L'éveil Des Vérités by Elia_MORGAN at Inkitt
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L'éveil des vérités

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Summary

Léa fuit. Son passé, son nom, ceux qui croient la connaître. Elle cherche la solitude, loin des ombres d’Alta et de Chicago. Une nouvelle vie, pour tenter d’effacer les fragments sombres d’un autrefois qui la hante encore, même dans ses rêves. Mais en elle, quelque chose s’éveille lentement mais dangereusement. Une présence ancienne, tapie dans sa chair. Son reflet vacille. Ses rêves saignent. Chaque nuit, elle appelle. Autour d’elle, le monde se fissure. Des inconnus la dévisagent comme s’ils l’attendaient. Des signes surgissent là où il ne devrait rien y avoir. Rien n’est là par hasard. Dans l’ombre, des forces s’agitent. Certaines cherchent à l’approcher. D’autres, à l’éteindre. Léa ne sait plus à qui se fier, ni même si elle peut encore se fier à elle-même. Mais la voix, en elle, devient plus forte. Elle murmure des vérités qu’elle commence à comprendre. Léa ne veut plus fuir. Elle veut devenir.

Status
Ongoing
Chapters
7
Rating
5.0 2 reviews
Age Rating
16+

Chapitre 1 : Une petite cabane en bois

Léa abandonne tout. Les États-Unis, ses amis, sa vie. Elle fuit Chicago, tourne le dos à Alta, et laisse derrière elle tout ce qui la rattachait à son passé : une existence pleine de blessures, de ruptures et d’ombres tenaces. Elle renonce à ses repères, à ses souvenirs, surtout à ces lieux imprégnés d’émotions trop lourdes à porter désormais, figés dans une douleur qu’elle ne veut plus affronter.

Elle se souvient parfaitement du moment où tout a basculé. Ce jour-là, elle venait de se disputer avec Nate. Il l’étouffait, trop présent, trop protecteur, incapable de comprendre qu’après la bataille contre Katia, elle avait besoin d’air, pas d’une cage dorée. La tension, déjà latente, avait explosé. Elle s’était réfugiée sur le canapé, le regard vide, lorsqu’elle était tombée par hasard sur un magazine abandonné là. Là, au détour d’une page, les photos avaient surgi. Des montagnes massives, drapées de brume, des forêts denses à perte de vue, des torrents limpides serpentant entre les sapins. Des paysages bruts, puissants, indomptés. À leur vue, quelque chose en elle s’était mis à vibrer. Elle avait senti une poussée d’oxygène dans sa poitrine, comme une douce sensation de liberté. Elle se souvient très bien s’être dit que les gens qui vivaient là bas avaient une chance inouïe. Ils avaient le silence, la nature et l’éloignement. Ils étaient loin de tout. Et c’était exactement ce qu’elle voulait à ce moment la de sa vie. Etre loin de tout ce cauchemar qui était devenu sa vie. Ces images s’étaient imprimées dans sa mémoire comme un ancrage. Sa louve, tapie au fond d’elle depuis des jours, s’était redressée d’un bond. Elle avait poussé un long grondement impatient, et Léa avait perçu son excitation comme un écho à sa propre envie :

- Il faut qu’on aille là-bas.

Ce jour-là, la graine du départ avait été plantée. Pourtant, à l’époque, quitter Alta lui semblait encore impensable, comme trahir une part d’elle-même, ou abandonner les derniers vestiges de ce qu’elle avait cru être un foyer. Mais le silence, les blessures, Marc, Mme Crumble... sa capacité à supporter cette vie avait érodé ses certitudes. Aujourd’hui, tout a changé. Désormais, Léa ne cherche plus à comprendre, elle veut fuir. Elle veut dissoudre son passé, échapper aux regards qui savent, aux souvenirs qui hantent. Là-bas, dans ce bout de terre reculé qu’elle n'a vu qu'en photo, elle espère trouver la paix, l’oubli, peut-être même une renaissance. Elle veut se fondre dans l’anonymat, disparaître jusqu’à ce que plus personne ne se souvienne de son nom.

