau abimée par les combinaisons, pendant ses nombreuses heures en sorties extravéhiculaires. Bon sang ! elle avait encore maigri. Sa nervosité balaya une énième fois la salle circulaire et privée de ses fenêtres. Elles étaient toutes couvertes depuis plusieurs jours : blindage antiradiation oblige.

C’était d’ailleurs la raison qui l’amenait ici. Simonie, ingénieure sécurité, vérifiait à chacun de ses quarts les relevés de radiations qui frappaient la coque blindée en minskelite de leur véhicule spatial. Le métal, d’apparence mauve, était un alliage unique découvert grâce à un nouveau minerai extrait sur un astéroïde du système solaire terrien. À la liste de ses nombreuses propriétés figuraient celles qui permettaient le voyage interstellaire, à vitesse supraluminique, et de protéger contre tous types de radiations.

Si la découverte datait de quelques siècles, la science du minage avait mis du temps à se parfaire. Ensuite, il avait fallu inventer une manière de forger inédite, puis des méthodes d’assemblage en dehors de la gravité terrestre. Sans compter que la navigation de ce type de véhicule n’était maîtrisée que depuis quelques décennies. Oui, les pertes humaines avaient été conséquentes et traumatisantes.

Avec l’équipage du M.-H. Schune, la routine s’était installée : on traquait les objets qui contenaient le minerai de base, on les pointait pour les futurs extracteurs, puis on avançait au suivant, dans l’espoir de remonter à son origine ; pourquoi pas une ceinture d’astéroïde ou une planète. C’était chercher une aiguille dans une pelote de laine, mais, en science, on aimait jouer avec les cordes.

Le vaisseau pourchassait les résidus depuis plus d’un an et orbitait autour de ce soleil depuis plusieurs jours, en avance pour leur rendez-vous avec l’astéroïde Abraç-cada. Mais celui-ci, pas question de le miner : dans huit heures et quarante-six minutes, il atteindrait l’horizon des événements d’un TNSM : un trou noir supermassif.

— Coucou !

Petra avait sorti son plus beau sourire et sa tenue de soirée. Apparemment, il n’y avait pas qu’avec l’astéroïde que Simonie avait rendez-vous. Sa collègue flotta jusqu’à elle grâce aux poignées qui parsemaient la cantine du « sol » au « plafond » et sur les murs. Sa chevelure rousse, seulement tressée sur la longueur du crâne, laissait les pointes libres derrière elle, telle une trainée de comète.

— Bah alors, t’en tires une tête… ça ne va pas ?

Simonie était contente de la voir, mais ne comprenait pas comment un rendez-vous professionnel s’était transformé en…

— C’est le café, il est vachement amer ces temps-ci, déglutit-elle.

Francis, aussi certain de la qualité de son jus que de ne pas avoir vu l’ingénieure en boire une seule goutte, arqua un sourcil. Simonie le foudroya du regard et il replongea dans ses mots croisés.

— Tiens, goûte par toi-même, dit-elle en lui tendant une brique.

Petra aspira le café par la paille à clapet, ne trouva évidemment rien de changé et tenta d’engager la conversation malgré ses joues empourprées. Simonie n’avait pas le temps.

— Écoute, je te remercie de t’être levée plus tôt, Petra… C’est vrai qu’on a toujours un ou deux quarts en décalé et on n’a plus le temps de parler.

— Moi, je remercierai ta sœur, c’est elle qui t’a convaincu de la suivre sur le Schune. Sans ça, on ne se verrait plus du tout… plus jamais.

Simonie resta coite, ce n’est pas du tout le virage que devait prendre la discussion.

— À vrai dire, je voulais te demander : à propos des antiparticules que vous avez trouvé dans nos relevés d’avant-hier… ?

Les yeux marron de Petra perdirent de leur étincelle. Même Francis dut le remarquer, car il se détacha de son strapontin et emporta ses mots croisés à l’autre bout de la salle. Petra avalait quelques gorgées de café.

— C’est pas bizarre ? insista Simonie.

— Tu m’as fait venir pour une leçon de physique des particules ?

— Je cherche juste à comprendre…

— On est dans l’espace et proche d’un TNSM qui balance des jets à tout va, forcément on se prend du rayonnement cosmique un peu chargé.

Piquée par le ton de sa collègue, Simonie harmonisa :

— C’est ça, ton explication de physicienne ?

