Chapitre 1 : Pater Noster
Écrasée par une violente pluie battante, cette journée fut la victime d'une imposante tempête. Le souffle du vent se brisa contre la coupole de San Pietro, faisant vibrer ses tuiles grisâtres. Un soupçon de grêle s'abattit tel un déluge, comme si l'ordre avait été projeté du Grand Céleste. La réverbération de ses éclats fit trembler les âmes des fidèles soumis à l'appel de Dieu. La tempête se mit à rugir tel un lion en quête d'un pouvoir absolu. Le puissant grondement du tonnerre imposa sa volonté d'exister et contraignit les cœurs de se remplir de peur. Sa soif de conquête s'élargit sur l'ensemble de la cité romaine, jusque dans les entrailles des fondations les plus robustes et les plus anciennes. Les jaillissements de ses éclairs enveloppèrent Rome tel un dogme impénétrable. Ces foudres déchirèrent le ciel afin de s'abattre sur les restes de formes vivantes. La colère de cette tourmente dévasta les rues et inonda les domiciles.
Des larmes de chagrin mais aussi de rencœur dégoulinaient à travers les parpaings de la cité vaticane. L'ambiance mausâtre et inquiétant dévastaient le Vatican comme si ce lieu de pèlerinage se transformait en un sanctuaire post-apocalyptique. Une embrume épaisse et mystérieuse se propagea à travers les allées romaine telle une épidémie mortuaire. Malgré le déluge impétueux, les malheureux défunts de quelques cimetières abandonnés, commencèrent à murmurer leur triste sort. Des feux folets jaillissaient des tombeaux, le froid crispa les entrailles de la ville, la pénombre s'installa avec confort, les civils se recroquevillèrent dans leur foyer, terrorisé.
Petits furent les hommes face à ce cataclysme, que vaincre Goliath, ne serait-ce que pure utopie... Même si leurs technologies sont des plus avancées. Une telle puissance naturelle ne peut être rivalisée par la main de l'Homme... À moins que celui-ci prononce les paroles de Celui qui commande l'Au-Delà, Créateur du Visible et de l'Invisible, Créateur de la Vie et de la Mort, Créateur du Mal et du Bien, du Jour et de la Nuit, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux : Dieu. L'écoute de ses divines prières estompa le vacarme des bourrasques de cet ouragan.
"Salve, Regina, Mater Misericordiae. Vita, dulcedo et spes nostra, salve. Ad te clamamus, exsules filii Evae. Ad te suspiramus, gementes et flentes in hac lacrimarum valle. Eia ergo, advocata nostra, illos tuos misericordes oculos ad nos converte. Et Jesum, benedictum fructum ventris tui, nobis post hoc exilium ostende. O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria"
s'exclama, en ancien grégorien antique, un prêtre lors de la messe dominicale.
Avec la résonance de ce lieu saint, cette prière retentit avec ardeur dans la profondeur des cœurs des adeptes, faisant vibrer leur foi chrétienne. Il leva la calice au-dessus de sa tête, silence. Il leva l'hostie au-dessus de sa tête, silence. Il la divisa en trois parties, en référence au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Il trempa seulement un morceau dans le vin sacré, puis porta le tout dans sa bouche, fermant les yeux, et se plongea dans la grâce divine du Christ. De ses deux mains, il prit la calice, vida son contenu, et alla s'asseoir, les mains jointes. Il ferma les yeux, se mettant en communication spirituelle avec les saints qui l'entourent, et pria sans émettre la moindre parole, dans un silence spirituel. Personne ne pouvait l'entendre, mais nous pouvions sentir l'aura de son silence qui dégageait une sérénité apaisante, que l'on voudrait, nous aussi, profiter de ces douces paroles psychiques.
Le prêtre abaissa ses mains, ouvrit ses yeux lentement, contemplant avec merveille les âmes de ses fidèles, puis se leva et se rapprocha de l'autel. Dressant la paume de ses mains en direction du peuple chrétien, il récita, d'une voix humble :
"Pater noster, qui es in caelis sanctificetur nomen tuum adveniat regnum tuum fiat voluntas tua sicut in caelo et in terra. Panem nostrum quotidianum da nobis hodie et dimitte nobis debita nostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris et ne nos inducas in tentationem sed libera nos a malo. Amen."
L'orage se prosterna devant son Seigneur, et laissa apparaître une légère lueur qui traversa les vitraux teintés de la Basilique. Le ministre du culte invita ses fidèles à saluer leur prochain d’un signe de paix avant qu'ils ne se retirent à leur vie quotidienne.
Père David se dirigea dans une loge qui lui permit de changer de tenue, ainsi que les autres participants de la messe, enfants de chœur, diacre, etc. Des fidèles l'attendirent à la sortie pour le remercier de cette messe, pour recevoir sa bénédiction, prendre rendez-vous pour la confession, pour organiser une cérémonie matrimoniale, et autres affaires qui concernent l'Église.