Pour brouiller les pistes, elle embarque d’abord pour l’Allemagne, s’éloignant de tout ce qui pourrait permettre de remonter sa trace. De là, elle prend un bus pour Paris, puis poursuit sa route à pied, le cœur battant, les pensées en suspens. Et enfin, elle tend le pouce vers l’inconnu, sans carte ni destination précise, guidée seulement par une envie presque animale de trouver les montagnes du Jura, cet écrin de nature sauvage, dense et authentique. Elle n’a aucun plan en tête en arrivant, mais elle a besoin de ce lieu où elle pourra s’effacer ou peut-être devenir quelqu’un d’autre. Guidée par son instinct, le voyage la conduit dans un petit village, niché entre des sommets boisés et des prairies baignées de lumière. L’air y est vif, chargé de l’odeur des sapins et de la terre humide.

Dès son arrivée, Léa s’aventure dans les ruelles pavées, bordées de maisons en pierre aux volets colorés, où le temps semble suspendu. C’est là, devant l’unique épicerie du village, qu’elle croise un vieil homme au regard malicieux et le visage sympathique. Assis sur un banc de bois usé par les ans, la casquette vissée sur la tête, il semble faire partie du décor. Ses yeux vifs contrastent avec les rides profondes qui creusent son visage, et son sourire rayonne d’une bienveillance désarmante. C’est lui qui, d’un ton jovial, engage la conversation :

— Alors, mademoiselle, on découvre notre petit bout du monde ?

Il devine aussitôt qu’elle vient de loin. Lorsque Léa répond timidement, trahie par son accent américain, les yeux de l’homme s’illuminent :

— Ah, l’Amérique ! Le pays de la liberté ! lance-t-il, rêveur.

Il s’appelle Maurice et adore les Américains, lui qui n’a jamais quitté la France mais nourrit depuis toujours une fascination pour cette contrée lointaine qu’il connaît par les livres et les films. Dans cette rencontre improbable, Léa trouve quelque chose de rassurant. Maurice, avec sa bonhomie et sa curiosité sincère, tend la main à cette inconnue venue de nulle part.

Léa, qui décide de se faire appeler Anna par précaution, lui explique tant bien que mal qu’elle cherche un logement calme et isolé. Ce changement de prénom est une couche de plus pour effacer les traces de son ancienne vie. Maurice, bien qu’il comprenne difficilement tout ce qu’elle dit, semble deviner l’essentiel. Avec son accent prononcé et ses phrases hésitantes, “Anna” l’amuse et l’attendrit. Il l’écoute avec patience, le sourire indulgent. Quand elle évoque la possibilité d’un endroit retiré et peu coûteux où s’installer, Maurice pense aussitôt à une vieille cabane perchée dans la montagne.

— Une cabane rustique, très rustique, je te préviens, dit-il en riant, l’air un peu sceptique.

C’est tout ce qu’il nous faut, murmure la louve de Léa, déjà enchantée par l’idée.

Il lui explique que la cabane est un ancien refuge de chasseurs et appartient à la famille de Maurice depuis des générations. Plus personne n’y monte depuis longtemps ; elle ne sert qu’à accumuler poussière et souvenirs. Mais en voyant le regard de Léa s’illuminer, Maurice comprend qu’il a vu juste. Pour elle, les mots “calme” et “isolé” sonnent comme une promesse. Elle s’y imagine déjà, entourée de silence et de nature, loin des regards et des échos de son passé.

Il semble ravi de pouvoir aider et lui propose de lui louer la cabane pour une somme symbolique. Peut-être sent-il en elle une mélancolie qui résonne avec quelque chose de familier. Peut-être comprend-il, sans qu’elle ait à le dire, qu’elle n’a pas les moyens de payer davantage ou que ce qu’elle cherche dépasse de loin un simple logement.

