Chapitre 1

Ouvrir les yeux fut une sorte d’épreuve qu’il ne pensait pas devoir affronter un jour. Après tout, n′est-ce pas quelque chose de naturel que d’ouvrir les yeux ? Tout le monde le fait le matin en se réveillant ou en clignant des yeux. Ouvrir. Fermer. Et ouvrir de nouveau.
Mais est-ce qu’ils doivent ouvrir les yeux en ayant tellement mal à la tête qu’ils ont l’impression qu’ils ont a un marteau-piqueur qui travaille directement sur leur cerveau, et qu’un panneau "En travaux” devrait être accroché sur le bout de leur nez ? Est-ce qu’ils doivent ouvrir les yeux, mais les refermer immédiatement parce que la lumière tamisée du soleil qui passe à travers les rideaux leur brulent la rétine ?
C’était actuellement son cas. Il mit 5 minutes à ouvrir les yeux, avec une seule envie : les refermer. Il se força pourtant à regarder à droite, puis à gauche, pour en savoir plus sur l’endroit où il se trouvait.
Il n’y avait personne d’autre dans la pièce. Il se trouvait lui-même dans un lit double placé au centre de la pièce. A sa droite, une grande bibliothèque remplie de livres colorés de tout genre. Juste à côté, un petit bureau bien rangé, sur lequel rien ne traînait. Aucun crayon ne se trouvait hors du pot à crayons, aucun cahier n’était pas rangé dans son tiroir. A sa gauche, un meuble à tiroirs en bois blanc, qu’il savait abriter des vêtements. Le seul désordre de la pièce tenait en quelques livres qui reposaient sur le meuble en pile désordonnée.
Il connaissait tous les petits détails de cette chambre sans trop s’attarder, bien que ce n’était pas la sienne, car cette pièce ne lui était pas inconnue non plus. C’était la chambre de son ex petit ami, avec qui il avait rompu il y a quelques jours à peine. Donc il en avait passé des heures ici, dans ce lit, à ce bureau, ou encore assis sur le meuble au pied de la fenêtre à regarder dehors.
Il essaya de se relever, mais une douleur aigue se propagea dans son dos et lui arracha un petit cri de douleur.
- Ghh- Qu’est-ce que...
Il retomba sur le matelas, pantelant. La douleur qui ne se trouvait d’abord que dans sa tête irradiait à présent dans tout son corps, de la tête aux pieds. Aux pieds ? Peut-être pas, puisqu’il ne sentait pas vraiment ses pieds. Tout le bas de son corps d’ailleurs semblait épargné par la douleur. Mais avant d’avoir pu se pencher sur la question, il entendit à travers le brouillard de douleur entre ses deux oreilles la porte s’ouvrir.
- Oh, tu es réveillé, dit la voix de son ex-petit ami.
Il referma la porte derrière lui, et Yume l’observa se rapprocher de lui. Il se força à le détailler un peu, pour voir ses cheveux blancs un peu plus décoiffés qu’à l’ordinaire et ses yeux bleus cristallins sous ses lunettes ovales étaient cernés. Il ne se souvenait pas de l’avoir vu l’air si fatigué, même en période d’examen, quand il dormait moins pour réviser. Sa chemise n’était même pas rentrée dans son pantalon, un détail qui souleva beaucoup de questions sur ce qu’il s’était passé pendant son sommeil.
- Tu dormais depuis trois jours, je pensais presque tu ne te réveillerais pas. Enfin... Je veux dire... Cela ne m’aurait étonné qu’à moitié vu... Vu la chute que tu as faite...
- La... chute que j’ai faite...?
Le garçon alité essaya encore une fois de se redresser, sans plus de succès que la première fois. Celui qui venait d’entrer posa sa main sur sa poitrine et le repoussa gentiment dans les coussins.
- Stop. Yume, tu restes allongé. Sauf si cette chute t’a enlevé la mémoire, que je vais me faire un plaisir de te la rafraichir. Tu es tombé de ton balcon et tu as atterri dix mètres plus bas sur le macadam. Donc laisse moi te dire que tu as de la chance de t’en être sorti, malgré les dégâts que cela a causé.
