CHAPITRE 1 - LA BOÎTE DE PANDORE
Dakar, bientôt 23H. L'air est épais, saturé d'humidité et de relents d'essence. Les réverbères jettent des halos blafards sur l'asphalte usé, où des flaques réfléchissent les enseignes clignotantes des commerces encore ouverts. Les klaxons hurlent, les vrombissements de scooters se mêlent aux bribes de conversations. L'agitation nocturne d'une ville qui ne dort jamais.
Kiné et Mina avancent d'un pas léger sur le trottoir bondé, portées par l'euphorie du dîner.
Kiné (tirant sur sa manche, œil malicieux)
— Franchement, le serveur n'a pas arrêté de te matter. J'étais sûre qu'il allait t'écrire son numéro sur l'addition.
Mina (roulant des yeux, haussant les épaules)
— Tu dis ça à chaque fois ! Imagine si je devais tomber dans le piège de tous les mecs mignons de Dakar...
Elles rient, un rire clair qui tranche avec la cacophonie ambiante. Kiné consulte son téléphone. Son expression change légèrement.
Kiné (regardant l'heure)
— Il se fait tard, on rentre ?
Mina (s'étirant, la fatigue s'insinuant dans ses gestes)
— Ouais, demain je bosse tôt. On chope un taxi.
Elles s’avancent au bord du trottoir. Un taxi vieilli, peinture ternie par les années, avec l'enseigne lumineuse *YobuMa* sur son toit, freine dans un crissement sur le bitume.
Le chauffeur, la quarantaine, peau luisante sous la lumière jaune du lampadaire, un cure-dent coincé entre les lèvres, jauge les deux jeunes femmes à travers le rétroviseur.
Le chauffeur (voix rauque, indifférente)
— Vous allez où ?
Mina (sans perdre de temps)
— Liberté 6 et Mermoz. Combien ?
Un bref échange, des chiffres lancés du bout des lèvres. Accord tacite.
Le chauffeur (hochant la tête)
— Montez.
L’habitacle sentait le tabac froid et le plastique surchauffé. Kiné et Mina s’installent à l’arrière.
Le véhicule s'ébranle, s'insérant dans la circulation chaotique.
Les enseignes floues défilent par la vitre, néons tremblotants, silhouettes indistinctes sur les trottoirs. Le ronronnement du moteur masque à peine le vacarme extérieur.
Kiné (bâillant, laissant retomber sa tête contre l’appuie-tête)
— Je crois que j’ai trop mangé...
Mina (souriante, ironique)
— T’exagères toujours. Mais c'était bon, non ?
Kiné (yeux mi-clos, satisfaite)
— Grave. Faudra qu’on refasse ça.
Le taxi continue sa route, filant entre les ombres mouvantes de la ville.
Le taxi s’immobilise dans un soupir de freins fatigués, à une centaine de mètres de l’immeuble de Mina. Elle ouvre son sac, en sort quelques billets et les tend au chauffeur sans un mot. Puis, posant la main sur la poignée, elle se tourne vers Kiné.
Mina (voix basse, fatiguée)
— On s’appelle demain. Fais gaffe en rentrant.
Kiné (soupirant, regardant la nuit)
— T’inquiète. Bonne nuit.
D’un mouvement fluide, Mina descend et referme la portière. Le taxi reprend sa route, s’éloignant lentement dans le silence feutré de la nuit. Mina suivit du regard les feux arrière disparaître au bout de la rue avant de soupirer doucement. D’un geste machinal, elle fouilla dans son sac à main à la recherche de ses clés, puis remonta à pied vers son immeuble, jetant un dernier regard vers la rue silencieuse.
L’intérieur du taxi vibrait légèrement au rythme du moteur. Kiné, la joue appuyée contre la vitre, observait les rues presque désertes qui défilaient. La nuit dakaroise avait ce quelque chose d’hypnotique : les éclats lumineux des lampadaires sur le goudron, les néons fatigués des boutiques encore ouvertes, et cette bande-son lointaine d’un monde qui refusait de s’endormir. Une vieille chanson de Nongo Lô s’échappait des enceintes fatiguées du véhicule, ajoutant une touche de mélancolie à l’instant.
Soudain, une vibration brève résonne dans l'air confiné du taxi, immédiatement suivie d'une lueur bleutée qui éclaire fugacement le siège à côté d'elle.
KINÉ (fronçant les sourcils, curieuse)
— C'est quoi ça… ?
Sur le siège où Mina était assise quelques minutes plus tôt, un téléphone gisait dans l’ombre. Un téléphone noir, banal en apparence, mais étrangement déplacé.
D’un coup d’œil furtif, elle scruta le rétroviseur. Le chauffeur, impassible, fixait la route, indifférent à ce qui se passait à l’arrière.
Ce n’était pas le téléphone de Mina.
D’un geste lent, presque hésitant, elle tendit la main et attrapa l’appareil. L’écran vibra légèrement sous ses doigts, affichant une notification unique : un message d’un numéro inconnu. Mais l’aperçu du texte était masqué.
