Chapitre 1
Septembre 2007.
La lumière qui pénétra soudainement sa cellule l’éblouit lui et son codétenu. Il plissa les yeux avant de les lever en direction de la porte de métal et croisa le regard de Toods, un gardien avec qui il avait fini par bien s’entendre. Petit et joufflu, sa voix très grave offrait toujours un contraste hilarant à ses interlocuteurs.
— Ramasse tes affaires et suis-moi, Woo.
Celui-ci lança un coup d’œil à son codétenu qui lui tendit la main en guise d’au revoir.
— Je te souhaite de ne jamais revenir, Yohan, lança-t-il.
Yohan serra la main de son collègue et sourit.
— Merci, Kamel. Je te souhaite de bientôt sortir à ton tour.
— Ah, ça mon gars ! Je n’espère pas trop, tu le sais bien.
Le jeune prisonnier rit discrètement avant de suivre Toods dans le couloir. Il lança un dernier regard sur ce qui avait été sa demeure durant six ans et eut un pincement au cœur en observant l’immense grille qui le séparait de la liberté depuis tant d’années déjà. L’air était glacial, l’automne venait à peine de s’installer mais le vent semblait venir tout droit du Canada ce matin-là.
— Tu as quelqu’un qui vient te chercher ? Demanda Toods.
— Non, je ne savais même pas que je sortais aujourd’hui, alors je n’ai pas pu prévenir ma mère.
— Dommage.
Toods se tourna vers l’un de ses collègues.
— Ouvre la grille, s’il te plaît.
Les battements de cœur de Yohan s’accélèrent lorsqu’il vit l’immense grille s’ouvrir. C’était comme quitter l’enfer.
— C’est ta seconde chance, Yohan. Ne fais pas les mêmes erreurs. Tu as une petite fille, non ?
Le jeune homme hocha la tête lentement.
— Mya, murmura-t-il.
— Elle a quel âge, déjà ?
— Huit ans.
— Tu l’as vu grandir au travers du parloir, c’est quand même malheureux. Ne reproduis pas tes erreurs de jeunesse. Ce serait vraiment dommage.
Yohan se tourna vers Toods et sourit.
— Vous êtes trop gentil pour occuper ce poste, monsieur Toods.
— Tu crois ? Ricana celui-ci.
Le jeune homme se rapprocha de la grille sans se retourner en affirmant :
— Beaucoup trop.
Dès qu’il eut franchi la grille, l’impression de respirer correctement après six années sous apnée lui remplit les poumons. Respirer l’air à l’extérieur et à l’intérieur de la prison n’était pas la même chose. C’était indéniablement différent, mais Yohan ne s’en était jamais rendu compte. Il n’avait jamais fait attention aux sensations grisantes que procurait la liberté. Le visage au vent, il ferma les yeux et sourit en entendant la grille se refermer derrière lui.
Une voiture filant à toute allure dans la rue le fit sursauter. Il rouvrit les yeux et contempla les alentours. Après six années enfermé, il avait la soudaine impression d’être perdu dans un endroit inconnu. Pourtant, ces rues, ces quartiers et cette ville, il les connaissait tous sur le bout des doigts depuis sa tendre enfance.
Yohan poussa un soupir avant de jeter un regard aux guenilles qui lui servaient de vêtements. Ceux qu’il avait lors de sa condamnation à ses vingt-deux ans étaient devenus trop petits pour lui, alors le gardien Toods lui avait donné un vieil ensemble gris de survêtements pour sa première journée en tant qu’homme libre.
C’était gentil de sa part, mais je ne peux pas retrouver Mya et maman dans cet accoutrement, songea-t-il en soupirant plus fort que précédemment.
Tout en réfléchissant, il prit le premier bus qui passa devant lui et fit plusieurs longues minutes de trajet dans ce transport bruyant avant de descendre à l’avant-dernier arrêt. Un quartier malfamé s’étendit devant lui et il y pénétra sereinement. La journée, il n’y avait pas grand chose à craindre ici. Il se faufila dans une ruelle et trouva l’entrée d’un immeuble miteux. Il s’avança pour prendre l’ascenseur mais se rétracta lorsqu’il vit que celui-ci était en panne.
Il poussa un long et bruyant soupir de lassitude avant de se décider à monter les étages en utilisant les escaliers.
Elle habite à quel étage, déjà ? Pensa-t-il.
Arrivé au troisième étage, il reprit son souffle et sursauta de tout son cœur en entendant son prénom résonner et percuter les murs instables du bâtiment.
— Yohan ?