— Qu’est-ce que tu veux savoir, de toute façon ? Ton job, ce n’est pas juste surveiller que nos relevés sont dans les bonnes fourchettes ?

— Oh, mais flûte avec les fourchettes ! Je me rends bien compte que c’est pas un taux forcément dangereux, mais que c’était pas un résultat qu’on attendait non plus !

— Est-ce que tu sais ce qu’est l’antimatière, au moins ?

— Je sais qu’une particule peut en annihiler une autre.

Petra lâcha un soupir qui hérissa le poil de Simonie sous son maillot.

— Si tu veux suivre des cours sur la matière, on a des programmes d’apprentissage dans les ordinateurs.

— Je veux savoir si ça risque de faire « boum ».

— Ça ne risque pas de faire « boum ».

— Bien.

— Bien.

— Tu peux prendre mon café, j’ai fini mon quart.

C’était faux, évidemment, Simonie devait rester debout jusqu’à 6 h 15, le temps de finir sa ronde et de passer le flambeau au suivant. Mais elle avait des choses à avaler, plus amères que le café.

Elle fit un signe de la main en direction de Francis qui la regardait s’éloigner. Celui-ci ne perdit pas de temps pour revenir derrière son comptoir : un tenancier de l’espace n’avait peut-être plus de verres à éponger, mais il avait toujours les larmes de ses clients.

Bon sang que la matinée avait été pourrie. Simonie se coula dans les sangles de son sac de couchage avec l’espoir que les heures passeraient vite jusqu’au temps T du phénomène. Momie cosmique à la recherche de quelques heures de paix, Simonie se dandinait dans ses bandelettes. Son maillot de nuit l’irritait, les sangles étaient trop et pas assez serrées. Elle transpira, puis fut transie de froid. Les expressions déçues de Petra défilaient comme les minutes sur l’horloge, sans s’arrêter – encore heureux, sinon ça aurait posé une toute autre sorte de problème.

Les yeux grands ouverts comme une chouette, Simonie ne crut pas avoir dormi quand l’interphone cracha la voix de Thibo :

Quart-cheffe, c’est Thibo. Lezunjé patibules ont besoin de gnous dans l’sel dé zordinateur.

Elle ouvrit les yeux en grognant :

— Qu… quoi ?

Personne ne lui répondit. Évidemment. Elle se tortilla pour extraire son bras du sac et frappa l’interphone à sa gauche comme un réveil laissé un jour de repos.

— Répète, Thibo !

Les ingés particules ont besoin de nous dans la salle des ordinateurs.

— Hum…

Le compte à rebours indiquait 2 h 22. Son sommeil ne devait pas avoir été plus long. Punaise, vingt-deux minutes avant son réveil, était-ce si urgent ? Résignée, elle appuya plus délicatement sur le bouton rouge :

— J’arrive…

L’événement – l’objectif de cette mission – requérait une tenue d’apparat particulière, à revêtir à H-1 pour les communications filmées, qui seraient ensuite retransmises à tous les habitants du système solaire. Simonie se voyait mal faire des aller-retour dans sa cabine avec les caprices de dernière minute des physiciens, alors elle l’enfila au préalable.

Elle fit forte impression dans les couloirs, où on lui donnait la priorité plus facilement qu’à l’ordinaire. La vibrance du violet zinzolin y était sans doute pour quelque chose ; couleur-rappel du minerai chassé par le Schune. Simonie n’avait plus porté cette tenue depuis le départ inaugural du vaisseau. S’il était parfaitement ajusté à l’époque, la perte de masse de Simonie s’en trouvait soulignée. Pour le pantalon, elle avait ajouté des bretelles transparentes, conçues à cet effet, et pour la veste d’uniforme, les coussins aux épaules comblaient sa perte de carrure quoiqu’il arrive. Ses cheveux noirs, tirés en arrière sous le bandeau dû à son grade, amincissaient davantage sa figure.

Au bout de la ficelle, son badge s’aplatit sur le lecteur avant de rembobiner jusqu’à sa hanche. La porte s’ouvrit sur un cercle de dix scientifiques impesantés au centre du module des ordinateurs, les bras croisés sur la poitrine. Et Thibo, un autre chef de quart de l’ingénierie sécurité.

— Si c’est une mutinerie, vous savez que ma sœurette est capitaine, n’est-ce pas ?

Personne ne rit. L’humeur n’y était pas ; l’excitation, en revanche… palpable comme une moquette électrostatique. On était pourtant à H-2:15, il y avait encore du temps avant de sauter sur place.