Un frisson imperceptible la secoua. Son instinct lui soufflait qu’elle aurait dû reposer ce téléphone, feindre de ne rien avoir vu. Mais c’était plus fort qu’elle.
Ses doigts glissèrent sur le bouton latéral. L’écran s’illumina.
Et sans le savoir, elle venait d’ouvrir une porte qu’elle ne pourrait plus refermer.
Une jolie villa moderne, aux lumières tamisées, dans le quartier résidentiel calme des Almadies. Devant le portail, une jeune femme élégante, voile léger sur les épaules, sort de la maison et se dirige tranquillement vers la route.
La jeune femme mystérieuse, dans la trentaine environ, a une silhouette élancée et des gestes maîtrisés. Elle ajuste son sac à main, sort un téléphone noir qu’elle consulte rapidement avant de le glisser dans la poche intérieure de sa veste. Son regard balaie la rue presque vide, puis elle lève une main pour arrêter le taxi qui s’approche lentement.
Le véhicule s’arrête juste à sa hauteur. Le chauffeur, un homme dans la quarantaine, baisse la vitre avant de demander.
LE CHAUFFEUR (d’un ton courtois) :
— C’est vous qui avez commandé un taxi ?
LA JEUNE FEMME (d’un ton affirmé) :
— Oui, c'est moi. YobuMa ?
LE CHAUFFEUR :
— Oui.
LA JEUNE FEMME :
— On va à Ngor.
Elle s’installe sur le siège arrière, croisant les jambes avec grâce. D’un simple geste, elle réajuste son sac à main sur ses genoux, jetant un dernier regard à l’extérieur avant que la voiture ne redémarre.
Elle consulte à nouveau son téléphone. Il indique 22H30. Elle le glisse dans sa poche.
Le taxi s’éloigne des Almadies, filant à travers les rues silencieuses de Dakar.
Le taxi file à travers la nuit encore animée, glissant entre les rues éclairées par les néons des boutiques encore ouvertes et l’ambiance des restaurants. La femme reste silencieuse, fixant distraitement la ville qui défile derrière la vitre.
Le téléphone vibre brièvement dans sa poche. Elle le sort, jette un regard rapide à l’écran. Quelques échanges de SMS, puis elle le repose machinalement à côté d’elle sur le siège, le temps de fouiller dans son sac.
Le regard perdu, elle est absorbée par ses pensées, caressant inconsciemment la lanière de son sac.
Le taxi ralentit, puis s’arrête devant un restaurant discret mais chic. La voix du chauffeur la tire brusquement de sa torpeur.
LE CHAUFFEUR
— On est arrivés.
Elle sursaute légèrement, comme prise au dépourvu, et cligne des yeux avant de récupérer son sac. Elle tend un billet sans vraiment regarder, referme son sac d’un geste rapide et descend avec élégance.
Un instant, elle s’arrête. Son regard flotte dans le vide, une seconde d’hésitation à peine perceptible. Son corps amorce un demi-tour vers le taxi… mais non. Elle secoue discrètement la tête et avance vers l'immeuble.
Le taxi redémarre aussitôt, emportant avec lui le téléphone abandonné sur le siège arrière. Il est 22H40.
À peine cinq minutes plus tard, le même taxi s’arrête un peu plus loin. Deux nouvelles passagères montent à bord : Kiné et Mina.
À l’arrière, le téléphone noir, silencieux.
L’appartement, perché en hauteur, offre une vue plongeante sur l’océan. L’éclairage tamisé, le mobilier moderne et minimaliste laissent transparaître une élégance discrète. De grandes baies vitrées laissent entrer la lumière des lampadaires de la ville, projetant des ombres mouvantes sur les murs.
Au centre du salon, la jeune femme est installée sur un canapé en velours sombre, une coupe de cocktail à la main. En face d’elle, l’homme, charismatique et sûr de lui, s’appuie contre un meuble bas, un verre posé à côté de lui.
Il l’observe, un sourire aux lèvres, mais son regard trahit une impatience contenue.
L’HOMME (calmement, mais avec une tension perceptible)
— Alors, tu as pu prendre des images ?
Elle esquisse un sourire énigmatique, savourant l’instant.
LA JEUNE FEMME (avec assurance)
— Évidemment. Tout ce que vous vouliez, et même plus.
Elle pose son verre, se redresse légèrement et glisse une main dans son sac à main. Son attitude confiante vacille quand ses doigts ne rencontrent que du vide. Elle fouille nerveusement. Rien.
Ses sourcils se froncent légèrement. Elle accélère ses gestes, retourne son sac sur ses genoux, une pointe d’agacement dans les mouvements.
L’homme, intrigué, la fixe.
L’HOMME (se raidissant légèrement)
— Un problème ?
Elle relève les yeux vers lui, un mélange de surprise et de panique naissante dans le regard.
LA JEUNE FEMME (murmurant, presque pour elle-même)
— Mon téléphone…
Son souffle se coupe. L’image du taxi lui revient brusquement en mémoire. Le siège arrière, les SMS… L’appel du chauffeur au moment de payer… Elle l’a oublié.
Elle blêmit, relève la tête lentement vers l’homme dont le regard s’est assombri.
Un silence pesant s’installe.