Il se retourna et sourit en voyant une jeune femme en haut de l’escalier menant à l’étage suivant, le regard écarquillé par le choc. De courts cheveux ondulés d’un marron très sombre tombaient sur ses épaules et ses yeux, tous ronds, étaient aussi bruns qu’une châtaigne.
— Salut, Imani, répondit-il.
Elle dévala rapidement les marches pour atteindre la hauteur de Yohan qu’elle scruta longuement avec ses yeux exorbités.
— Mais tu n’es plus en taule ? S’étonna-t-elle d’un ton joyeux.
— Je suis sorti aujourd’hui.
— Sérieux ? Mais tu ne m’as rien dit !
— Je ne savais pas non plus que je sortais aujourd’hui.
— Wah... Yohan, je suis tellement contente.
Elle se blottit contre lui et il accepta son étreinte avec chaleur. Imani était son amie depuis de très longues années et elle avait été la seule à ne pas le laisser tomber après sa condamnation. Pendant six ans, elle était régulièrement venue le voir au parloir.
— Qu’est-ce que tu fais ici, du coup ? Tu n’es pas allé voir ta mère et Mya ?
— Je ne voulais pas y aller avec ces vêtements...
Imani lâcha son ami et l’observa en silence avant de rire.
— C’est vrai qu’il est horrible cet ensemble... C’est quoi ça ?
— Toods me l’a donné parce que mes vêtements avec lesquels j’ai été condamné ne m’allaient plus. Enfin, bref, j’ai pas d’argent, là, donc j’ai pensé que tu pourrais m’aider.
— Hm... Il se peut que j’ai gardé quelques affaires à mon ex.
— Ton... Quoi ?
— Viens, allons voir chez moi, ce sera plus simple, dit-elle en redescendant les escaliers.
Le regard de Yohan jongla entre Imani et le quatrième étage.
— Mais... Attends, tu n’habites plus au dixième étage, ici ?
— J’ai déménagé ! J’ai été embauché en tant qu’expert comptable et ça paye plutôt bien, enfin mieux que les petits boulots que je faisais avant. Du coup j’en ai profité pour déménager, cet immeuble miteux commençait à me dégoûter.
— Tu venais chercher tes dernières affaires, alors ?
— Oui. Tu as de la chance de m’avoir vu. C’est la dernière fois que je viens aujourd’hui. Je rends les clés.
Ils sortirent de l’immeuble et traversèrent plusieurs ruelles à l’odeur nauséabonde avant d’arriver devant une voiture. Les arômes de pourriture, d’alcool et de cigarettes écrasées avaient beau être abominables, même elles avaient manqué à Yohan qui n’avait pu sentir qu’une odeur de métal au sein de sa cellule. Même la bibliothèque de la prison dans laquelle il avait travaillé avait cette odeur âcre du métal.
Il suivit Imani jusqu’à une voiture bleue dont les phares clignotèrent lorsqu’ils s’en rapprochèrent. La jeune femme s’installa au volant et invita son ami à monter à l’avant, ce qu’il fit, le regard un peu perdu.
— Tu as l’air paumé, Yohan. Tu as du mal à te remettre dans le bain de la liberté ? Plaisanta-t-elle.
— Je n’ai connu que des murs gris et une petite cour extérieure pendant six ans, répondit-il.
Imani démarra la voiture, passa la première et s’engagea sur la route bondée qui s’étendait à la sortie du quartier. Elle jeta un œil discret à son ami.
— J’espère que tu n’y retourneras jamais, reprit-elle d’une voix plus douce. Je sais que tu l’as très mal vécu.
— J’ai vu ma fille grandir à travers le parloir...
C’est la seule chose qu’il répondit et il s’enferma ensuite dans le silence. Oui, c’était ce qu’il regrettait le plus, ce qui l’empêchait de trouver le sommeil, ce qui écrasait son cœur de culpabilité en permanence.
Il posa sa tête contre la fenêtre et observa le paysage défiler. Pourquoi le temps s’était-il uniquement arrêté pour lui ? Qu’avait-il raté d’autre durant tout ce temps ? Les six anniversaires de sa fille. Six supplémentaires de sa mère. Et six anniversaires d’Imani aussi. Qu’avait-il raté d’autre ? Cette question le tourmenta jusqu’à ce qu’il s’endorme légèrement en fixant les phares éblouissants d’un bus qui roulait juste devant Imani.
Quelques instants après, il fut doucement secoué et réveillé par son amie.
— On est arrivé, monsieur au bois dormant.
Il cligna plusieurs fois des yeux avant d’écarquiller ceux-ci en découvrant la banlieue dans laquelle s’était installée son amie. Plusieurs maisons s’élançaient sur toute une rue. L’habitation devant lui était grande et neuve.