- Les dégâts...?
Le garçon qui venait d’entrer resta silencieux pendant plusieurs secondes avant de soupirer.
- Tes jambes... Yume... Pour tout te dire, le médecin qui est passé pendant ta convalescence nous a affirmé que tu ne pourrais plus t’en servir... Il est à peu près sûr à 90%... Il y a toujours une chance bien sûr, mais rien n’est sûr.
Cette nouvelle eut l’effet d’une douche froide sur le malade.
- Ne plus... M’en servir...? Tu veux dire que... Je ne pourrais plus marcher ?
- Yume... soupira l’autre. Tu as toujours été un peu long à la détente mais oui... Tu ne pourras plus marcher, courir, tout ce qui te demande de te tenir debout quoi.
Le dit Yume pâlit. Le choc était tel qu’il n’essaya même plus de se redresser. Il encaissa la nouvelle avec une grande difficulté. Le regard vide posé sur le mur en face de lui, il tenta de remettre de l’ordre dans ses pensées. Il baissa le regard vers ses pieds. Il avait envie de lâcher un rire nerveux en les voyant pointer sous la couette, comme deux petites collines inutiles. Mais il se retint, et se contenta de lâcher une petit soupir. Le silence fut maître des lieux pendant plusieurs minutes, avant que so hôte ne se remette à parler.
- Ecoute... Je... Je suis désolé... Je sais que... Je n’ai aucun droit de m’excuser, mais... Je veux dire, je sais que c’est à cause de moi, peu importe le nombre de fois où tu me diras que non, je n’y suis pour rien... Tu sais aussi que je ne crois pas aux coincidences et ton acte... Si peu de temps après que nous ayons... Enfin... Je... J’ai été bête de penser que l’on s’était vraiment quitté à l’amiable...
- Ainn, l’interrompit Yume. Je t’arrête tout de suite. Je ne vois pas de quoi tu veux parler.
Les deux se regardèrent un moment avant que Ainn ne soupire de nouveau.
- Yume... Tu n’es pas obligé d’agir comme ça. Je ne t’en veux pas...
- Ainn, je ne vois vraiment pas ce que tu veux dire. Je n’ai pas essayé de me suicider... Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais je te promet que quand on s’est quitté, je n’avais pas pour projet de sauter de mon balcon... Et je ne l’ai pas fait...
Ainn fronça les sourcils en croisant les bras.
- Comment expliques-tu que l’on t’ai retrouvé au pied de ton appartement, en pleine nuit, dans une mare de ton propre sang...?
Sa voix se brisa sur la fin, et Yume remarqua ses yeux briller, comme si des larmes menaçaient de déborder. La poitrine de Yume se serra face à cette vision. Il se demanda quand est-ce qu’il avait vu Ainn pleurer pour la dernière fois.
C’était pendant leur rupture. Même si c’était Ainn qui avait décidé que leur relation devait prendre fin, il avait quand même pleuré. Un geste qui avait choqué Yume. C’était une dispute entre eux, où Ainn lui avait reproché de ne pas dire quand il n’allait pas bien, et Yume lui avait répondu en retour que Ainn ne faisait de toute façon jamais rien quand il allait mal. C’était une dispute comme les autres, mais avec une issue unique. Le lendemain, Ainn, les larmes aux yeux, lui avait demandé de mettre fin à leur quatre ans de relation. Yume avait accepté, car même si cela ne lui plaisait pas vraiment comme solution, il voulait avant tout que Ainn soit heureux, que cela soit avec lui ou pas. Donc il l’avait laissé partir.
Voir donc Ainn avec les larmes aux yeux de nouveau était une image bouleversante qu’il n’appréciait pas particulièrement. Mais il se retrouvait un peu impuissant. A présent qu’ils n’étaient plus ensemble, il ne connaissait pas les limites qui s’étaient établi entre eux à la nature de leur nouvelle relation : celle d’ex-petit ami.