L’ambiance feutrée de l’appartement vole en éclats sous l’effet de sa panique soudaine. Elle fouille désespérément son sac, éparpillant son contenu sur la table basse. Son souffle est court, ses mains tremblent.
LA JEUNE FEMME (à voix basse, secouant la tête frénétiquement)
— Non… Non, non, non…
L’homme, jusque-là détendu, se redresse brusquement. Son regard devient perçant, son corps se tend comme un prédateur qui sent un danger imminent.
L’HOMME (d’une voix froide et tranchante)
— Qu’est-ce que tu veux dire par non ?
Elle relève des yeux paniqués vers lui, ses pupilles dilatées par l’angoisse.
LA JEUNE FEMME (haletante)
— Mon téléphone… Je l’ai perdu…
Un silence glacial s’abat sur la pièce. L’homme pose lentement son verre sur la table. Son expression change. Plus de surprise. Plus d’inquiétude. Juste une froide résolution.
L’HOMME (menaçant, glacé)
— Perdu ?
Elle vacille, tente de reprendre son souffle, mais le chaos emplit son esprit.
Dans ce foutu taxi YobuMa.
Elle n’a pas besoin de dire où. Il a déjà compris.
ABO (pressant, voix tendue)
— Tu as gardé les coordonnées du taxi, au moins ?
OXANE (blême, à peine un murmure)
— Elles étaient dans le téléphone…
Un silence.
ABO (serrant la mâchoire)
— Putain…
Un silence de plomb.
L’homme expire lentement par le nez, son regard se durcit. Il passe une main sur sa mâchoire comme pour contenir une impulsion plus violente.
L’HOMME (voix plus froide, perçant)
— Il était verrouillé ?
Elle acquiesce aussitôt, trop vite.
LA JEUNE FEMME (pressée, presque suppliante)
— Oui… Oui, bien sûr.
C'était un mensonge. Une erreur stupide. Elle avait désactivé le verrouillage pour que l’enregistrement ne s’interrompe pas. Trop concentrée sur sa tâche, trop sûre d’elle, elle avait oublié de le remettre. Et maintenant, ce détail pouvait tout faire basculer. Le piège risquait de se retourner contre eux.
L’HOMME (haussant un sourcil)
— Reconnaissance faciale ? Code ?
LA JEUNE FEMME (baissant les yeux)
— Code.
L’homme ne bouge pas, mais l’air autour de lui change. Il se détourne légèrement, saisit son verre d’un geste lent et le vide d’un trait, comme pour s’accorder un instant de réflexion.
Il repose son verre avec soin, puis se tourne vers elle, son visage à présent impassible, froid comme une lame affûtée.
Brièvement, il ferme les yeux. Une tension brève contracte sa mâchoire. Puis, il rouvre les paupières, et dans son regard, une lueur dangereuse.
L’homme s’éloigne de quelques pas, la main sur le menton, son esprit déjà en train de cartographier les prochaines étapes.
D’un geste sec, il sort son téléphone et compose le numéro du téléphone oublié. Ses yeux sont fixés sur la jeune femme, mais son esprit est ailleurs, calculant déjà les conséquences possibles.
Il fixe un point invisible devant lui, son téléphone collé à l’oreille. Lorsqu’une voix féminine répond enfin à l’autre bout, il module instantanément son ton, troquant sa froideur pour une douceur feinte.
L'HOMME (voix posée, presque chaleureuse) :
— Bonsoir… Excusez-moi de vous déranger à cette heure. Je crois que vous avez trouvé ce téléphone appartenant à ma fille. Elle l’a oublié dans un taxi il y a peu…
Il laisse un silence s’installer, guettant la réaction de son interlocutrice.
De l’autre côté, une hésitation palpable.
VOIX FÉMININE (prudente) :
— Ah… Oui, euh… Je suis tombé dessus, oui.
L’homme esquisse un sourire, comme s’il venait d’amadouer sa proie.
L'HOMME (voix bienveillante) :
— Ah, super ! Elle était paniquée, vous savez comment sont les jeunes avec leurs téléphones… Vous êtes où ? Je peux envoyer quelqu’un le récupérer tout de suite.
Un temps d’arrêt.
L’homme sent la méfiance au bout du fil.
VOIX FÉMININE (méfiante) :
— Vous avez dit… votre fille ?
L’HOMME (sans se démonter) :
— Oui. Une vraie tête en l’air ! Heureusement que vous êtes tombée dessus.
Un silence. Trop long.
L’homme fronce imperceptiblement les sourcils. Quelque chose ne va pas.
Puis, un bip sec retentit. L’écran de son téléphone affiche brutalement "Appel terminé."
Il éloigne lentement l’appareil de son oreille. Le téléphone de l’autre côté vient de s’éteindre.
Son sourire disparaît instantanément.
L’HOMME (murmurant pour lui-même)
— Elle a coupé l’appel. Ce qui veut dire qu’elle a des doutes… ou pire. Elle a dû comprendre que quelque chose clochait. Elle a sûrement dû visionner les vidéos compromettantes.
Face à lui, la jeune femme, qui n’a pas perdu une miette de l’échange, semblait sur le point de s’effondrer.
