Un joyeux chaos

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Summary

Parfaite, c'est ce qui pourrait définir la vie de Luce. Habitant avec Raphaël depuis sept ans, ils attendent leur premier enfant. Seulement, tout ne semble pas aussi beau. Luce ne s'y retrouve plus. Attendre un bébé est un heureux événement pour elle, mais il faudrait que le papa soit présent. Grand amoureux du travail, celui-ci passe beaucoup de temps dans ses bureaux, oubliant sa vie de famille. Luce a besoin de retrouver son pilier, sa grand-mère qui habite à Liponie, un petit village qui l'a vue naître. Quoi de mieux que de retourner aux sources pour faire un point sur ce qu'elle souhaite réellement. La période de Noël pointe le bout de son nez et c'est celle qu'elle préfère. Dès son arrivée, elle va s'investir dans le village de sa grand-mère, trouvant ainsi les réponses à ses questions. Elle peut compter sur l'aide des habitants et de Maël. Ils ne peuvent pas dire que leur rencontre ait été la meilleure, mais apprenant à le connaître, Luce va devoir faire des choix.

Status
Complete
Chapters
25
Rating
5.0 1 review
Age Rating
16+

En route pour le pays magique

Tous les matins, c’est le même petit rituel qui me permet de ne pas devenir folle. Je m’appelle Luce, j’ai…aux alentours de trente ans. Allez, tu peux y arriver, trente-deux ans, ce n’est pas compliqué à dire ! C’est encore jeune, je ne dis pas le contraire, mais le cap des trente ans m’a vraiment foutu les chocottes. Je me suis vue monter dans un train allant à pleine vitesse pour me propulser à l’âge de soixante ans, sans avoir réalisé que toutes ces années s’étaient envolées aussi rapidement. Alors, mon objectif est de freiner des quatre fers pour ne pas laisser le temps défiler tel un soupir. Pfff ! Comme si tu avais le contrôle là-dessus. C’est beau de rêver.

Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, mon fameux rituel pour ne pas péter les plombs. J’ai l’impression d’être une cocotte minute prête à exploser. Cela dit, cette comparaison n’est pas si loin de la réalité. Mon ventre s’arrondit de jour en jour, si bien que je ne perçois plus mes pieds. Sept est le chiffre du jour. Il représente le nombre d’années que j’ai passées auprès de Raphaël, l’homme de ma vie, et le nombre de mois que je partage avec un petit être qui s’est faufilé pour se faire de la place dans mon utérus, où il grandit. Faire sa rencontre me tarde et m’effraie en même temps. Suis-je vraiment prête à devenir maman ? Est-ce que mon enfant m’aimera ? Serai-je à la hauteur ne sachant pas me gérer moi-même ? Et c’est parti pour un tour, toutes ces questions me broient littéralement le cerveau. Taisez-vous !

Allongée dans mon lit, les lumières du petit sapin que j’ai déposé sur ma table de chevet attirent mon attention, me rappelant que la période dans laquelle nous entrons est ma préférée. D’ailleurs, durant ce mois, je ne suis plus vraiment en capacité de me raisonner. Pour moi, décembre rime avec gaieté, amour, famille, beauté, illuminations, neige..., et je m’arrête là, car je pourrais encore sortir des tas d’autres mots. Ce qui est sûr, c’est que rien ne peut atteindre ma bonne humeur, alors toutes ces questions, je les envoie valser. Enfin, j’essaie. C’est un réel combat de boxe que je suis prête à gagner.

Me tournant sur le côté, mes petits petons se découvrent pour entrer en contact avec le sol. Mon corps endormi se réveille. Allez, Luce ! Une nouvelle journée démarre. Ouvrant les fenêtres de ma chambre, je reçois une vague de klaxons dans la figure. Ce n’est pas grave, parce que c’est bientôt Noël. La circulation est assez dense sur le périphérique, mais au moins les quelques magasins que je perçois ont habillé leurs devantures. Des guirlandes faites de fausses épines encadrent les différents produits qu’ils vendent. Mon souffle se transforme en un nuage de buée m’incitant à me mettre au chaud. Je récupère un pull que j’enfile tout en longeant le couloir pour entrer dans la pièce principale de l’appartement que je partage avec Raphaël. Elle regroupe la cuisine et le salon. Mon regard fixe le petit calendrier de l’avent que j’ai confectionné. Vingt-quatre petites boîtes composées de douceurs et d’activités à faire à deux. Mes lèvres s’étirent. Il est clair que la journée ne pouvait pas mieux commencer.