— Quelques pièces, juste pour dire que c’est chez toi, murmure-t-il en haussant les épaules, comme si ce geste généreux n’était rien.

Maurice pense offrir un refuge temporaire. Il s’imagine qu’elle restera quelques jours, quelques semaines tout au plus, avant de reprendre une vie normale. Il ne peut pas deviner qu’elle voit déjà cet endroit comme un havre où elle espère disparaître pour de bon. Léa accepte son offre avec une gratitude sincère, profondément touchée par la gentillesse du vieil homme. Sachant que l’unique hôtel du village est fermé pour la saison, Maurice s’inquiète pour elle. Il refuse de la laisser passer la nuit dehors, seule, sans solution. Avec sa spontanéité désarmante, il l’invite à dormir chez lui :

— Oh, ce n’est pas grand-chose, mais ça te dépannera, dit-il avec légèreté, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Léa est prise de court par cette offre inattendue. Elle n’a pas l’habitude d’une telle bonté, et cela la touche profondément. Après une brève hésitation, elle accepte, rassurée par le sourire sincère de Maurice et la clarté de ses intentions. La maison est modeste mais chaleureuse. Meubles en bois patiné, photos jaunies, odeur de cheminée : tout respire la simplicité et la bienveillance.

Veuf depuis des années, Maurice vit seul dans cette maison qu’il entretient avec soin. Autour d’un repas improvisé, il se met à parler, à raconter des anecdotes de jeunesse, ses longues balades en montagne, et les souvenirs de sa femme qu’il évoque avec tendresse. Même si elle ne comprend pas tout, Léa se surprend à sourire et à se détendre. Il dégage une chaleur humaine qui réconforte. Il est bavard, mais d’un bavardage agréable, porté par le plaisir de transmettre. Léa, qui s’attendait à une soirée difficile, passe un moment étonnamment doux. Elle se contente d’écouter, ponctuant ses réponses de quelques mots et sourires discrets. Cela suffit à Maurice, heureux d’avoir de la compagnie. Quand la nuit tombe, il lui indique une chambre simple mais confortable, où une pile de couvertures épaisses l’attend.

— Allez, repose-toi bien. Demain, on ira voir cette cabane, dit-il en refermant doucement la porte derrière lui.

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Au petit déjeuner, le lendemain matin, Maurice tient à s’assurer qu’elle ne manque de rien.

— Si tu veux bien, on passe d’abord à l’épicerie. Tu ne peux pas monter là-haut sans un minimum de provisions. Et puis, il y a des choses qu’il faut prévoir pour une cabane comme celle-là, dit-il d’un ton à la fois pragmatique et rassurant.

Léa accepte, touchée par son attention. Ensemble, ils remplissent un grand panier de produits essentiels : boîtes de conserve, pain, fromage, allumettes, produits de toilette, lampe à pétrole, puisqu’il n’y a pas d’électricité là-haut. Maurice, attentif au moindre détail, ne laisse rien au hasard. Il ajoute même des couvertures supplémentaires, des produits ménagers et une trousse de premiers secours.

— Il peut faire froid là-haut, même en cette saison, commente-t-il en glissant un paquet de bougies dans le panier.

À la sortie du magasin, il devient plus sérieux. Son regard se fait plus grave, ses questions, plus personnelles, mais toujours pleines de bienveillance.

— Tu sais, vivre seule là-haut, ce n’est pas rien. Tu es sûre que tu es prête ? Ce n’est pas une chambre d’hôtel, ni une maison en ville. Pas de voisins, pas de téléphone…

Léa hoche la tête, esquisse un sourire doux pour le rassurer.

C’est exactement ce qu’il nous faut, murmure sa louve, tapie dans son esprit.

— C’est exactement ce qu’il me faut, répète-t-elle à voix haute.

Mais Maurice ne se laisse pas convaincre si facilement.