LA JEUNE FEMME (voix tremblante) :
— C’est… C’est mauvais signe, non ?
L’homme ne répond pas. Il est déjà en train de réfléchir.
Quelque part en ville, une inconnue détient son téléphone, se demandant sûrement si elle devait le rendre.
L'homme reste immobile, les mâchoires serrées.
Le silence dans la pièce est aussi pesant qu’une chape de plomb. Il inspire profondément, contrôlant la montée d’agacement qui menace de fissurer son masque d’impassibilité.
Il tend la main vers la table, récupère son paquet de cigarettes et en fait glisser une entre ses doigts. Un geste mécanique. Réfléchi.
L’HOMME (presque pour lui-même) :
— Si elle a éteint le téléphone… c’est qu’elle réfléchit.
Il lève les yeux vers la jeune femme, qui se ronge nerveusement la lèvre inférieure.
LA JEUNE FEMME (à voix basse) :
— Elle va aller voir la police ?
Il allume sa cigarette, inspire lentement, puis relâche un filet de fumée.
L’HOMME (calme, précis) :
— Je ne crois pas.
Son regard se durcit légèrement, il tapote la cendre dans un cendrier, pensif.
L’HOMME (d’un ton tranchant)
— Il faut la retrouver avant qu’elle ne décide de faire quoi que ce soit avec.
Kiné referma la porte de sa chambre derrière elle et poussa un long soupir. Elle laissa tomber son sac sur la coiffeuse, défit ses talons d’un geste las et s’affala sur son lit.
Elle ferma les yeux un instant, essayant d’attraper quelques bruits provenant de l’appartement. Rien. Juste le silence.
Ses parents dormaient sûrement déjà. Quant à Abou, son petit frère, il était sûrement retourné dans sa chambre après lui avoir ouvert la porte de l'appart. À cette heure, il devait être absorbé par un de ses films comme à son habitude.
Kiné passa une main sur son visage, massant ses tempes. L’épuisement alourdissait ses membres, mais son esprit, lui, restait en alerte. Trop de choses tournaient dans sa tête.
Elle inspira profondément. Il fallait qu’elle dorme un peu… au moins pour cette nuit.
Mais une vibration brisa le silence.
Son sac.
Le téléphone.
Elle l’avait oublié pendant un instant.
Son regard glissa vers la coiffeuse, là où reposait son sac.
Elle hésita une seconde, puis se leva et s’en approcha. Sa main se referma sur le tissu, son souffle légèrement suspendu.
Curiosité.
Elle plongea la main à l’intérieur, ses doigts frôlant l’écran.
Son cœur battait un peu plus vite alors qu’elle sortait enfin le téléphone du sac.
Elle l’active. Pas de code. L’écran s’illumine immédiatement, révélant un fond d’écran neutre et une interface sobre. Il est 23H35.
Elle hésite, puis fait glisser son doigt sur l’écran. Galerie.
Des photos et des dizaines de vidéos récentes. Elle clique sur l’une d’elles.
L’image tremble un instant avant de se stabiliser.
Un lit luxueux. Des draps défaits. Des gémissements étouffés.
Kiné écarquille les yeux. Deux hommes, en plein ébat avec une jeune femme.
Elle passe à une autre vidéo.
Un autre lieu. Une autre scène. Il y en a plein.
Elle s'attarde sur les visages... Son cœur rate un battement.
Elle en reconnaît deux. Des hommes politiques célèbres, influents, puissants.
Et l’un d’eux…
Celui qui est en tête des sondages pour la présidentielle.
KINÉ (murmurant, abasourdie) :
— Oh… putain.
Ses doigts tremblent légèrement alors qu’elle fait défiler les fichiers. Une collection entière d’actes sordides.
Elle lâche le téléphone sur ses genoux, le souffle court. Son esprit tourne à toute vitesse.
Puis, une sonnerie brise le silence.
Elle sursaute violemment.
L’écran du téléphone affiche "Numéro inconnu."
Elle hésite, le regard fixé sur l’écran qui vibre entre ses mains.
Elle décroche.
VOIX DE L’HOMME (calme, posée) :
— Bonsoir… Je crois que vous avez trouvé ce téléphone appartenant à ma fille. Elle l’a oublié dans un taxi.
Kiné se fige.
Le ton est doux, mais quelque chose cloche.
VOIX DE L’HOMME (toujours affable) :
— Ah, super ! Elle était paniquée, vous savez comment sont les jeunes avec leurs téléphones… Où êtes-vous ? Je peux envoyer quelqu’un le récupérer tout de suite.
Son regard glisse sur les vidéos encore affichées.
Elle plisse les yeux. Elle n’y croit pas une seconde.
Son pouce frôle l’écran, prête à lancer un enregistrement.
KINÉ (méfiante, ton ferme) :
— Vous avez dit… votre fille ?
Un bref silence.
Puis, le téléphone s’éteint brusquement.
Écran noir. Batterie à plat.
Kiné reste immobile quelques secondes, fixant l’appareil éteint dans sa main.
Elle est seule, au milieu de la nuit, avec un téléphone qui ne devrait pas être entre ses mains.