Levant les coussins sur le canapé, je pars à la recherche de cet objet à plusieurs touches qui permet d’allumer la télévision. J’espère y trouver un programme intéressant qui m’occupera l’esprit durant la confection de mon petit-déjeuner, mais je crois que le sort a décidé de s’acharner sur moi, aujourd’hui. La politique, je n’arrive pas à m’y intéresser et ce matin tout le monde n’a que ce sujet à la bouche. Ce n’est pas grave, c’est bientôt Noël. Sourire toujours présent sur mon visage, quoique, j’ai l’impression que ce dernier se crispe légèrement, j’ouvre un placard à la recherche d’une boîte de gâteaux quand je tombe sur celle qui contient du café. Sa bonne odeur grimpe rapidement pour rejoindre mes fosses nasales et là, je suis à deux doigts de pleurer. Foutues hormones ! Mais ce n’est pas grave, parce que c’est bientôt Noël ! N’est-ce pas ?

J’habite un immeuble en plein centre-ville. Ce n’est pas dans mes habitudes. Étant une fille de la campagne, j’ai besoin d’espace, de verdure, de balade dans des forêts, des champs… Mais j’ai croisé son chemin, et tout ce que j’envisageais, tout ce que je m’étais promis de faire… Tout s’est envolé. Pourquoi ? C’est tout simple, j’ai rencontré l’homme de ma vie et je l’ai suivi. L’amour peut vous faire réaliser bien des choses.

C’était il y a tout juste sept ans, et cette rencontre, je m’en rappellerai toute ma vie. J’aidais à servir les clients dans le salon de thé familial. J’adorais faire ça. Maria, ma grand-mère est une grande pâtissière et dans le village où je suis née, elle est tout simplement célèbre. Tous mes temps libres, je les passais dans son salon, soit pour l’aider à servir les clients, soit pour y faire mes devoirs ou lire. Je m’y sentais tellement bien. C’est comme si rien ne pouvait vous atteindre entre ces quatre murs. Pour moi, cet endroit était mon refuge contre ma timidité, les difficultés à me faire des amis, les nombreuses questions qui se frayaient déjà un chemin dans ma tête : et si je n’étais pas assez bien pour le monde qui m’entoure ? Et si je n’arrive pas à obtenir de bonnes notes à l’école, que va-t-il se passer ? Est-ce que je plairais un jour à quelqu’un ? Vais-je m’en sortir ? Pourquoi sont-ils tous mieux que moi ?


***


De par les chaises et les tables en bois qui constituaient le salon, une ambiance cocooning envahissait l’espace. Les murs étaient habillés d’une couche de peinture bleu pastel où des guirlandes lumineuses apportaient de la légèreté. Des canapés étaient recouverts de coussins multicolores et entouraient des tables basses débordant de livres. Et enfin, un grand comptoir exposait toutes les pâtisseries réalisées par ma grand-mère. Des vitrines en verre, posées devant celles-ci, permettaient de les protéger contre toute personne qui serait tentée de les toucher ou tout simplement de baver dessus. J’ai passé tellement de temps à les regarder, ces pâtisseries.

Un samedi ordinaire dans une période hivernale, des flocons de neige s’accrochaient aux fenêtres qui entouraient la pâtisserie. Le monde ne désemplissait pas depuis le matin et je m’étais contentée de grignoter un bout de quiche confectionnée par ma grand-mère, le midi. Pour l’instant rien de bien intéressant, une journée assez banale qui était rythmée par le flux des clients. Mais c’était dans l’après-midi qu’il était entré dans le salon de thé sous des airs de Michael Bublé. La sonnette avait retenti, faisant lever mon regard. Mes petites billes avaient, tout de suite, remarqué un phénomène anormal, l’arrivée de cet homme si jeune dans nos locaux.


***


Dis comme ça, cela paraît étrange, mais le taux de personnes âgées frôle les quatre-vingt-dix pour cent dans mon village, personne ne peut m’en vouloir d’avoir ce genre de pensées.