— Alors, tu viens ?
— Mais... Tu ne t’es pas trompé d’endroit, tu es sûre ? Dit-il en sortant du véhicule.
— Je sais quand même où j’habite, Yohan, ricana-t-elle.
— Mais Imani... On se trouve dans une banlieue aisée, ici, enfin je veux dire... Il n’y a que des familles avec de très bonnes situations ici. T’as grandi dans le même quartier pauvre que moi.
La jeune femme sourit mais ce n’était pas un sourire joyeux. Il était plein de nostalgie et d’amertume. Elle posa gentiment sa main sur l’épaule de son ami qui dit soudainement :
— Tu n’es pas rentrée dans un gang au moins ? Tu as rejoint la mafia ?
Imani ne put se retenir d’éclater de rire. Elle rit si fort que plusieurs passants se retournèrent dans sa direction. Yohan l’observa sans rien dire, toujours aussi ahuri.
— Je ne suis pas toi, je te rappelle. Je n’ai pas envie de faire de la taule, hein. Non, c’est juste que j’ai trouvé un travail qui paie bien grâce à l’un de mes ex.
— L’un de tes ex... Mais tu en as eu combien au juste, en six ans ?
Elle prit le temps de réfléchir avant de répondre :
— Je dirais cinq ou quatre. Celle qui me manque le plus, c’est Katy. Je l’aimais trop, mais elle a quitté le pays pour retourner auprès de sa famille et j’ai refusé de la suivre.
— Tu es sortie avec une femme ?
— Ça t’étonne ?
— Oui, tu ne m’as jamais dit que tu aimais bien les femmes aussi.
— Je les aime bien aussi, confirma-t-elle. Enfin bref ! Grâce à l’un de mes ex, j’ai fait une reconversion professionnelle et je suis maintenant expert comptable. J’ai donc un excellent salaire, ainsi qu’un excellent mode de vie, ce qui m’a permis d’acheter cette superbe maison et cette superbe voiture. Voilà, on entre maintenant ? Tu me fais de la peine avec ton survêtement.
Yohan demeura immobile et perturbé sur le trottoir tout en suivant Imani du regard. Jusqu’à ce qu’elle déverrouille la porte d’entrée, il continua de croire que tout cela n’était qu’une blague. Ses yeux s’écarquillèrent d’autant plus lorsque la porte s’ouvrit. La jeune femme l’appela une énième fois et il avança finalement.
La maison était grande et coquette. La décoration, très colorée et fleurie, ressemblait tant à Imani que Yohan sourit discrètement. En silence, il la suivit à l’étage, jusqu’à sa chambre où elle commença à fouiller sa grande armoire.
— Je suis certaine que Finn a laissé des vêtements ici.
— Finn...?
— Mon dernier ex.
— C’est tellement un prénom du mec populaire au lycée, tu sais le genre qui était capitaine de l’équipe de basket-ball ou de baseball...
Imani rit avec légèreté.
— Il était capitaine de l’équipe de baseball quand il était au lycée.
— Prévisible.
Imani balança plusieurs jeans et pulls sur son lit.
— Et pourquoi ça s’est fini entre vous ?
— Il m’a trompé.
— Tu tombes toujours sur des idiots, Imani.
— Pas vrai ?! Mais ce n’est pas pareil avec les filles ! Mes plus longues relations ont toutes été avec des filles, et j’aimais vraiment Katy, ah, je voulais faire ma vie avec elle, ou au moins une partie de ma vie, mais je n’ai pas eu le courage de la suivre !
— Pourquoi tu ne l’as pas suivie ? Tu aurais pu.
Imani demeura silencieuse quelques minutes. Elle se tourna et tendit une chemise à carreaux rouges et noirs à Yohan.
— J’ai pensé à toi quand elle me l’a proposé. Je me suis dit : qui va aider Yohan quand il sortira de prison, si je pars ? Alors j’ai refusé.
Yohan prit la chemise sans répondre. Que pouvait-il dire ? Accepterait-elle des excuses ? Des remerciements ? Il n’en savait rien, alors il choisit de garder le silence et Imani ne lui en tint pas rigueur.
Il retira les survêtements de Toods et enfila un jean noir à la place ainsi que la chemise à carreaux. Imani l’observa en hochant la tête.
— Oui, c’est beaucoup mieux. Tiens, mets ça avec, dit-elle en lui tendant une veste à capuche noire.
Il obéit et elle hocha une nouvelle fois de la tête en le regardant. Elle avança vers lui et lui tapota gentiment les épaules.
— Parfait. Allons chez ta mère, maintenant. Tu as hâte de la retrouver, non ?