Et à l’autre bout du fil, quelqu’un sait qu’elle l’a… et qu'elle en a peut-être visionné le contenu.
Par chance, Kiné a un chargeur du même type et entreprend donc de recharger le téléphone éteint.
Une lueur bleue s’affiche brièvement sur l’écran avant que le symbole de batterie vide ne s’installe.
Elle souffle bruyamment, les pensées en vrac.
Ses doigts tremblent légèrement alors qu’elle passe nerveusement une main dans ses cheveux.
L’image de ces vidéos, ces hommes politiques, leurs visages déformés par le plaisir, lui revient en boucle. C'est du lourd. Du très lourd.
Dans sa tête, tout se mélange, c'est la confusion totale.
Elle serre les dents, le regard fixé sur l’écran éteint.
Kiné ne le sait pas encore, mais elle vient de mettre les pieds dans une affaire dont elle risque de ne pas sortir indemne.
Mina est allongée sous sa couverture, son téléphone posé sur la table de nuit. Le silence de son appartement l’apaise, et ses paupières commencent à s’alourdir.
Le vibreur brise la quiétude.
Elle tend le bras, attrape son téléphone d’un geste lent. Kiné s’affiche à l’écran.
Elle soupire avant de décrocher.
MINA (voix ensommeillée, taquine)
— S’il te plaît, laisse-moi dormir…
KINÉ (voix tremblante, paniquée)
— C’est la merde, ma chérie. La vraie merde.
Mina se redresse immédiatement dans son lit. La panique dans la voix de Kiné lui arrache toute trace de fatigue.
MINA (inquiète)
— Attends… Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
KINÉ
— J’ai trouvé un téléphone dans le taxi. Je l’ai allumé et… putain, Mina… y’a des vidéos dedans…
MINA
— Des vidéos de quoi ?
Silence.
Kiné ferme les yeux une seconde, la gorge nouée. Puis elle lâche :
KINÉ
— Des vidéos… compromettantes. Des hommes politiques. Des trucs très graves.
Mina fronce les sourcils, essayant d’anticiper ce qui pourrait suivre.
MINA
— Compromettantes comment ?
KINÉ (presque à voix basse, comme si quelqu’un pouvait l’entendre)
— Des sextapes, Mina. Des types ultra puissants… et pas n’importe qui. Un des gars est en pleine campagne électorale.
Un silence pesant s’installe. Mina prend quelques secondes pour assimiler.
MINA
— Quel gars ?
KINÉ (hésite, puis lâche brutalement)
— Momar Youm.
Mina écarquille les yeux, puis laisse échapper un rire nerveux.
MINA
— Momar Youm ? Tu veux dire… NOTRE Momar Youm national ? Le candidat qui nous bassine avec ses discours sur la morale et les valeurs ?
Kiné serre le téléphone dans sa main, les jointures blanchies par la tension.
KINÉ
— Exactement. Et y’a pire… Quelqu’un a déjà appelé pour le récupérer. Un homme. Il a dit que c’était le téléphone de sa fille… mais je sais qu’il mentait.
Mina se frotte le front, le cerveau en ébullition.
MINA
— Tu lui as dit où tu étais ?
KINÉ (nerveuse, secouant la tête)
— Non. Heureusement, le téléphone s’est éteint avant que je ne dise quoi que ce soit…
Mina prend une inspiration profonde. Son instinct lui hurle que cette histoire va très mal tourner.
MINA
— Kiné… écoute-moi bien. Tu ne touches plus à ce téléphone. Tu sors de chez toi et tu viens ici. Tout de suite.
Kiné jette un regard au téléphone toujours en charge. Dès qu’il s’allumera complètement, elle pourra creuser plus
Dès qu’il s’allumera complètement, elle pourra creuser plus profondément. Voir s’il y a autre chose. Des noms, des messages, des indices sur la personne qui a enregistré ces vidéos…
Mais son instinct lui hurle que chaque seconde passée avec ce téléphone entre les mains l’enfonce un peu plus dans quelque chose de dangereux. D’incontrôlable.
Elle déglutit difficilement, les pensées en vrac.
KINÉ (à voix basse, presque pour elle-même)
— C’est une putain de bombe…
Mina serre les dents.
MINA
— Alors dépêches toi et viens. Maintenant.
Kiné inspire profondément, attrape son sac, jette un dernier regard au téléphone en charge… puis se lève d’un bond.
KINÉ
— J’arrive.
Il est 23H50.
Abo reste immobile. Il réfléchit. Lentement, il tourne la tête vers Oxane. Son regard pèse sur elle, froid, clinique.
Un silence. Lourdeur suspendue. Puis, d’un ton étrangement détaché :
ABO
— Après tout… ce n’est pas si mal.
Oxane fronce les sourcils, méfiante.
ABO
— La vidéo devait sortir tôt ou tard. Si le chantage ne passait pas… c’était le plan B.
Un frisson la traverse. Son ton. Son regard. Il parle comme si tout était déjà acté.
OXANE (lente, mesurée)
— La vidéo… avec moi dessus ?
Abo incline à peine la tête.