— Ce n’est pas qu’une question de calme, Anna. Parfois, le silence peut peser. Et si tu as un problème ? Si tu as besoin de quelqu’un ?

Son regard, à la fois pénétrant et plein de sollicitude, la trouble un instant. Elle répond d’une voix qu’elle veut ferme :

— J’ai besoin de solitude, pour l’instant. Merci de vous inquiéter, mais ça ira.

Ils quittent le village à pied, suivant un sentier qui s’enfonce dans la montagne. Maurice marche en tête, d’un pas sûr et régulier. Léa le suit, attentive à chacun de ses gestes, elle s’étonne de son agilité pour son âge. Il connaît le chemin par cœur et ponctue leur progression d’histoires sur le village et la cabane. À chaque virage, chaque montée un peu plus raide, il se retourne brièvement vers elle, s’assurant d’un regard qu’elle suit le rythme. Léa lui répond par un sourire, fascinée par ce guide chaleureux qui semble incarner l’esprit même de ces montagnes.

Les récits de Maurice sont captivants : les hivers rudes d’autrefois, les souvenirs d’enfants jouant dans la neige, les anecdotes autour de la cabane, construite par son arrière-grand-père. Son ton navigue entre nostalgie et fierté. Léa l’écoute, absorbée, comprenant toujours moins de la moitié de ce qu’il dit mais elle sent que son attention satisfait Maurice.

Quand ils atteignent enfin la cabane, Léa s’arrête net. Les mots lui manquent. La petite maison de bois, perchée dans une clairière à flanc de colline, adossée à une pente boisée, semble faire corps avec le paysage. Simple, robuste, son toit moussu lui donne un air presque féérique. Les fenêtres, encadrées de bois brut, ouvrent sur des montagnes lointaines baignées de lumière dorée.

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ? demande Maurice en se retournant, un sourire au coin des lèvres.

Léa prend le temps de regarder chaque détail, les yeux brillants.

— C’est… parfait. Tout ce dont j’ai besoin, murmure-t-elle, émue.

Maurice hoche la tête, visiblement satisfait.

— Elle a tenu bon, toutes ces années. Pas de luxe, mais solide comme un roc. Et surtout, c’est tranquille. Tu ne risques pas d’être dérangée ici, dit-il avec une pointe de fierté.

Dans l’esprit de Léa, sa louve frémit, prête à bondir dans les bois, avide de cette liberté que Maurice, sans le savoir, vient de lui offrir.

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Les semaines qui suivent s’enchaînent, et Léa découvre que vivre seule en montagne n’a rien d’un conte idyllique. Si la nature l’accueille avec ses paysages grandioses et son silence apaisant, elle lui impose aussi ses règles, qu’elle doit apprendre à respecter. La première fois qu’elle tente de couper du bois, elle manque de se fendre le pied. La hache échappe à son contrôle et s’écrase à quelques centimètres de sa botte. Le cœur battant, elle s’effondre sur une souche, haletante.

— On va dire que… c’était l’échauffement, souffle-t-elle.

Le lendemain, quand Maurice grimpe jusqu’à la cabane et la voit transpirante, les joues rouges, il éclate de rire :

— Mais tu tapes trop fort ! Ce n’est pas une bête féroce, ce pauvre tronc ! Regarde… c’est comme couper du beurre, mais du beurre congelé !

Il lui montre la technique, ses gestes précis et souples. Léa, vexée mais amusée, s’applique. Elle finit par y arriver, maladroitement, mais sans se blesser.

Un autre jour, elle veut cuisiner un ragoût en improvisant avec ce qu’elle a trouvé dans les bois. Elle mélange des champignons qu’elle croit comestibles, des herbes arrachées au hasard et une vieille conserve de haricots. Le résultat est si amer qu’elle recrache aussitôt. Maurice, qui passe par là le soir même, fronce les sourcils en voyant l’assiette abandonnée.