— Au sujet de notre conversation de ce matin, commença Petra. J’y suis peut-être allée un peu fort de café.

Simonie sourit. La phrase ne voulait rien dire, si ce n’était que Petra avouait y être allée un peu fort et que le café leur était resté en travers de la gorge à toutes les deux. Non, elle souriait à l’effort.

— On avait vu ! s’exclama soudain Marich, l’un des ingénieurs particules.

— Bien sûr qu’on avait vu, le coupa Petra. Avec la mission, on n’avait simplement pas le temps, les capteurs étaient orientés ailleurs… Mais avec la requête officielle d’un chef de la sécurité…

— J’ai pas fait de requête, répondit Simonie.

— Non, mais moi je l’ai fait, intervint Thibo.

— Ah.

Simonie attendait, ne sachant si la suite allait lui être imputée ou allouée. Petra prit une profonde inspiration, avant d’avouer :

C’est bizarre.

Plus tôt, elle l’avait envoyé flotter pour lui avoir posé la question des particules d’antimatières qui frappaient leur véhicule et, maintenant qu’elle avait juste, elle daignait enfin lui accorder raison ?

Simonie préparait une répartie, quand le vaisseau trembla. Elle fut projetée contre la paroi, Petra entre ses bras. La chevelure de la comète rousse enveloppa leur visage. La pression les colla l’une à l’autre pendant de longues minutes.

Lorsqu’elles furent enfin libérées, des gouttes de sang contaminaient les instruments. Le corps de Marich dérivait, sans vie. Simonie se précipita auprès de ceux qui regagnaient conscience, tandis que Petra éructait :

— On a changé de cap ! lisait-elle sur l’écran. On a perdu l’astéroïde !

Petra partit en trombe dans les couloirs. Simonie confia les blessés à Thibo, qui paraissait alerte, et se jeta à sa suite. Le Schune était désert ; l’équipage devait être rassemblé dans les salles de visionnage de l’événement – sauf les astrophysiciens, accompagnés de Thibo.

— Petra !

— Cockpit ! répondit celle-ci.

Dans le vaisseau en tête de flèche, tous les chemins menaient au siège de la capitaine – Assa « As » Adeson, sa petite sœur. Heureusement, les ingénieurs avaient conçu des tyroliennes d’urgence. Simonie débloqua la poignée grâce à son code personnel.

Elle s’élança et rattrapa Petra, qui enroula ses jambes autour de ses hanches. Pleine vitesse. L’étreinte était, cette fois-ci plus, agréable, malgré le stress et… l’émotion. Elle pouvait sentir leurs deux cœurs battre l’un contre l’autre.

Les curieux et autres terrorisés se déversaient dans les couloirs en quête d’informations.

— Dégagez le chemin ! Quart-cheffe sécurité ! s’époumonait Simonie.

As n’était pas dans la salle de navigation ; à la place, une flaque de sang circulait dans le cockpit comme un blob avide.

— Merde !

Simonie attrapa Petra par le col et referma les portes avant que la flaque ne se propage. La moindre goutte en impesanteur devenait dangereuse, alors plusieurs litres… ! Pénétrer dans cette pièce condamnait à la noyade.

Des images horrifiques de sa petite sœur abattue germaient dans l’esprit de Simonie quand les interphones grésillèrent ; la voix d’As Adeson demandait à tous les membres de son équipage de bien vouloir garder leur calme pendant que ses équipes de sécurité… Elle fut interrompue par un changement subit de lumière et l’alarme d’arrêt d’urgence des activités, la pire de toutes : celle qui indiquait aux membres du Schune qu’ils avaient quinze secondes pour trouver un emplacement où se harnacher. Le visage de Petra se décomposa sous l’éclairage écarlate. Dans les prunelles de l’astrophysicienne, Simonie vit toutes ses années de travail défiler, puis se faire avaler par une grande détresse. Simonie ignora l’alarme, elle savait que ce n’était qu’une précaution face au changement de cap.

Elle lui saisit la main et la ramena vers la salle des ordinateurs. Elles retrouvèrent Thibo… et les astrophysiciens.

— Pourquoi tu ne les as pas évacués ? s’emporta Simonie.

— Ils ne voulaient pas… bafouilla son collègue.

L’un d’eux, Uldin, un hématome rougissant sur sa pommette, mit Petra au parfum.

— Le… l’astéroïde… Il a… et puis il est revenu.