ABO
— Oui. Mais détends-toi. On t’aurait exfiltrée avant. Et avec ce que t’as déjà touché, t’es mieux lotie que beaucoup. Si tout roule… tu prendras même le double.
Un rire lui échappe. Sec, nerveux. Il enfle, se brise net.
Elle comprend.
Elle n’a jamais été une joueuse. Juste un pion. Jetable.
Son regard se durcit.
OXANE
— J’ai une vie, Abo. Cet argent n’effacera rien. Une fois la vidéo dehors, c’est fini. C’était pas le deal. Du chantage, pas une exécution publique.
Abo crispe la mâchoire. Son regard devient acier trempé.
ABO (tranchant)
— Une vie, toi ? Et lui, t’y as pensé ? C’est pas nous qui l’avons piégé. C’est toi qui l’as attiré. Toi qui l’as filmé. Alors épargne-moi ton petit numéro de victime.
Une tension sourde s’écrase entre eux. Oxane tressaillit. Une grande peur se glisse soudain dans ses tripes.
Mais elle la repousse.
Une pensée germe. Un dernier levier. Une carte non jouée.
Elle se redresse. Son ton change. Plus posé. Calculé.
OXANE
— Ses vidéos sont aussi dans mon téléphone.
Abo se fige. Infime réaction. Mais elle la voit.
La brèche.
ABO (lourd)
— De quoi parles tu ?
Elle soutient son regard. Goûte ce moment.
OXANE (presque amusée)
— Ton patron, Moussa.
Un silence. Dense. Oppressant.
Elle savoure.
OXANE
— Je nous ai filmés. Toi, lui, moi. Une assurance. C’était ton idée, non ?
Un battement de cœur.
Puis Abo explose.
Le revers fuse. Brutal. Oxane bascule. Son crâne heurte le sol. La douleur éclate. Un cri étranglé meurt dans sa gorge.
Elle a à peine le temps d’inspirer.
Abo ne bouge plus. Poing crispé. Souffle court. Fixe le vide.
Une seconde. Deux.
Puis il s’effondre sur le lit. Le regard perdu.
Oxane roule sur le côté. Presse sa joue brûlante. Elle ne dit rien.
Elle l'a vu.
La peur.
Minuit passé. La ruelle est déserte, écrasée sous une obscurité épaisse que seules quelques lampes vacillantes parviennent à percer. La ville semble retenir son souffle.
Dans l’habitacle confiné, Abo est figé, une cigarette coincée entre ses doigts. La braise rougeoyante éclaire fugitivement son visage fermé, projetant des ombres vives et brisées sur sa mâchoire crispée. Son autre main serre son téléphone, les jointures blanchies par la tension.
Un regard vers l’écran. Hésitation. Un soupir long et lent. Puis, enfin, il compose un numéro.
Une sonnerie. Deux. Trois.
Au bout du fil, un silence statique avant qu’une voix rauque, ensommeillée mais méfiante, ne brise l’attente.
MOUSSA SYLLA (voix lasse, impatiente)
— Oui ?
ABO (voix tendue, mesurée)
— On a un problème.
Un silence lourd s’abat. On entend juste le moteur d’une voiture lointaine qui passe au ralenti, ses phares rasant la ruelle comme un projecteur indiscret.
Moussa soupire. Abo l’imagine déjà en train de se redresser dans son canapé, d’allumer une lampe tamisée, le visage mi-fatigué, mi-exaspéré.
MOUSSA SYLLA
— Quel genre de problème ?
Abo glisse un regard nerveux aux rétroviseurs. Rien. Juste l’obscurité gluante de la nuit. Pourtant, son instinct hurle que quelque chose est déjà en mouvement, là, dehors.
Il se cale dans son siège, choisissant ses mots avec soin.
ABO
— La fille. Elle dit avoir pris des images sensibles d’elle et de notre… client. Mais… elle a merdé. Son téléphone a disparu. Oublié dans un taxi.
Un autre silence. Mais cette fois, il est plus épais. Plus dangereux. Abo perçoit la façon dont Moussa absorbe l’information, millimètre par millimètre.
ABO
— Une femme l’a trouvé. Je l’ai eue en ligne, mais elle a coupé.
De l’autre côté, Moussa ne dit rien. Son souffle s’est ralenti. Mauvais signe. Lorsqu’il parle enfin, sa voix est un pur filament d’acier.
MOUSSA SYLLA (glacial)
— Tu réalises ce que ça veut dire ? Si ce téléphone tombe entre de mauvaises mains…
ABO (voix plus basse, presque rauque)
— Je le sais. Je suis déjà dessus.
Un bruit de pas feutré se devine à l’autre bout du fil. Abo imagine Moussa, debout dans son salon, son regard perçant l’ombre, son poing crispé.
Puis Abo hésite. Un quart de seconde. Juste assez pour que Moussa le sente.
MOUSSA SYLLA (brusque)
— Quoi encore ?
ABO (prudemment, mais ferme)
— La fille… Elle avait aussi d’autres vidéos.
L’air lui-même semble se figer.
MOUSSA SYLLA (grondant)
— Qu’est-ce que tu racontes ? Des vidéos de quoi ?