— Dis-moi pas que tu as goûté à ça ?!

— J’essayais de faire… une recette de montagne, bredouille Léa.

— Une recette d’empoisonnement, oui ! Tu sais ce que c’est, ça ? Il soulève un champignon resté sur la table. — De la coulemelle. Très bon grillé. Mais à côté tu as mis ça, et ça, ma petite, ça te colle une diarrhée carabinée pour trois jours.

Léa, blême, pousse l’assiette loin d’elle. Maurice rit de bon cœur.

— Allez, pas de panique, t’as eu de la chance. Mais retiens bien : dans le Jura, on goûte rien sans demander au vieux Maurice !

Maurice lui apportera le lendemain deux livres sur ce qui est comestibles ou non dans la foret jurassienne.

— Si tu trouves quelque chose qui n’est pas dans ce livre, tu ne le manges pas !

Les erreurs s’enchaînent, mais chacune devient une leçon. Elle apprend à allumer un feu sans étouffer la cabane de fumée, à isoler ses provisions pour que les renards ne les dévorent pas, à marcher sans glisser sur les sentiers boueux. Son corps s’endurcit, ses gestes deviennent plus précis.

Petit à petit, elle trouve un équilibre. Chaque matin, elle balaie la cabane, coupe du bois, nettoie la vaisselle dans la rivière. Chaque soir, elle note sur un vieux carnet ce qu’elle a appris, comme si elle écrivait son propre manuel de survie. Elle n’est pas une experte, loin de là, mais elle n’a plus peur de ses erreurs. Elles font partie du chemin.

— Tu vois, dit Maurice un jour en la regardant scier du bois sans trembler, tu commences à avoir la main. Tu deviens une vraie montagnarde !

Léa lève les yeux au ciel.

— Une montagnarde maladroite, peut-être…

— C’est comme ça qu’on apprend ! Moi aussi j’en ai fait, des bêtises. Un hiver, j’ai cru malin de dormir sans chauffer la maison. Résultat : je me suis réveillé avec la moustache gelée au lit !

Son rire communicatif la fait éclater de rire à son tour. Et malgré la solitude, malgré les souvenirs qui la hantent encore, Léa sent qu’elle change. Ses erreurs ne sont plus des humiliations, mais des marches sur un chemin qu’elle construit elle-même. La montagne lui apprend la patience, la débrouille, et parfois même, un peu d’humour face aux ratés.

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Durant les six premiers mois, son quotidien dans ce coin perdu se tisse d’habitudes simples et naturelles. Chaque matin, elle ouvre les yeux au premier chant des oiseaux, cette symphonie l’apaise pour la journée. La lumière dorée du soleil s’infiltre à travers les rideaux de sa petite cabane en bois, baignant l’espace d’une douce chaleur. Elle s’habille en silence, enfilant des vêtements de laine puis sort respirer l’air pur et vif de ce début de printemps. L’odeur de la terre humide, des pins et des fougères fraîches emplit ses poumons. Chaque inspiration est un apaisement pour son esprit tourmenté qui atténue peu à peu les souvenirs douloureux de Nate et Marc. Léa trouve ici un réconfort profond qu’elle n’aurait jamais crue possible.

La nuit, la louve en elle se réveille et prend le dessus. Lorsque l’obscurité engloutit la forêt, Léa se laisse envahir par ce désir incontrôlable de liberté. Dans la pénombre, elle glisse légère et silencieuse entre les arbres. Au bout de quelques semaines, elle connaît chaque sentier. Le bruissement des feuilles, le craquement discret des branches sous ses pieds, le cri lointain d’un rapace nocturne deviennent ses seuls repères. La forêt est son royaume où elle n’a plus besoin de se cacher. Chaque course nocturne nourrit cette part d’elle-même. Elle sent cette sensation de renaissance.

