Avant-Prologue
Une âme piégée
Le chapiteau brûle. Les flammes illuminent la nuit comme un tableau infernal, déchirant l’obscurité avec des teintes de rouge et d’or. Je cours, ou du moins je le crois. Mon corps n’est plus que l’ombre de ce qu’il était, flottant au milieu d’un chaos inarrêtable. Les rires et les hurlements s’entrelacent dans une cacophonie insoutenable. Les spectateurs tombent un à un, leurs applaudissements se transforment en cris étouffés avant de disparaître dans l’écho des flammes.
Les attractions continuent, indifférentes à la destruction autour d’elles. Le carrousel rouillé tourne à une vitesse démente, projetant ses cavaliers comme des poupées désarticulées. Les trapézistes se balancent encore dans les hauteurs, mais leurs cordes se consument, les précipitant dans le vide. Chaque cri résonne dans ce cercle maudit, un écho perpétuel de leur agonie.
Et lui, il est là.
Son rire emplit tout l’espace. Il domine les flammes, les hurlements, la destruction. Il se tient au centre du chapiteau, une silhouette tordue et grotesque, son sourire cousu déformé par la lumière dansante. Ses yeux vides brillent d’une lueur insupportable, glaciale. Sa voix perce le tumulte, limpide et cruelle :
— Le spectacle doit continuer.
Je veux fuir, mais je suis prisonnière. Une chaleur insoutenable envahit mon être. Les flammes me dévorent à nouveau, comme chaque nuit. Mon cri se perd dans l’infini, et tout disparaît dans l’obscurité.
Nathan
Je me réveille en sursaut, le souffle court, la gorge sèche comme si j’avais couru à travers les flammes. Mon cœur bat si fort qu’il couvre presque le silence de la pièce. Je scrute l’obscurité autour de moi, mais tout semble étrange, différent. La lumière de la lune filtre à travers les rideaux, dessinant des ombres mouvantes sur les murs. Mais ce ne sont pas les ombres qui me dérangent.
Je les entends.
Des rires. Faibles, lointains, mais impossibles à ignorer. Ils résonnent dans ma tête, un écho persistant de ce cauchemar insoutenable. Je passe une main tremblante sur mon visage, essayant de me calmer, mais rien n’y fait. Ce rire… il est trop réel.
Je tends la main vers la lampe de chevet, cherchant désespérément un peu de lumière. Quand enfin l’ampoule s’allume, mon regard tombe sur le coin de la chambre. Mon souffle se coupe.
Une ombre est là. Dense, immobile, trop définie pour n’être qu’un simple jeu de lumière. Je cligne des yeux, espérant la voir disparaître, mais elle reste là. Figée. Presque humaine. Non, pas humaine. Pas du tout.
Je veux parler, mais aucun son ne sort de ma bouche. La sueur coule le long de ma nuque alors que l’ombre semble bouger. Juste un frisson dans l’air, mais suffisant pour que mon cœur s’emballe encore plus. Puis, soudain, elle disparaît. Comme si elle n’avait jamais été là.
Mais je sais ce que j’ai vu. Et les rires, eux, continuent.
L’entité mystérieuse
Il l’a senti. Enfin.
Je me tiens dans l’ombre, invisible à ses yeux. Il est là, confus, perdu, en quête de comprendre. Mais il ne comprendra pas. Pas encore. Il me cherche déjà, même s’il ne le sait pas. Ils finissent toujours par me chercher.
Nathan. Le fils du traître. Le sang des oubliés.
Il tient une photo entre ses mains. Ses doigts tremblent légèrement, mais il ne la lâche pas. Une photo qu’il n’aurait jamais dû trouver, pas encore. Je souris. L’appel commence. Toujours, ils répondent à l’appel du cirque. C’est dans leur nature.
Je glisse hors de la pièce, laissant une trace à peine perceptible – une odeur de fumée, un murmure fugace dans le silence. Il suivra. Ils suivent toujours.
Nathan
Le lendemain matin, mes mains tremblent encore. La photo est posée devant moi, ses bords jaunis par le temps, son image floue mais étrangement vivante. Le chapiteau rouge où se dresse fièrement au centre, avec un nom gravé en lettres dorées : Cirque de Minuit.
Mais ce n’est pas le chapiteau qui attire mon attention. C’est l’homme debout au milieu de la photo. Sa posture élégante, son sourire trop large, presque faux… il me ressemble. Non, il ressemble à mon père.
Je cherche des réponses. Une frénésie s’empare de moi alors que je parcours des sites et des archives en ligne. Peu de choses émergent, presque comme si ce cirque n’avait jamais existé. Jusqu’à cet article.
“TRAGÉDIE AU CIRQUE : UNE EXPLOSION DÉVASTE LE CHAPITEAU, PLUS DE CENT MORTS.”
Les lettres dansent devant mes yeux. Une image accompagne l’article, montrant le chapiteau réduit en cendres. Mais dans un coin de la photo, une silhouette floue se détache. Ce sourire déformé par l’ombre. C’est un clown.
Un frisson me parcourt. Tout cela ne peut pas être une coïncidence. Les rêves, la photo, cet article… ils sont liés.
Je ne sais pas pourquoi, mais une certitude s’impose à moi. Je dois trouver ce cirque. Je dois comprendre pourquoi il m’appelle.
Dans l’obscurité de ma chambre, une ombre passe furtivement. Et, quelque part au loin, un rire glacé retentit.