***


Ne pouvant pas le lâcher des yeux, ce dernier avait ôté son bonnet, l’époussetant de neige au passage. Sa chevelure s’était libérée et quelques mèches étaient venues lui chatouiller les yeux. Rapprochant ses mains entre elles, il les avait frotté l’une contre l’autre pour tenter de se réchauffer. Les températures étaient dans le négatif depuis au moins quinze jours, c’était pire que l’Antarctique.


***


Je ne peux m’empêcher de marmonner quand je pense à la suite de cette scène. La vérité, c’est que j’ai été minable. J’ai perdu tous mes moyens. Pourquoi ? Eh ben c’est simple, il était et est encore carrément à tomber, le filou.


***


Belle carrure longiligne, il avait rabattu ses cheveux qui lui tombaient légèrement sur le front, en arrière, lui donnant une allure de mauvais garçon. C’était clairement mon Dean dans Gilmore Girls, mon Connell dans Normal People. Bref, pour en revenir à mes moutons, il s’était approché de moi, enfin plutôt des pâtisseries, et quand son choix s’était porté sur l’une d’entre elles, sa bouche s’était mise en mouvement sans que je ne puisse percevoir ses paroles. Deux yeux noisettes en forme d’amande me scrutaient. De mon côté, mes lèvres s’étaient étirées pour afficher un sourire béat. L’espace d’un instant, je me sentais bien, flottant sur un nuage. Sa douce voix m’avait enveloppé d’une agréable vague de chaleur, mais comme dans tout moment plaisant, le retour à la réalité peut être parfois compliqué. Pour moi, c’était carrément la panique. Un flux d’informations contradictoires s’était invité dans mon cerveau. C’est comme si plusieurs “moi” avaient décidé de rentrer en conflit. La moi audacieuse qui n’avait peur de rien et qui était prête à le servir. La moi carrément en manque de confiance qui voulait se cacher dans la cuisine. La moi adolescente et bourrée d’hormones qui ressentait des choses nouvelles qu’elle aurait volontiers explorées et bien d’autres. Un coup de coude dans les côtes m’avait permis de me réveiller et de me confronter à lui et à son faciès plus que surpris.


***


Une folle ! Voilà ce que j’étais. Qu’est-ce qu’il m’avait dit ? Bonne question ! Je ne l’avais pas écouté.

Le sifflement de la bouilloire me ramène à la raison. Versant son contenu dans une tasse, j’observe mon sachet de tisane qui diffuse sa couleur dans l’eau, se teintant de nuances de rose. Ces derniers temps, je pense énormément à notre rencontre avec Raphaël, peut-être parce que ce dernier me manque plus que je ne voudrais l’admettre, peut-être parce que je ne m’imaginais pas notre vie de couple comme cela…

Une alarme retentit dans ma chambre. Saleté de gadget en fourrure qui sonne tout le temps ! J’ai craqué récemment pour un réveil en boule de poils, toutes douces, je l’adore, mais je n’ai jamais réussi à le programmer et ce foutu objet sonne régulièrement. Me précipitant pour rejoindre ma chambre, mes yeux fixent les chiffres qui illuminent l’écran et je me rends compte que pour une fois, il indique la bonne heure. Mazette ! Je suis en retard pour le boulot. Ça m’apprendra à trop penser. Enfilant rapidement une tenue, je sprinte en direction de la salle de bain pour me débarbouiller et paraître un peu présentable devant mes collègues. La fatigue est devenue mon amie, mais hors de question de me laisser aller.

Cette année, l’hiver est assez rude, il me faut donc enfiler ma tenue de combat qui va davantage me retarder. Un bonnet à pompon se hisse sur ma tête, je récupère ma longue écharpe afin de l’enrouler deux fois autour de mon cou. Mes bras se glissent dans les manches de mon manteau quand mes pieds sont soulagés de pouvoir être enveloppés de fourrure. Les bottes rembourrées, c’est vraiment une excellente idée, surtout si comme moi, vos pieds sont toujours froids. Ah et j’allais oublier mes gants.