Abo ferme brièvement les yeux, son pouce tapotant nerveusement le volant. Lorsqu’il répond, sa voix est plus basse, plus contrainte.
ABO
— De vous. Avec elle, dans l’appart.
Un battement de silence. Puis, un bruit sourd. Un objet qui heurte une table. Un verre qui bascule.
Moussa vient de se redresser d’un bloc.
ABO (pressant, à contrecœur)
— Elle a dit que c’était une assurance pour elle. Juste au cas où.
Le fil reste muet. Puis, soudain, un éclat de rage brute.
MOUSSA SYLLA (hurlant)
— Putain de merde, ABO !
Abo serre les dents, encaisse. L’air autour de lui est devenu plus dense, plus électrique.
MOUSSA SYLLA (reprenant, plus bas, plus coupant encore)
— Dis-moi que tu vas retrouver ce téléphone.
ABO (sans hésitation)
— Je vais le retrouver.
Un silence suspendu. Puis la phrase que redoutait Abo :
MOUSSA SYLLA
— Et la fille ?
Abo ravale sa salive. Il sait où cette conversation va finir.
ABO (voix mesurée)
— Elle est sous contrôle. Mais… faut gérer ça proprement.
Un bref ricanement, froid, acéré comme un rasoir.
MOUSSA SYLLA (coupant net)
— Il n’y aura rien de propre si ce téléphone est déjà ailleurs. Si quelqu’un a vu son contenu…
Il ne termine pas sa phrase. Il n’en a pas besoin.
Abo ferme les yeux. Le poids de l’implication s’écrase contre ses tempes.
ABO (dans un souffle)
— Compris.
Un clic. Ligne coupée.
Abo reste un instant immobile. Seul dans cette ruelle vide qui semble tout à coup plus oppressante. La lumière d’un réverbère grésille au loin, une ampoule mourante sur le point d’exploser.
Puis, lentement, mécaniquement, il écrase sa cigarette à peine entamée et rallume le moteur.
La chasse est ouverte.
Le silence. Un silence épais, coupé seulement par le tic-tac méthodique d’une horloge murale. 00h10.
Moussa Sylla est assis, seul. Dos voûté, coudes sur les genoux. La tête entre les mains. L’écho de l’appel qu’il vient de recevoir résonne encore dans son esprit.
Son regard perdu trahit une fatigue qui n’a rien de physique. C’est l’usure d’un homme qui voit son empire vaciller.
Il a bâti cette image, poli chaque détail de son ascension, verrouillé chaque faille. Il a tout misé sur cette campagne. Tout. Des années de manœuvres, de sacrifices, de compromissions.
Et là, en une fraction de seconde, une erreur. Une putain d’erreur. Un téléphone oublié dans un taxi. Un détail insignifiant, mais potentiellement fatal.
Le régime en place lui avait donné les moyens. Il était leur atout, leur pièce maîtresse. Mais le pouvoir ne pardonne pas les failles. Une faiblesse, et on devient un pion sacrifiable.
Il le sait. Il les connaît.
Avant la politique, il était dans l’immobilier. Un secteur où seuls les plus rusés survivent. Il a su s’étendre, infiltrer d’autres marchés. Bâtiment, services, import-export. Toujours une longueur d’avance. Toujours un coude d’avance.
Ses succès ne doivent rien au hasard. Alliances. Réseaux. Deals de l’ombre. Il a appris à naviguer entre les égos, à flatter les bons, à neutraliser les autres.
Jusqu’ici, il n’avait jamais perdu.
Mais ce soir, il vacille.
Son regard fixe un point invisible dans la pièce. Une seule certitude : il faut réagir. Vite.
Avant que cette erreur ne devienne sa chute.
Silence. L’ambiance feutrée du salon contraste avec la tempête qui ravage l’esprit de Moussa Sylla.
Les lumières tamisées projettent des ombres élégantes sur les murs. Luxe discret, mobilier sobre mais raffiné. À travers la grande baie vitrée, la ville s’étend, vaste et indifférente. Une toile de lumières froides qui scintillent dans la nuit.
Moussa est pensif, l'air perdu. Le tic-tac de l’horloge scande son angoisse.
VOIX (hors champ) (inquiète, à demi-mot)
— Moussa ?
Léger sursaut. Il tourne la tête.
Dieynaba, en peignoir de soie, se tient à l’entrée du salon. Fatiguée. Inquiète. Elle n’a jamais aimé ces silences. Ces nuits où il disparaît dans ses pensées, enfermé derrière un mur invisible.
DIEYNABA
— Qu’est-ce qui se passe ? C’était quoi cet appel ? Tu es sorti du lit, l’air… inquiet.
Elle s’avance doucement. Cherche ses yeux.
Il se redresse, efface l’ombre sur son visage. Un sourire fugace. Mensonge poli.
MOUSSA (calme, posé)
— Ce n’est rien. Juste un contretemps. Tout va bien.
Elle le fixe, dubitative. Une pause. Puis, un soupir. Elle hoche la tête, résignée.
DIEYNABA (voix basse)
— Viens te recoucher chéri… Il est tard.