Pâle comme une étoile à neutron, Petra jeta un œil aux relevés.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? demanda Simonie.

— Les charges sont inversées.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— C’est ce dont on voulait vous parler… Sur le trajet estimé de l’astéroïde Abraç-cada vers l’horizon des événements du trou noir, on a constaté une émission significative d’antiparticules en provenance d’une zone très précise…

Le regard de Petra dérivait ; Simonie, Thibo, Uldin et l’univers avaient disparu pour laisser place à ses pensées.

— Dr Akhena ? l’interpella Thibo. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Ses yeux revinrent dans leur axe :

— En laboratoire, les particules et les antiparticules naissent par paire. Puis, elles s’annihilent. Ici, l’anomalie les sépare immédiatement… et les antiparticules sont rejetées de notre côté.

— Et les particules… normales ? s’aventura Simonie.

— Je ne sais pas, souffla-t-elle.

— Et l’astéroïde ? insista Thibo. Où est-il passé ?

Petra ne répondit pas. Uldin paraissait effacé, sa vie aspirée par le trou noir des possibilités :

— L’astéroïde est devenu un astéroïde d’antimatière, dit-il.

— Et il va se passer quoi quand il tombera dans le trou noir ? demanda Thibo.

— Tu n’as pas compris. L’antimatière est rejetée de l’anomalie. Abraç-cada s’éloigne du trou noir… Il faut qu’on calcule…

Les portes du module s’ouvrirent sur une grande femme charpentée en uniforme d’apparat. La vibrance du zinzolin ravivait la teinture de cheveux de même couleur, vielle d’un an et plus, sur les extrémités de son carré : As Adeson, la directrice d’expédition et du Schune était sauve. Simonie expira de soulagement. Leurs yeux se croisèrent alors que la capitaine la cherchait dans le groupe. As acquiesça, apaisée, puis fit rayonner son charisme :

— Alors, on est en danger ou pas ?

Le silence qui s’ensuivit était morbide. Simonie aurait voulu secouer les astrophysiciens un à un jusqu’à ce qu’il en tombe les pommes de Newton.

— Cheffe, c’est à vous de nous le dire, répondit Thibo.

— Qui se vide de son sang sur ton siège ? demanda Simonie.

— Le quart-chef des astrophysiciens Mud’Dexy, dit As. Tout laisse à penser qu’il a agi seul et sur un coup de tête, mais les membres de la capitainerie sont en train d’enquêter. Vraisemblablement, il détenait des informations toutes récentes confiées par son équipe de quart.

Son regard froid se posa sur Petra et Uldin :

— Alors, dîtes-moi ce qui a poussé un cador de la mécanique galactique à se pisser dessus, à se mutiner tout seul, avant de se perforer le crâne avec le piston des retours compresseurs des propulseurs tribords.

Même Simonie, habituée au ton franc de sa sœur, déglutit.

— Avez-vous retrouvé ses calculs ? demanda Petra d’une petite voix.

— L’assainissement du cockpit est encore en cours.

— Alors, nous allons les refaire nous-mêmes.

— Faites, ordonna As.

Petra, Uldin et les autres physiciens valides se mirent au travail, pendant que la cheffe d’expédition faisait le topo aux deux ingénieurs sécurité. Entre autres joyeusetés : des blessés, des dégâts internes et le Schune qui avait quitté l’orbite de leur soleil, à la fois leur taxi et leur plateforme d’observation vers le trou noir galactique.

Une interrogation brûlait la langue de Simonie :

— Est-ce que tu penses que Mud’Dexy était un espion du Triumplaneta ?

— Tu ne m’as pas écouté, frangine. Mud’Dexy s’est pissé dessus.

Pré ou post mortem ?

— Je te rassure, on a suivi la trainée jusqu’au cockpit.

— ULDIN !

Petra tenait son collègue par le pied et tentait de le ramener vers elle. Au fond du module, le scientifique avait perdu connaissance. As réagit dans la seconde :

— Thibo, évacuez-le. Infirmerie. Petra, vous avez calculé vos calculs ?

D’un bond, Simonie s’élança vers la tablette abandonnée d’Uldin et la confia à Petra dont le visage nacré avait retrouvé son éclat.

— Tu t’en sors ? lui chuchota Simonie.

Petra leva sur elle ses yeux mordorés ; le monde de Simonie aurait pu s’y engloutir. D’ailleurs, ça aurait sans doute été pour le mieux, car Petra répondit :

— La course de l’astéroïde va intercepter la trajectoire de notre soleil-taxi.