Notre Père David est avant tout un homme respectable qui a grandi dans les contrées alpines françaises. Plus jeune, il était voué à un destin politique, rendre un monde meilleur, aider son prochain, faciliter la vie du peuple français, étaient ses principes de vie. Aspirant à vouloir devenir président de la République, sa politique de paix n'est pas passée inaperçue, et au contraire, au lieu de ses volontés, ses dires et ses projets ont été perçus comme une radicalisation totale. Accusé de vouloir détruire les valeurs françaises pour une doctrine utopique, Père David, qui n'était que David, accusa ce monde qu'il désigna "narco-politique". Le fait de passer des messages publics de paix tout en cachant des échanges politiques odieux sur la mise en place d'un pouvoir absolu sur la population. David dénonça cette dichotomie qui mit en lumière la différence entre cette façade publique et la réalité privée des actions politiques, et fut, gentiment, jeté de l'Assemblée Nationale.
Dégoûté de cette affaire, David ne lâcha rien, et se tourna vers l'Église. Il comprit que la politique n'a d'effet physique que sur ses membres du premier plan. Mais que dans l'Église, lorsqu'un droit canon est voté, il impacte l'ensemble de la communauté internationale chrétienne. Il s'initia en tant que diacre avant de rejoindre un couvent franciscain, devenant Frère David. Il fit plusieurs formations théologiques, et avant de se lancer dans le sacerdoce, il décida de continuer sa nouvelle vocation en Italie afin de dompter cette nouvelle langue, et de rejoindre le Saint-Vatican. Il sera nommé prêtre d'une église franciscaine dans une ville au sud de l'Italie, avant de rejoindre le groupe sacerdotal de la Basilique Saint-Pierre, devenant ainsi l'un des hommes de foi les plus respectueux du Vatican.
Vêtu de sa tenue de prêtre franciscain appartenant à l'Ordre des Frères Mineurs, reconnaissable par sa tenue traditionnelle brune dotée d'un scapulaire supérieur accompagné d'une ceinture franciscaine blanche, Père David, comme à chaque fin de messe, alla se recueillir seul dans le vaisseau central de la basilique, la grande nef.
Même s'il est voué à de grandes ambitions au sein du cercle ecclésiastique, il a développé une foi inébranlable. Une foi dont il cultive ses sens avec des prières et des méditations. Et pour cela, rien de mieux que de se recueillir dans des lieux saints consacrés à l'adoration divine de Dieu Tout-Puissant. De plus, la basilique est la première église du christianisme. L'apôtre Saint-Pierre désignant la première pierre "sainte" posée par Jésus lui-même sur la première bâtisse du culte chrétien, ce lieu renferme bien plus de pureté mais aussi de secrets millénaires sur les fondements ecclésiastiques.
La Bible à la main, recouverte d'un cuir brun foncé et ornée d'un "T" franciscain, David se consacra à l'apprentissage des versets des évangiles, afin de pouvoir continuer à lire ce livre sacré une fois fermé. Une voix résonna dans l'enceinte religieuse :
" Père David ? "
Un prêtre aussi, du même Ordre religieux que David. De taille respectable avec une aura saine. Des cheveux courts, légèrement gris et blanc. Un visage sain et accueillant accompagné d'une paire de lunettes afin d'affûter son regard bienveillant.
Quand il vit David recueilli dans ses prières, il s'approcha, et marqua une pause silencieuse.
Lorsqu'il eut fini de conclure ses devoirs religieux par une parole sage en louange, David se leva, se retourna, et salua le Père Vincenzo :
" Fra* Vincenzo, bonjour, et bon dimanche. Que me vaut votre visite ?
- Fra David, bonjour. Merci, à vous aussi bon dimanche, que Dieu vous bénisse. Son Excellence vous demande.
- Vous a-t-il dit quelque chose par rapport à cette demande ?
- Non, il est resté silencieux comme à son habitude. Que Dieu le protège, son état empire de jour en jour.
- Les braves souffrent plus que les injustes. Prions pour qu'il puisse surpasser cette épreuve. Que Dieu le garde et le guide sous sa lumière divine", ajouta David d'un ton plus triste.
- "Amen", conclut Vincenzo.
Un bref silence s'immisça et fut brisé par une inquiétude hésitante dans l'ombre d'un murmure :
"David..." lança son acolyte, avant de jeter des regards méfiants.
"Des choses bizarres hantent nos murs..."
David plissa son regard, perplexe de ces paroles étranges, et laissa le dialogue suivre son cours :
" Nos frères cardinaux disparaissent puis reviennent, différents... Des bruits sourds résonnent, tard la nuit... Et des regards indiscrets vous scrutent les moindres faits et gestes comme si des prédateurs étaient en chasse.
- Fra Vincenzo, je ne comprends pas...
- Restez sur vos gardes !"
Le frère Vincenzo se couvrit de son scapulaire, et s'éclipsa, laissant David seul avec ces mystères inexplicables.
D'ordinaire, David aurait pu penser à une paranoïa démesurée provoquée par la dure tempête de ce matin. Mais il sait que son frère de foi, avec qui il a partagé de nombreuses années dans l'Ordre des Frères Mineurs, ne s'exprime jamais avec des paroles vides sans raison. Son parcours théologique sur les sciences religieuses catholiques lui a valu une sagesse et une compréhension du monde spirituel. Des qualités qui valorisent ses traits, et un profond respect porté à son égard.
Suite à cette anxiété, David décida de l'examiner avec soin en faisant plus attention à son entourage, sur les moindres détails. Il quitta San Pietro pour rejoindre l'évêque Riccardo.
...
*Fra : terme italien désignant "Frère". Utilisé dans les désignations entre membres de l'Ordre des Frères Mineurs.