Sortant de l’immeuble, je rentre in extremis dans le bus. Heureusement pour moi, ce dernier n’est pas bondé. Je suis enceinte, certes, mais je n’aime pas que les gens libèrent leurs places pour moi. Être transparente fait partie de ma devise, comme ça, on me laisse tranquille. Prenant place sur un siège, mes yeux se perdent sur un paysage à couper le souffle. Même si je n’apprécie pas particulièrement cette ville, je dois dire que la neige apporte une touche en plus couvrant les imperfections. Elle embellit les bâtiments, les jardins et les rues. Je laisse mon esprit divaguer quand je repense de nouveau à ma rencontre avec Raphaël. Ah oui ! Je ne vous ai pas raconté ce qu’il s’est passé ensuite quand il a passé sa commande et s’est retrouvé face à une plante verte, en l’occurrence moi.


***


Ma grand-mère était bien évidemment venue à ma rescousse, préparant la commande de ce dernier en un temps record. Moi, je m’étais reculée, affichant, je l’espérais, mon plus beau sourire avant de me réfugier dans la cuisine. Soufflant tout l’air de mes poumons, la température de mon corps était en alerte. À travers une cuillère, j’avais tenté d’observer mon profil. Eh voilà ! C’était bien ce que je pensais, j’étais rouge écarlate. J’ai tenté d’essuyer mes mains moites sur mon tablier, mais il n’y avait rien à faire. Bouh ! Ça m’avait mis hors de moi. Il a dû me prendre pour quoi, lui ?Faisant les cent pas dans la cuisine, mon rythme cardiaque ne se calmait pas. Alors, comme si cela était normal, j’avais déverrouillé la porte pour rejoindre une petite cour derrière la pâtisserie. M’accroupissant, mes mains s’étaient plongées dans la neige. Le contraste entre le chaud et le froid m’avait brûlé la peau, mais à ce moment-là, c’était la seule solution qui m’avait permis d’apaiser ce volcan qui menaçait d’exploser.


— Non mais qu’est-ce que je fous ? Ce n’est pourtant pas compliqué de répondre à des personnes, avais-je marmonné.


Fermant les yeux, j’avais tenté de stabiliser le rythme chaotique de mes pulsations cardiaques. Son visage avait réapparu dans mon esprit un peu plus en détails, j’étais persuadée d’avoir aperçu sur ses joues des taches de rousseur. Ses cheveux auburn étaient désordonnés, au point de lui cacher une partie de son visage que j’aie tout de même pris le temps d’admirer.


— Ma petite Luce, est-ce que tu te sens mieux ? m’avait demandé ma grand-mère.


Levant mon regard en direction de cette dernière, ses sourcils s’étaient haussés.


— Qu’est-ce qu’il m’arrive, maminou ?

— C’est ce qu’on appelle avoir le begin pour quelqu’un, avait-elle dit en rigolant.

— Ce n’est pas possible, je n’ai… Je ne le connais même pas. Je n’ai même pas su lui répondre. Tu te rends compte ?

— Calme-toi et respire. Quand tu te sentiras prête, tu pourras revenir derrière le comptoir.


Cette dernière avait pris la direction de la cuisine quand je m’étais mis à marcher en long, en large et en travers pour tenter de me vider l’esprit. Faites qu’il soit parti quand j’y retournerai, voilà ce qui trottait dans ma tête.


***


Cette partie me fait bien rire parce que si je le pouvais, je voyagerais dans le passé pour dire à cette facette de moi complètement terrorisée que ce jeune homme allait finir par l’inviter à passer son après-midi avec lui, après avoir découvert une passion commune pour la littérature. Et que des années plus tard, ils partageraient le même cocon et deviendraient parents.


***


— Madame ?


Sursautant, je me retourne face au conducteur du bus.


— Oui, pardon.

— Est-ce que vous allez bien ? me demande-t-il en regardant mon ventre.

— Oui, j’étais dans mes pensées.

— Nous sommes au terminus. Avez-vous raté votre arrêt ? Puis-je vous déposer quelque part ?


Ça fait beaucoup de questions ça. Je ne m’étais pas rendu compte que nous avions roulé aussi longtemps. Regardant à travers les fenêtres du bus, je localise l’endroit où nous sommes et le temps qu’il me faudra pour rejoindre mon lieu de travail. Le conducteur se racle la gorge tout en se grattant l’arrière de la tête. Son regard ne cesse de faire des allers-retours entre mon visage et mon ventre. À croire qu’il n’a jamais vu de femme enceinte !


— Non, je vous remercie, je vais marcher un peu.


Sa bouche s’agrandit pour former un « o » avant qu’il ne reprenne la parole.


