Le jour des résultats
Le soleil d’août tapait fort sur la grande cour du prestigieux lycée Northveil Academy, où des dizaines d’élèves s’étaient rassemblés. L’air était lourd, presque étouffant, et malgré l’agitation, une fine brise tentait en vain d’apporter un peu de fraîcheur. Les conversations, les éclats de rire nerveux et les soupirs impatients se mélangeaient dans un bourdonnement constant.
L’atmosphère vibrait d’un mélange étrange d’excitation, de tension et d’espoir fébrile. Tout le monde retenait son souffle, suspendu au verdict tant redouté. Un panneau d’affichage trônait fièrement au centre de la cour, solidement accroché sur un chevalet en bois verni, autour duquel la foule se massait dans un chaos organisé. Sur une immense feuille blanche, des centaines de noms étaient soigneusement alignés en colonnes parfaites, imprimés en lettres noires impeccables, classés minutieusement par sections.
C’était le jour tant attendu. Celui de l’annonce des résultats du test d’admission. Celui qui marquait, pour beaucoup, la frontière entre l’avenir qu’ils espéraient et celui qu’ils redoutaient.
Au milieu de la cohue, Ysianne Lasson se frayait un passage avec une détermination fébrile. Son pas était vif, presque mécanique, son regard droit, focalisé sur le panneau comme si le reste du monde avait cessé d’exister. Les bousculades et les murmures autour d’elle n’étaient que des parasites sonores qu’elle ignorait.
Dans sa main droite, un gobelet de jus d’orange à moitié vide oscillait dangereusement à chaque mouvement. Elle portait machinalement le gobelet à ses lèvres de temps à autre, sans même prêter attention au liquide frais qui lui coulait dans la gorge. Sa main gauche, quant à elle, agrippait fermement la sangle de son sac à dos, les jointures blanchies sous la tension. Ses doigts tremblaient légèrement, trahissant l’anxiété qui la rongeait de l’intérieur.
Elle n’avait pas dormi de la nuit. Pas une seconde. Trop de pensées qui tournaient en boucle. Trop de scénarios catastrophes qui défilaient dans son esprit. Des et si… infinis qui venaient s’écraser contre sa raison épuisée. Et maintenant qu’elle y était, face à l’instant de vérité, son cœur cognait avec une telle force qu’elle avait l’impression qu’il allait déchirer sa cage thoracique pour s’enfuir.
Les élèves se pressaient, certains sautant déjà de joie, d’autres fronçant les sourcils, les yeux cherchant désespérément un nom parmi tant d’autres. Ysianne s’approcha enfin du panneau, le souffle court, et commença à balayer les listes du regard, ligne après ligne. Ses yeux parcouraient chaque colonne avec une rapidité fébrile, mais chaque seconde semblait s’étirer à l’infini.
“ Allez… allez… “ souffla-t-elle presque inaudiblement, tentant de garder son calme.
Puis soudain, son regard se figea net.
Ysianne LASSON, Admise en Terminale C.
Elle resta là, immobile, pendant quelques secondes. Comme si son cerveau avait un temps de latence, comme s’il doutait encore de l’information qu’il venait de recevoir. Puis la réalisation s’imposa brutalement, et un immense sourire étira ses lèvres. Pas un sourire contenu. Non. Un vrai, de ceux qui explosent sans prévenir, qui font monter des larmes aux yeux et qui nouent la gorge.
Elle aurait pu sauter en l’air, crier, appeler immédiatement sa mère pour lui annoncer la bonne nouvelle, prendre un selfie devant la liste en guise de trophée. Elle aurait pu faire tout ça. Mais son corps, visiblement, avait d’autres projets.
Un frisson parcourut son échine, aussitôt suivi d’une vague de nausée. Son estomac se contracta douloureusement, comme s’il cherchait à expulser l’excès d’émotions accumulé ces dernières semaines.
Elle porta instinctivement une main à son ventre, grimaça et chercha désespérément les toilettes du regard. La nausée, le vertige, l’euphorie et l’épuisement formaient un mélange explosif.
Et c’est à cet instant précis que tout bascula.
Trop absorbée par le tourbillon intérieur qui la submergeait, trop concentrée sur son malaise, elle ne vit pas le garçon qui avançait droit sur elle dans l’allée. Le choc fut brutal. Son épaule heurta violemment son bras, projetant le gobelet de jus d’orange en l’air. Le liquide s’envola avant de retomber en cascade sur la personne en face d’elle.
Le jus éclaboussa généreusement une chemise blanche immaculée, laissant une large tache orange poisseuse qui s’étalait lentement sur le tissu.
Un silence instantané tomba sur la scène, comme si le temps lui-même s’était figé pour observer l’accident.
— « Merde. »
Le garçon, surpris, s’arrêta net, les bras légèrement écartés du corps. Ses yeux se baissèrent lentement vers la tache collante qui s’étalait sur son torse. Il n’eut même pas le temps de réagir qu’une voix paniquée lui coupa la parole.
— « Désolée ! » lança Ysianne précipitamment, avant de reprendre sa course vers les toilettes sans se retourner.
Elle disparut aussitôt dans la foule, son visage rouge de gêne, laissant derrière elle le garçon planté là, chemise trempée, le regard toujours fixé sur la tâche.
Krys resta immobile quelques secondes, les sourcils légèrement froncés. Il détailla l’étendue des dégâts, le tissu imbibé, le jus dégoulinant lentement jusqu’à sa ceinture.
À sa gauche, un léger ricanement s’éleva. Nathan et Kevin, ses deux meilleurs potes, avaient assisté à la scène du début à la fin et n’en perdaient pas une miette.
— “ Sympa comme première rencontre, non ? “ Lança Nathan avec un sourire narquois, les bras croisés.
— “ Elle t’a dégommé et t’a même pas regardé, mec. Même pas un mouchoir, même pas un regard en arrière. Froid” , ajouta Kevin, hilare.
Krys soupira longuement, haussa les épaules et essuya du bout des doigts une goutte qui menaçait de tomber de sa chemise. Il n’était pas du genre à s’énerver pour si peu. Le genre de garçon qui garde toujours son calme, même quand la situation pourrait justifier une colère légitime.
Mais au fond de lui, il savait déjà une chose. Cette fille, qu’il ne connaissait pas encore, il ne comptait pas l’oublier. Quelque chose dans son visage pressé, son ton paniqué, son absence totale de contrôle dans l’instant… ça l’intriguait.
— “ On parie combien que tu la recroises avant la fin de la semaine ? “ s’amusa Nathan.
— “ Je parie même qu’il va la chercher exprès “, renchérit Kevin avec un clin d’œil complice.
Krys se contenta de sourire, mystérieux.
— “ On verra bien. “
Puis il fit demi-tour, s’éloignant calmement dans l’allée en essuyant machinalement le tissu collant de sa chemise, laissant ses deux amis derrière lui continuer à plaisanter.
Au loin, la voix d’un professeur appelait les élèves nouvellement admis à se regrouper dans la salle pour la réunion d’accueil. La rentrée venait à peine de commencer, et déjà, le destin avait décidé de s’amuser.