Il balaya un moment ces sensations et ses questions pour revenir sur le sujet et la question que Ainn lui avait posé : comment avait-il fait pour se retrouver en bas de son appartement sans passer par la porte ? Il avait beau se creuser la tête, son mal de tête n’arrangeait pas, et rien ne lui vient en tête.
- Je.. Je ne sais pas Ainn... soupira finalement Yume. Je te demande de me croire... Mais dis moi... C’est toi qui... Qui m’a retrouvé ? Ou c’est quelqu’un d’autre ?
- Oui... En effet, c’est moi qui t’ai retrouvé... Je revenais d’une longue soirée à la bibliothèque et je t’ai vu... Etendu sur la chaussée... J’ai... tout de suite appelé l’ambulance, même si j’avais peur qu’il soit trop tard...
Le mystère s’épaississait davantage autour de Yume qui comprenait de moins en moins ce qui lui était arrivé. Il avait chuté de son balcon au beau milieu de la nuit, perdant ainsi l’usage de ses jambes à défaut de la vie, et tout ça sans savoir comment c’était arrivé. Le silence avait pris possession des lieux encore une fois, et c’est Yume qui le brisa de nouveau.
- Tu n’as rien vu d’étrange ? Je ne sais pas moi... Il n’y avait rien de bizarre chez moi ? La porte n’était pas enfoncé ? Ma fenêtre était brisée ou grande ouverte ? Parce que je te promets que je n’ai pas voulu sauter de mon balcon, on m’a forcément poussé, enfin, quelque chose comme ça.
Ainn fronça les sourcils. Il n’avait pas du tout pensé à cela. Pour lui, le “suicide” de Yume avait été une piste évidente, et il n’avait pas cherché à aller plus loin. Il se gifla mentalement. Il aurait dû envisager cette possibilité, même brièvement, lui qui lisait tant de livres de suspense, Sherlock Holmes, et autres détectives. Il fut coupé dans sa réflexion par une autre question de Yume :
- Et Osore ? Où est-il au fait ? Il était censé être à la maison avec moi je crois... Il sait que je suis ici ?
Ainn serra les dents devant la question qui venait d’être posée. Maintenant qu’il y songeait, il avait trouvé cela bizarre que le jumeau de Yume ne soit pas venu le voir une seule fois à l’hôpital. Le téléphone de Yume ayant été cassé dans l’accident, il ne savait même pas si Osore avait essayé de le contacter. Lui même avait appelé Osore pour prévenir que son frère était chez lui, mais il était tombé sur son répondeur. Il avait donc laissé un message, mais il n’avait eu aucune réponse. A dire vrai, il ne savait même pas si le jumeau avait reçu le message.
- Je... Si je dois être encore honnête avec toi, je n’ai aucune nouvelle de lui depuis que je t’ai trouvé...
Yume sentit sa poitrine se serrer, il avait l’impression de manquer d’air tout à coup. Ce n’était pas normal. N’avoir aucune nouvelle de son frère, après tout ce qui venait de lui arriver, et en sachant à quel point son frère était d’ordinaire protecteur avec lui, n’avoir aucune nouvelle de lui était inhabituel. Et l′idée qu’il ait pu arriver quelque chose à son frère lui était insupportable. Chaque respiration lui brûlait la gorge et les poumons. La sensation que sa tête allait exploser à cause de la douleur ne faisait que l’intensifier au point d’en devenir insoutenable.
- Osore... Osore c’est pas vrai... marmonna t’il dans son souffle.
Il sentit à travers le brouillard qui venait de se lever sur son esprit qu’on lui saisit les épaules. Il vit vaguement que la personne qui l’avait agrippé, qu’il ne reconnaissait plus, essayait de lui parler, mais il ne voyait que ses lèvres bouger sans qu’aucun son ne lui parvienne. Sans comprendre d’où cela venait, une terreur le prit aux tripes, et il poussa un cri qu’il entendit comme venu de loin.
Il faisait nuit.
On lui prenait les épaules.
On le poussait.
Il sentait l’air frais du soir, et une barrière contre son dos.
Puis le vide.
Plus rien à part les ténèbres.
Et il perdit connaissance.