Ses journées s’écoulent désormais dans un rythme apaisant partagées entre de longues marches solitaires à travers les bois et les travaux qu’elle entreprend pour améliorer la cabane. Elle consacre beaucoup de temps à transformer son refuge en un véritable foyer. Elle a commencé par isoler les murs, une tâche fastidieuse mais nécessaire pour se prémunir contre les vents glaciaux qui souffleront en hiver. Elle a aussi renforcé la toiture et remplacer les fenêtres usées par le temps. Une porte plus résistante a également trouvé sa place, apportant une sécurité bienvenue. À mesure que les semaines passaient, elle s’était même offert un nouveau lit.

Léa ne descend au village que rarement, toujours pour des besoins précis. Lors de ces visites, elle se rend directement chez Maurice, qui continue de veiller sur elle à sa manière. Il lui prépare souvent un café chaud et lui propose de commander tout le matériel dont elle pourrait avoir besoin, que ce soit des outils, du bois ou des provisions spécifiques. Chaque fois, il prend le temps de lui demander comment elle va, s’assurant qu’elle ne manque de rien. Il est devenu son seul lien avec le monde extérieur.

De retour dans sa cabane, Léa ressent toujours un profond apaisement en retrouvant la solitude et le silence des montagnes. Ici, elle est coupée du tumulte du monde moderne : pas d’internet, pas de réseau téléphonique, rien pour la rattacher à ce qu’elle a laissé derrière. Seul Maurice vient troubler cette quiétude de temps à autre, mais jamais de manière intrusive. Avec son sourire chaleureux et ses yeux pétillants de malice, il arrive toujours les bras chargés de petits cadeaux : des confitures maison, une miche de pain tout juste sortie du four du village ou quelques outils qu’il a jugé indispensables. Il ne vient jamais les mains vides, mais c’est surtout sa présence qui illumine ces moments.

— Et voilà, ma chère Anna, prêt pour une nouvelle leçon ? lance-t-il souvent, un sourire en coin.

Convaincu qu’il est de son devoir de la “civiliser un peu”, Maurice s’est auto-proclamé son professeur de français. Assis à la table en bois de la cabane, il lui enseigne des mots et des expressions qu’il prend plaisir à voir trébucher sur sa langue. Léa se prête volontiers au jeu, riant de ses propres erreurs et de son accent maladroit qui écorche les voyelles.

— Tu progresses, c’est sûr... mais le jour où tu parleras comme une Jurassienne, je te paye une bouteille de vin du coin, plaisante-t-il en éclatant de rire.

Ces visites sont toujours légères et pleines de chaleur. Maurice, amusé et infiniment patient, ponctue les leçons de nouvelles du village ou sur ce qu’il se passe dans le monde. Il parle des saisons, des récoltes, des habitants et même des rumeurs, transformant ces instants en fenêtres ouvertes sur un monde dont Léa se sent désormais distante. Pourtant, derrière cette tranquillité apparente, une partie d’elle reste en alerte. Elle ne parvient pas à se libérer entièrement. Cette tension sourde et persistante, pulse dans ses veines comme un avertissement constant. À chaque moment de calme, les souvenirs ressurgissent avec violence. Nate, le meurtre de Katia, sa fausse couche, la Turquie, les vies perdues... Et puis, il y a Marc, ce baiser échangé, ce contact brûlant qui a ouvert en elle une porte vers un abîme sombre et inquiétant. Ce baiser n’a pas seulement bouleversé sa vie ; il l’a défigurée. Il l’a propulsée dans un monde où elle n’était plus simplement Léa, mais une version plus obscure d’elle-même. Elle se souvient de l’ivresse de contrôler ce chaos, de dominer les ombres qui l’entourent. Cette force l’effraie autant qu’elle l’attire, une tentation qu’elle n’est pas certaine de pouvoir repousser. Et bien sûr, il y a Mme Crumble et l’abime qu’elle avait creusé quand elle a appris qu’elle lui avait caché cette vérité.