— Bon courage.


Pourquoi me souhaite-t-il du courage ? Je ne suis pas si énorme que ça. Bon ok, j’avoue que la marche est un peu compliquée par certains moments, j’ai l’impression d’être un astronaute dans l’espace, mais cela m’aère l’esprit et ainsi, la farandole de questions qui aime faire son apparition reste à sa place.

C’est un véritable cercle vicieux quand tout se bouscule dans ma tête : une première question sans réponse, le rythme cardiaque qui s’accélère, le souffle court, les mouvements respiratoires chaotiques, une deuxième question, le rythme cardiaque carrément en tachycardie, la respiration impossible et le malaise imminent. Seul Raphaël arrive à m’apaiser, mais ces derniers temps, il n’est pas vraiment là. Je les sens, ses coups, les coups de mon bébé qui voudrait m’aider, mais qui est démuni face à cette tornade qui emporte tout sur son passage.

La joie, c’est ce que nous avons ressenti quand nous avons appris que j’étais enceinte. C’est vrai, mes angoisses ont créé un terrain non habitable pour un si petit être, mais lui, mon amoureux était ma force au quotidien. C’est comme si un bonhomme était logé dans mon cerveau et aboyait des ordres à travers un mégaphone, du style : « Aux abris, son chéri est là. » Alors je vous laisse imaginer ce qu’il crie quand je me retrouve seule. Je n’ai pas les armes pour affronter cela, du moins je ne les ai pas encore trouvées.

Raphaël devait s’absenter de plus en plus pour son travail et les nuits de combats contre moi-même se sont multipliées. Eh oui, il est plus intéressant de venir titiller une personne la nuit. Son esprit étant au repos, il est plus facile de s’y introduire. C’est comme dans les films, toutes les missions importantes ont tendance à se faire la nuit. Mais une fois, j’ai trouvé une arme pour me défendre : les pâtisseries de mamie. Les beaux souvenirs, le réconfort, voilà ce qui a généré quelques victoires.


Le chauffeur continue de me fixer. Ce n’est pas tout, mais il faut peut-être que je m’active. Tout en me levant, je remarque du coin de l’œil que le conducteur se rapproche de moi et me suit de près en tendant ses bras, prêt à me rattraper au vol. Descendant les quelques marches de cet engin, je me retrouve les pieds dans la neige. Quelques rayons du soleil viennent illuminer mon visage. C’est une vraie thérapie, cette boule de feu, il suffit qu’elle soit là pour que le sourire revienne. Respirant cet air frais d’hiver, je rejoins le trottoir pour m’arrêter devant une vitrine d’un magasin de vêtements. Il semblerait que le Père Noël ait envie de changer de look et que ses lutins soient en plein travail pour le satisfaire. L’horloge que j’aperçois au fond de la boutique indique huit heures trente. Finalement, je ne suis pas si en retard que ça. Il me reste trente minutes avant d’atteindre mon bureau. Tu peux le faire, Luce ! Après tout, la marche est recommandée quand nous sommes enceintes. Un peu de réassurance ne fait pas de mal. Mon téléphone se met à sonner.


— Allô !

— Chérie, comment vas-tu ?


Raphaël semble épuisé, encore une courte nuit. Son travail lui prend tout son temps et il multiplie les déplacements. Être chef d’entreprise n’est pas une mince affaire. Je suis contente pour lui, mais j’ai cette mauvaise impression de ne plus être sa priorité.


— Ça va, lui réponds-je, essoufflée.


Depuis que je suis enceinte, je n’arrête pas de chercher mon souffle, c’est dingue. C’est comme si je courais le marathon tous les jours.


— Luce ! Qu’est-ce que tu…


Oh non ! C’est parti pour une leçon de morale. Il n’emploie jamais mon prénom, seulement quand il est en colère.


— Je dois te laisser.


Ok ! Je sais que ce n’est pas la meilleure des choses à faire, mais je n’ai pas à recevoir de leçons de sa part. Ce n’est pas lui qui subit tous ces changements corporels, même si je suis très contente de vivre tout ça. J’estime pouvoir faire ce que je veux. Je n’ai pas besoin qu’il me dise que je suis folle de continuer à travailler, que je devrais me reposer pour que notre enfant soit en bonne santé. Rester allongée dans mon canapé toute la journée, ce n’est pas vraiment envisageable pour moi. Mon téléphone sonne de nouveau, mais je préfère l’ignorer. De toute façon, il est l’heure d’aller travailler.