Un instant suspendu. Il effleure sa main. Puis suit sa femme.
Dans le salon vide, l’horloge continue son tic-tac implacable.
Un reflet dans la pénombre. L’appartement est silencieux, figé dans l’attente.
Seule la lueur bleutée du téléphone éclaire le visage crispé d’Abo. Il est affalé dans un fauteuil en cuir, dos légèrement voûté, coude posé sur la table basse en verre. Devant lui, un cendrier débordant de mégots. Une bouteille d’eau, à moitié vide.
Son regard ne quitte pas l’écran. La mâchoire serrée, il plaque le téléphone contre son oreille.
L’horloge murale affiche 00h45.
ABO (voix basse, impatiente)
— YoubuMa doit avoir des relevés. Le chauffeur qui a déposé la fille a utilisé l'application. Il y a forcément une trace.
Silence. À l’autre bout, un bruit de briquet. Une bouffée de fumée soufflée lentement.
VOIX AU TÉLÉPHONE (hésitante)
— T’as de la chance… Je connais un type qui peut t’aider. Il bosse pour eux, il a accès aux courses de la nuit. Mais il va falloir le motiver.
Abo ferme les yeux une seconde. Un muscle tressaille sur sa joue.
ABO (ton dur, tranchant)
— Mets-moi en contact avec lui. Tout de suite.
Soupir à l’autre bout. Des doigts tapotent un écran.
L’écran d’Abo s’illumine. Notification. Message. Numéro inconnu.
Il appelle aussitôt le numéro.
Une pièce exiguë, saturée de la lueur bleutée des écrans. L’odeur de café froid flotte dans l’air. Sur un bureau en désordre, des papiers froissés, un gobelet renversé.
Un homme en chemise froissée, casque sur les oreilles, navigue entre des fichiers. Il tapote nerveusement sur son clavier.
Son téléphone vibre sur la table, un appel inconnu. Il arque un sourcil, hésite, puis décroche.
OPÉRATEUR YOBUMA (méfiant, sec)
— Ouais ?
L’ombre d’Abo danse sur le mur, découpée par la lumière crue d’un lampadaire extérieur. L’appartement est plongé dans une pénombre épaisse.
Il fait les cent pas, téléphone rivé à l’oreille, sa main libre crispée sur sa hanche.
L’appel décroche enfin.
OPÉRATEUR YOBUMA (voix méfiante, légèrement ensommeillée)
— Allô ? Vous désirez ?
ABO (direct, tranchant)
— Écoute-moi bien. J’ai besoin d’une info sur une course. Une femme embarquée aux Almadies, déposée à Ngor. 22h30, environ. J'ai oublié quelque chose de précieux dans ce taxi.
Un silence. Abo serre la mâchoire. Il jette un regard à l’horloge murale. 00h47. Les secondes s’égrènent, implacables.
OPÉRATEUR YOBUMA (hésitant, méfiant)
— Hmm… T’as un nom ? Un numéro de course ?
ABO (agacé, impatient)
— Si j’avais ces infos, tu crois que je t’appellerais en pleine nuit ? Je veux juste le numéro les coordonnées du chauffeur. Dis-moi que tu peux me trouver ça.
Un soupir. En fond, le cliquetis d’un clavier. Une chaise qui grince.
OPÉRATEUR YOBUMA (calme, calculateur)
— Ça va me prendre du temps… et un bon motif pour risquer ma place.
Abo s’arrête net, un rictus amer aux lèvres.
ABO (froid, mordant)
— L’argent n’est pas un problème.
Un silence. Puis un léger rire à l’autre bout de la ligne.
OPÉRATEUR YOBUMA (amusé, provocateur)
— Ouais… mais combien exactement ?
L’horloge affiche 00h10.
Abo ferme brièvement les yeux, inspire lentement. Il n’a pas le temps de négocier.
Un sourire en coin. L'opérateur semble amusé par ce jeu.
OPÉRATEUR YOBUMA (calme, sûr de lui)
— Moi, j’ai besoin d’une raison pour fouiller.
Abo s’arrête net. Son regard s’assombrit.
ABO (bas, serré)
— L’argent n'est pas un problème.
L’horloge murmure. Silence pesant.
L’opérateur s’étire, bras croisés derrière la tête. Il balance, tranquille :
OPÉRATEUR YOBUMA (posé, calculateur)
— Trois cent mille.
Abo esquisse un rictus amer.
ABO (tranchant)
— Deux cent.
L’opérateur ricane, se redresse.
OPÉRATEUR YOBUMA (moqueur)
— Frère, tu veux que je risque mon taf pour deux cent ?
Abo ferme les yeux. Expire lentement. Pas le temps pour ça.
ABO (froid, menaçant)
— Ok, trois cent. Mais si tu me fais perdre mon temps… je viendrai moi-même.
L’opérateur sourit. Il aime ce jeu.
OPÉRATEUR YOBUMA (ton satisfait)
— Ok. Dès que l’argent tombe, je te trouve ton taxi en cinq minutes.
Abo raccroche d’un geste sec. Attrape sa veste. Il sort.
La nuit est loin d’être terminée.