Chapitre 1
Ses moustaches frétillent, couinant. Agile aux yeux vifs l’observe fixement. Ses oreilles pointues sont dressées, captant le moindre son, tandis qu’une queue touffue, aux reflets roux et bruns, s’agite légèrement. Avec une curiosité palpable, iel fixe un petit homme, ses yeux sombres brillants d’une intelligence espiègle. La tête inclinée de côté, intriguée par ce visiteur inattendu, son nez frémit au rythme de sa respiration attentive.
Sa tranquillité est une fois de plus perturbée, alors qu’iel gratte le bois agacé, tout comme le petit homme qui rechigne dans son cabanon aux peintures écaillées par l’usure du temps.
La saison de pêche va commencer. Pourtant, elle a débuté depuis plusieurs mois déjà. Toutefois, les occupants du cabanon viennent, chaque année, à la même période de cette fin d’été.
L’animal plisse les yeux quand le pétarade d’une voiture s’approche, faisant souffrir les suspensions de l’engin qui valdingue de gauche à droite sur le chemin terreux et sinueux. Son pot d’échappement crachait des nuages de fumée noire, accompagnés d’une série de détonations bruyantes et irrégulières. Chaque explosion sonore résonne dans l’air calme, comme des feux d’artifice mécaniques. À chaque coup de pied sur l’accélérateur, le moteur semble protester avec des éclats métalliques, le pot d’échappement vibrant sous l’effort. La tôle rouillée de la carrosserie vibrait en synchronie avec les secousses de la route, ajoutant une couche supplémentaire de bruit au concert cacophonique. Les suspensions fatiguées grinçaient sous le poids de la voiture, qui tanguait et oscillait, accentuant l’impression de vétusté.
Les pas du petit homme bourru résonnent, pressés, entendant le vacarme s’approchant. Tandis que l’animal perché sur une branche haute d’un chêne agrippent fermement l’écorce. Ses pattes délicates, mais puissantes, lui permettant de se stabiliser. Surtout quand le véhicule, arrivant à une vitesse démesurée, se gare en dessous de son chêne adoré.
Encore une année, où il va devoir subir les bruits de ces humains qui savent uniquement bougonner, gémir, voire s’entre-tuer. À croire que ces deux personnes ne connaissent que ce moment pour venir, surtout quand commence la saison des amours. Quatre ans déjà, que l’écureuil les supporte. Il en devient grincheux avec l’âge, ne trouvant pas de femelle à combler quand il les ramène dans son abri, un petit trou en haut du grand chêne. Parce qu’à chaque saison, Ignace et Mariette, viennent envahir son terrain de chasse.
L’écureuil se terre dans son trou, gardant un œil sur l’arrivante qui claque sa portière comme si elle refermait la trappe d’un tank. Elle s’avance dans sa salopette bleu jean, et sa chemise à carreau blanc et rose. Ses bottes lui remontent jusqu’aux genoux, écrasant les fourmilières sous ses pieds quand elle s’avance vers le petit homme. Sa corpulence, digne d’un camionneur, fait hurler les boutons de sa chemise qui peinent à se maintenir. La femme sort un carré de tissu vert cramoisi de sa poche pour chasser les moucherons l’entourant et s’essuyer son visage rondelet. Ses cheveux bruns sont maintenus par un bandana rose bonbon. Sa voix criarde force l’animal à grimacer tant il a l’impression que l’on passe une craie sur un tableau noir.
« I fait une châleur étouffante encòre », grogne-t-elle en atteignant le perron du cabanon.
L’homme la dévisage, levant les yeux au ciel. Sa moustache grisonnante remonte en même temps que ses fines lèvres et son nez large se plissent. Un toc bien connu de l’écureuil qui sait qu’à ce moment-là il bougonne en grommelant des paroles incompréhensibles. Non doué d’un langage commun, celui-ci parle plutôt le patois de sa campagne, mâchant des consonnes et des voyelles. Il lève ses petits yeuxmarron vers le chêne, les mains dans les poches de son pantalon remonté jusqu’à sa bedaine, tenu difficilement par des bretelles taupe qui crient au désespoir de ne pas lâcher. De carrure assez rustre, il se tourne vers la porte en entendant sa bonne femme rechigner.
« A commence déjâ avec ses crìtics, vîvement la pêch’ », grommelle-t-il en patois.
Le soleil rougeoyant de ce mois de septembre, laisse ses derniers rayons lumineux caresser les hautes herbes des champs fleuris, tandis que l’animal apporte feuilles, glands et brindilles pour installer son nid douillet et commencer sa chasse. Il n’avait aucunement l’envie de se laisser perturber par Ignace et Mariette, qui, une fois installés, commençaient déjà par faire vivre le cabanon de leurs voix animées :
« Té veux quoi à manjer ? » entonne l’homme.
« Chépô, skétuveut », indique toujours sa bonne femme.
L’écureuil braque constamment son regard sur la fenêtre où la lumière de la lampe à gaz se reflète dès qu’il entend son nom de naissance prononcé par Mariette : Chépô. Ses tendres parents, l’ayant mis au monde avant de lâchement l’abandonner dans ce trou, l’avaient affublé de ce nom.
Et, chaque année, cela était perturbant pour lui de se faire des torticolis en tournant sa tête, pensant qu’ils l’appelaient. Chépô, abandonne son chêne pour la nuit, ne supportant plus le bruit incessant des deux énergumènes.