Une grande tour de trente étages surplombe la ville. C’est dans celle-ci que je travaille. Le poste d’assistante de direction d’un grand groupe d’assurance m’a accueilli, il y a cinq ans maintenant. Est-ce le métier de mes rêves ? Je n’en suis plus si sûre, mais il me permet de gagner ma vie et de me maintenir occupée. Ce qui est sûr, c’est que l’un de mes moments préférés vient après, quand toutes les personnes désertent le bureau pour aller retrouver leurs familles, moi, je déambule dans les rues de la ville à la recherche de nouveautés culinaires sucrées, de saveurs exquises et de mélanges audacieux. Raphaël rentre soit très tard ou pas du tout, car son travail l’a emmené dans une autre ville. Je mettrai ma main à couper que je ne suis pas la seule à aimer ça, ça remue beaucoup dans mon ventre et notamment quand je passe la porte d’une de mes boulangeries préférées. À force d’y aller, j’y ai fait la connaissance de Noëlyne, la gérante. Elle est devenue ma confidente, ma meilleure amie.


— Mais qui voilà !

— Coucou, Noëlyne ! Comment ça va ?


La prenant dans mes bras, je ressens le besoin de la serrer fort. Cette étreinte me donnera la force d’affronter mes démons, ce soir.


— Ça n’a pas l’air d’aller, toi. Attends-moi deux minutes, j’arrive.


Regardant les alentours, c’est avec joie que je constate que la boulangerie ne désemplit pas, surtout en cette période. Noëlyne me rejoint, les mains chargées. Sa brioche aux pépites de chocolat est sa spécialité, elles sont à tomber. Mamie aussi en a fait sa particularité dans sa pâtisserie. C’était, d’ailleurs, ce que Raphaël avait commandé le premier jour de notre rencontre. Tout ça, ça me rend nostalgique, car pendant cette période, nous allions apprendre à nous connaître et passer tout notre temps ensemble. C’était la meilleure des périodes, enfin c’est un peu exagéré, mais mon moral est au plus bas.


— Maintenant, dis-moi ce qui te tracasse ?

— Oh ! Rien, tout va bien.

— Où est Raphaël ?


Les mots me manquent.


— Encore en déplacement, n’est-ce pas ?

— Oui, soufflé-je.

— Est-ce qu’il sait que sa femme va bientôt accoucher et qu’elle travaille toujours ? Ce n’est pas raisonnable, Luce.


Prenant ma tête dans les mains, un long soupir se dégage d’entre mes lèvres.


— Je dois m’occuper l’esprit et je vais bien. Le petit bébé qui est à l’intérieur est tellement content de déguster ta pâtisserie, si tu savais.

— J’en suis ravie, Luce. Je lui en ferai plein. Ça, tu peux compter là-dessus, mais s’il te plaît, écoute-moi, ce n’est pas prudent, ce que tu fais.


Son faciès dégage tellement de bienveillance, mais elle est préoccupée, je le vois à ses traits tirés sur son visage.


— Ne me dis pas que je dois me reposer. Raphaël le fait très bien, je n’ai pas besoin d’un deuxième parent.

— Ça ne va pas avec lui ?

— Si, il est adorable, il n’y a pas d’autres mots, mais…

— Il n’est pas là, poursuis Noëlyne.

— Oui ! Que ce soit clair, je suis contente qu’il s’épanouisse dans son métier, mais, je suis toute seule dans cet appartement froid et je suis en train de perdre le combat que je mène contre mes angoisses. Tu veux la vérité, je suis épuisée et tout ça, je ne suis plus sûre d’en vouloir.


Une folle hystérique, voilà pour qui elle doit me prendre. Je gesticule dans tous les sens. Le constat est triste, mais réel. Depuis que j’ai quitté ma grand-mère et le salon de thé, tous mes doutes sont revenus. J’ai voulu me persuader que tout irait bien et que j’y arriverai, mais c’est comme si le brouillard s’était évaporé et que tout devenait évident. Les grandes villes… Ce n’est pas vraiment mon truc.


— Tu vas y arriver, ma belle. Mets-leur un coup de pied aux fesses.