Mais ici, dans le Jura, loin de tout cela, Léa se persuade presque que ce n’était qu’un rêve, que la noirceur ne l’a jamais touchée. Elle essaie de laisser ces sombres souvenirs derrière elle tout comme elle a enterré son passé en quittant les États-Unis.

Un soir, alors que l’orage d’automne éclate, Léa se tient près de la cheminée, le regard perdu dans les flammes dansantes. Le feu crépite doucement, projetant une lumière vacillante qui emplit la pièce d’une chaleur réconfortante. Pourtant, elle ne peut échapper à ce sentiment persistant et glacé que son passé finira par la rattraper. Ce soir-là, le vent semble s’engouffrer dans la forêt, murmurant son nom entre les arbres.

Léa frissonne.

----------------------------------------

Quelques jours plus tard, Maurice grimpe jusqu’à la cabane, une boîte sous le bras, l’air mystérieux comme un gamin qui cache une farce.

— J’ai pensé à toi, dit-il en posant son paquet sur la table. Ouvre, tu verras.

Léa déchire le papier. Quand elle découvre le petit miroir encadré de bois vieilli, elle reste muette, stupéfaite. Elle s’approche de la vitre, se penche… et sursaute presque.

— Oh… mon Dieu, souffle-t-elle.

Ses longs cheveux blonds, qu’autrefois tout le monde admirait, ressemblent à une tignasse de foin emmêlé. Son visage amaigri, ses joues creusées et ses cernes violacés lui donnent l’air d’une revenante. Elle fronce le nez, grimace, tire sur une mèche rebelle.

— On dirait une sorcière sortie de la forêt…

Maurice éclate d’un rire tonitruant, posant les mains sur son ventre.

— Oh ça, ma petite, tu fais peur aux renards, c’est sûr ! Ils doivent détaler en pensant que Baba Yaga a élu domicile dans le Jura !

Léa se tourne vers lui, faussement vexée.

— Merci, c’est charmant !

— Bah écoute, reprend-il en secouant la tête, tu es une belle jeune femme, ça se voit encore sous toute cette… comment dire… couche de nature ! Mais plus le temps passe, mieux ce serait que tu prennes un peu soin de toi. Même pour toi toute seule.

Il s’approche, lui tapote l’épaule d’un air taquin.

-- Ce n’est pas parce que tu vis dans les bois que tu dois sentir le loup mouillé !

Léa éclate de rire malgré elle, rougissant en pensant qu’elle peut être véritablement le loup.

— Tu es terrible, Maurice…

— Terrible, peut-être, mais je dis la vérité ! s’exclame-t-il en reprenant son souffle. Les cheveux, tu pourrais les brosser, un petit savon de temps en temps, ça ne fait de mal à personne. Regarde-toi : tu as une crinière qui ferait tourner toutes les têtes au village… mais là, c’est plutôt un nid de pies !

Elle roule des yeux, mais son sourire la trahit. Maurice, voyant qu’il a atteint son but, adoucit son ton :

— Prends ça comme un rappel. On s’oublie vite quand on est seul, trop vite.

Léa se penche de nouveau vers le miroir. Elle redécouvre ses yeux clairs, fatigués mais toujours lumineux. Malgré le désordre de ses cheveux, malgré la pâleur de sa peau. Elle se surprend à rire, secouant la tête.

— D’accord… peut-être que je vais commencer par démêler ce… “nid de pies” et organiser un espace pour la douche.

— Voilà ! s’écrie Maurice, triomphant. Et si tu veux, je t’amène une brosse la prochaine fois. Mais attention, je prends une commission : un sourire par séance de coiffage !

Léa rit encore, le cœur plus léger. Ce soir-là, pour la première fois depuis des mois, elle se lave les cheveux à la rivière avec soin, amusée par l’idée que Maurice la taquine encore au sujet de ses “airs de sorcière”. Demain, elle se fabrique une « salle de bain » des montagnes.

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