Elle prit une inspiration, avant de citer leur conversation du matin :

— Ça va faire boum.

Quelques minutes plus tard, la salle des ordinateurs était devenue le quartier général de repli des membres du commandement. Simonie commençait à se sentir à l’étroit. Une fois les scientifiques accordés sur la situation, la cheffe d’expédition devait prendre une décision : l’astéroïde rentrerait en contact avec le soleil dans une annihilation si puissante que la fuite était inutile. Ce dont Mud’Dexy s’était rendu compte avant de se donner la mort. Le Schune manquait d’espace et de temps pour s’échapper.

La décision était de savoir comment annoncer aux trois cent douze membres d’équipage qu’ils étaient condamnés. Puis, Simonie eut une idée folle :

Il y a une porte de sortie. On ne sait juste pas où elle mène.

— Tu es en forme, aujourd’hui ! constata Petra.

— Elle a raté sa vocation d’astrophysicienne, dit As.

— Ou de fiction-physicienne ! railla Petra.

As la rinça de son regard glacé ; attention à qui rabaissait sa grande sœur. Simonie reprit :

— Ou alors on passe la fenêtre… miroir… truc, ou alors on finit détruit par les vagues d’énergie qui résulteront de l’annihilation d’une étoile près d’un trou noir.

— Au moins, dit Petra, on sait que le minerai de base de la minskelite passe à travers la… fenêtre-miroir séparatrice particule-antiparticule.

Simonie arqua un sourcil ; en quoi cette formulation était-elle meilleure que la sienne ? Puis, elle ajouta :

— Tout ce qu’on peut faire, c’est choisir notre direction, pas notre destination. Autant voguer vers l’inconnu le moins dangereux.

— Moins dangereux ? dit Uldin. Mais on ne sait même pas ce qu’il y a de l’autre côté !

— Ce n’est pas se suicider que de s’approcher d’un trou noir ? demanda As.

— Un TNSM a un rayon d’horizon des événements si grand que la force des marées de la singularité au centre du trou noir ne spaghettifie qu’après avoir passé l’horizon des événements, expliqua Petra. De plus, ce TNSM n’a aucun disque d’accrétion. Nous ne l’avons découvert que grâce à la lentille gravitationnelle qui l’entoure et parce que nous chassions cet astéroïde qui devait précisément y finir sa vie. Ce sont des conditions atrocement idéales pour tenter ce genre de folie.

Les deux derniers strapontins disponibles se trouvaient dans le module « Maintenance vaisseau ». Simonie aida Petra à s’attacher, puis vérifia le harnais de chaque membre de la section avant de prendre place. Une fois calée au fond de son siège, elle activa l’interphone et prévint la capitainerie que son module était sécurisé. Alors que le vaisseau se mettait à trembler, Simonie choisit un point à fixer. Face à elle, l’armure en minskelite de sortie extravéhiculaire la dévisageait comme un mauvais présage. Une cage, plutôt qu’une coquille, mauve qu’elle ne connaissait que trop bien.

Les secousses s’intensifiaient. D’après Petra, la coque se prendrait rafale cosmique sur rafale cosmique jusqu’à atteindre l’anomalie, cette bouche qui recrachait des vents… cosmiques, encore jamais expérimentés. Au lieu de se faire attirer par le TNSM et de se perdre dans la dilatation du temps, ce qui aurait causé leur mort à coup sûr, les membres du Schune devaient remonter la rivière qui voulait les éjecter du trou noir. Cette même poussée envoyait, à grande vitesse, l’astéroïde vers le soleil, et était la seule route possible.

À côté de l’horloge, le compte à rebours avait changé de nature et, tandis que la distance qu’il indiquait se rapprochait du zéro, les doigts de Petra s’extirpèrent de leurs attaches pour trouver ceux de Simonie. Elle les accepta avec soulagement. Leur vie était désormais entre les mains des pilotes.

Soudain, Simonie fut écrasée par quelques g supplémentaires. Sa main soudée avec celle de Petra. Sur le compteur défilaient les chiffres négatifs : le Schune surfait à présent la vague qui épousait l’Anti-abraç-cada. La pire manœuvre était en cours : celle où il fallait, à tout prix, éviter de rentrer en collision avec le Titan d’antimatière. Les pilotes se firent sans doute une frayeur, car, l’espace d’une seconde, la coque se frotta à l’extrémité du jet, là où l’attraction contraire du trou noir reprenait son droit. Non loin de déchirer le vaisseau, la violence des forces délogea un volet qui s’ouvrit juste sous la salle de maintenance.