Si seulement cela suffisait ! Je suis paumée et ce n’est pas contre Noëlyne, je l’adore, mais il n’y a qu’une seule personne qui peut m’aider. C’est flagrant maintenant.


— Je dois y aller, lâché-je comme une bombe.

— D’accord, mais dis-moi que ça va aller ?

— Oui, ne t’inquiète pas, merci de m’avoir écoutée.


La serrant dans mes bras, je lui souhaite une bonne soirée avant de filer à mon appartement.

De là, c’est en mode automatique que je réunis quelques affaires et prends un billet de train sur l’application avant de filer à la gare. Cette envie d’y retourner est urgente. Ma grand-mère me manque beaucoup trop. La serrer dans mes bras, c’est ce dont j’ai besoin. Elle, elle m’aidera à retrouver mes repères. De plus, mon village ne cesse de hanter mes rêves.

Le temps est compté, plus j’agis vite, moins je laisse la farandole de questions s’immiscer dans ma tête, elles pourraient me dissuader de faire tout ça. La réaction de Raphaël, il est clair que je la redoute, surtout que je ne l’ai pas rappelé de la journée, il doit s’inquiéter. Un message serait le bienvenu. Récupérant mon téléphone dans mon sac à main, je tape quelques mots, pas de détails, cela lui suffira. De plus, pas sûr qu’il ait le temps de les lire de toute manière. Ses soirées sont remplies de cocktails et de dîners d’affaires.


— Eh voilà, madame, je vous laisse ici, si cela vous convient ? me demande le chauffeur de taxi.


Mon regard rencontre le sien dans le rétroviseur, mes yeux s’écarquillent. Ai-je pris la bonne décision ? Non, Luce, ce n’est pas le moment de douter. Remerciant ce dernier, je me précipite hors du véhicule. Faisant face à ce haut bâtiment construit à base de pierres, je me rapproche de l’entrée pour atteindre le hall principal. La gare est déjà bondée, cela dit, il est rare que ce lieu soit calme. Des voyageurs sont installés sur des chaises, certains ont leurs ordinateurs ouverts, d’autres sont en train de manger, certains rigolent à gorges déployées heureux de pouvoir partir, quitter certainement un train de vie intense, les voyages font du bien au moral. Mon train est affiché à l’heure et le sept sera mon numéro de quai. Décidément, ce chiffre est partout, aujourd’hui. Finalement, il est en gare quand je rejoins le quai. Arrivée devant la voiture où ma place m’attend, une question se fraie une place dans ma tête. Que vais-je dire à mon employeur ? Assez drôle, n’est-ce pas ? Je pense à mon directeur alors que celui qui va être le plus furax est Raphaël, mais le sujet autour de ce dernier, je le détourne. Ok ! J’ai clairement besoin d’une arme pour éloigner mes ennemis. Prenant mes écouteurs, je lance une playlist tout en rejoignant ma place.

Le train débute sa balade, il se faufile sans difficultés, écrasant les quelques flocons de neige qui auraient osé se déposer sur le chemin de fer. Le soleil, lui, nous partage ses derniers rayons avant de laisser la lune nous illuminer de sa lumière plus froide. Petit à petit, je m’éloigne de cette ville, de ces grands immeubles qui gâchent la vue et enfin, je retrouve de grands espaces, des champs, je peux même apercevoir des animaux et je sais que le nombre de kilomètres qui me sépare de mon village diminue. Y’a pas à dire, l’hiver est ma période préférée. Que dis-je ? La neige, c’est ce que je préfère. J’ai juste envie de m’enrouler dans un plaid, d’allumer un feu de cheminée afin d’entendre le bois craquer au contact du feu. Mais aussi, de me servir une tasse de lait dans laquelle je rajouterai une boule de chocolat qui, en liaison avec la chaleur, s’ouvrirait afin de laisser flotter des chamallows. Les bonhommes de neige sont mes meilleurs amis. Déposant mon coude sur le revers de la fenêtre, je pourrais passer des heures à admirer le paysage enneigé sans me lasser.


— Mesdames, messieurs, ici votre conducteur de train, je vous informe que d’ici quelques minutes, votre train va entrer en gare de Liponie. Pour ceux qui ne connaissent pas ce village, je ne peux que vous conseiller de vous y arrêter. Si le Père Noël devait un jour faire une halte, pour recharger ses batteries, c’est bien dans ce petit village. Je vous souhaite une excellente soirée et de bonnes fêtes.