L’instant d’après, le Schune décélérait. Le choc coupa le souffle de Simonie, la poitrine barrée par le harnais. L’astéroïde dépassé, plus rien ne se tenait entre le Schune et leur porte de sortie. Désormais, il fallait espérait que rien d’autre n’en sorte. Surtout, c’était une course contre la montre. Atteindre l’anomalie avant que l’astéroïde d’antimatière entre en contact avec le soleil derrière eux.

C’est pourquoi, Simonie sauta au bas de son siège dès que les g faiblirent. Petra, évanouie, partageait le destin de bon nombre des équipes de maintenance présent dans le module. Simonie était la seule à pouvoir agir rapidement. Elle se jeta sur l’armure en minskelite qui se referma sur elle en de multiples cliquetis. La combinaison intégralement en métal protégeait de toutes radiations. L’occupant n’avait le droit qu’à une surface d’écran dans le casque, qui renvoyait les images captées par les diverses caméras embarquées, avec réalité augmentée, permettant d’interagir avec l’ordinateur de bord. Celui-ci s’alluma ; Simonie entra ses codes personnels, puis la paroi coulissa, dévoilant un tunnel. Les bras mécaniques qui tenaient l’armure l’emmenèrent jusqu’au sas. Dans l’intercom, sa sœur lui ordonnait de revenir. Mais Simonie avait bien entendu les explications de Petra : la seule chose dont on était sûr, c’était que le minerai passait à travers l’anomalie. Si le vaisseau n’en était pas parfaitement recouvert, qui sait s’il survivrait ?

Il fallait absolument refermer ce volet.

Lorsque la porte s’ouvrit sur l’extérieur, Simonie ignorait si elle survivrait. La carlingue vibrait en continu et Simonie n’avait aucune idée de l’effet du « vent » provenant du jet. Il ne s’agissait pas de bourrasques, comme sur une planète avec atmosphère, plutôt un autre type de gravité – repoussante – contre laquelle le Schune luttait. Elle décida d’escalader la surface du vaisseau, crochet après crochet, le corps entier plaqué contre la coque. Elle suivait les directions de l’ordinateur de bord et les conseils s’échappant de l’intercom : les quart-chefs de la maintenance s’étaient réveillés.

Sous elle apparut le visage terrifié de Petra, de l’autre côté de la fenêtre. La main de l’astrophysicienne se posa sur la surface transparente, inatteignable.

Simonie rabattit le volet. Elle le souda, grâce au percuteur ultrasonique intégré au bras de sa combinaison, seul outil capable de manipuler l’alliage. Le Schune était sauf. À en croire la voix de plus en plus anxieuse de sa petite sœur, à la tête du vaisseau le plus important jamais construit par l’humanité, tel n’était pas son cas.

Simonie risqua un œil par-dessus le volet. Les caméras embarquées lui montraient un 180 ° ahurissant. L’obscurité du géant noir envahissait l’univers tout autour d’elle. Plus aucune étoile. Seul le reflet terne de la coque mauve.

À l’exception d’un petit bout. Dans l’intercom, Petra – qui avait accès à ses images – lui apprit que les photons étaient leurs propres antiparticules. C’est pourquoi Simonie voyait un vaisseau identique au sien foncer sur eux. Énorme. Taille réelle. Simonie se plaqua contre la coque alors qu’un amas blanc émergeait de l’anomalie. L’espace de quelques secondes, elle frôla la masse fantôme, à quelques centimètres de son armure.

Puis, elle ferma les yeux, tandis que la force du jet l’écrasait contre la coque ; la gravité les attirait soudain dans une direction inconnue. Le trou noir, peut-être ? Leur espoir de survie n’avait été qu’illusion. Simonie cessa alors de lutter contre l’inconscience et s’engouffra dans l’obscurité.

La voix de Petra ; celle de sa sœur ; des cris.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle était toujours accrochée à la coque du Schune. Les étoiles étaient revenues. L’impesanteur aussi. Elle désengagea les crochets pour ne garder qu’une longe.

— Y a quelqu’un ?

L’intercom resta muet. Simonie flottait au-dessus du Schune.

— S’il y a quelqu’un… reprit-elle. Nous sommes dans une autre galaxie.