C’est magique, le pouvoir de ces fêtes de fin d’année sur le moral des personnes qui composent le train. Tout le monde affiche un sourire sur son visage.

Le train ralentit pour définitivement s’arrêter. Récupérant mes bagages, je descends de ce dernier. C’est quand mes pieds frôlent le sol de cette petite gare que je me rends compte que j’ai pris la bonne décision. Je ne m’attends pas à voir quelqu’un de familier n’ayant prévenu personne de mon arrivée. La gare de Liponie est éloignée du village, mais je croise les doigts pour qu’un bus m’y emmène. Ma valise glissant à côté de moi, j’emprunte le chemin de la sortie pour rejoindre l’arrêt de bus. Ouf ! On dirait que les événements sont avec moi. Grimpant dans le véhicule, je peste contre ma valise qui fait des siennes quand il faut affronter les marches.


— Luce ?


Levant ma tête vers le conducteur, les traits de son visage ne me sont pas inconnus.


— George ? Comment allez-vous ? demandé-je plus que surprise de le trouver encore derrière le volant d’un de ces engins de route.


Il conduit le bus principal du village depuis que je suis toute petite. Il était régulièrement là quand je devais le prendre et il avait toujours le petit mot réconfortant.


— Je suis tellement content de te voir.

— Moi aussi, George. Je ne pensais pas que vous conduisiez encore.

— Je n’arrive pas à arrêter. J’adore ça. Et toi, ma petite, comment ça va ?

— Ça va, merci, je viens rendre visite à ma grand-mère.


Dans peu de temps, maminou sera au courant de mon arrivée. Dans un petit village comme celui de Liponie, les nouvelles vont vite.


— George, est-ce que vous pouvez me déposer à la pâtisserie ?

— Oui, bien sûr. Mais, ma petite, à cette heure-ci, tu ne trouveras personne.

— Je sais.


Le moteur du bus se met en marche. Un coup d’œil dans les environs me montre que je suis seule dans celui-ci. Pas étonnant, c’est le dernier de la journée, les habitants du village sont déjà tous chez eux. La nuit pointe le bout de son nez et le froid dissuaderait toutes personnes de sortir. Je serre mon écharpe autour de mon cou et passe une main sur mon ventre pour le caresser tout en rassurant mon colocataire de corps. Tout va bien se passer ! Des frissons parcourent mon dos. Suis-je vraiment convaincue par ses paroles ? George enclenche le chauffage, il doit sentir que le froid paralyse mon corps et mes pensées.


— Merci, soufflé-je.

— Pas de problème, ma petite.

— J’ai l’impression qu’il fait de plus en plus froid, ici.

— Tu n’as pas tort, l’hiver est arrivé tôt cette année.


Pour mon plus grand bonheur, je suis heureuse que la saison des boules de neige commence tôt. Nous traversons le centre-ville et je ne cesse de regarder à travers la vitre pour me remémorer tous les bons moments que j’ai passés dans cet endroit. Une question trotte dans ma tête : Comment ai-je pu quitter ce village ?


— Nous y voilà.

— Merci, George. J’espère vous revoir vite.

— Bonne soirée, ma petite.

— Merci, à vous aussi.


Je me retrouve devant la devanture du magasin. Le salon de thé n’a pas changé. La vitrine est remplie de magnifiques fleurs séchées. Ma grand-mère y a rajouté des guirlandes lumineuses pour Noël. J’ai gardé un double des clés sans que celle-ci soit au courant. Utilisant ces dernières, je suis heureuse de constater qu’elle n’a pas fait changer la serrure. Une odeur familière de pâtisserie emplit mes narines, me plongeant quelques années en arrière. Appuyant sur l’interrupteur, la lumière vient éclairer la pièce. Ça n’a pas changé. Les peintures sont, en revanche, plus pâles et écaillées à certains endroits. Les chaises en bois qui entourent les tables ont été rafistolées avec des bouts de scotch. C’est étrange que mamie ait laissé cet établissement vieillir comme ça. Les pâtisseries ont été rangées, mais je sais où je vais pouvoir les trouver. Je me dirige vers la réserve.


BIP, BIP, BIP