Chapitre 01 : Un peu de gris, un peu de jaune
Tous les matins, c’est le même rituel.Je cours après le bus scolaire, café froid à la main, et Léo qui hurle depuis l’arrêt :
— Maëna, t’es en retard, comme d’hab !
Il dit ça comme s’il n’était pas en train de sourire.Comme s’il n’avait pas gardé une place à côté de lui.Comme s’il n’était pas l’un des seuls à encore croire que je suis capable de sourire pour de vrai.
Léo, c’est ce genre d’ami que tu gardes même quand t’as plus la force de parler. Il me lit sans que je dise un mot. Il sait quand je ris pour cacher, quand je parle pour fuir. Mais ce matin, j’ai pas le temps de fuir.
J’ai passé la dernière demi-heure à chercher la chaussette droite de Liam, à lui préparer ses céréales pendant que maman dormait encore.
Je suis sa grande sœur. Mais aussi... un peu sa mère.
Liam a six ans. Il parle peu. Il demande encore moins. Juste que je reste avec lui la nuit. Et j’ai pas le cœur de lui dire non.
Alors j’arrive en retard. Tous les matins.Et je souris, un peu. Parce qu’on rigole bien en s’apprêtant.
— Toujours vivante ? me demande Léo, demi-sourire en coin.— Presque, je souffle. Ma mère a fait la nuit, et papa a encore... enfin bref.
Il ne pose pas de questions. Pas besoin. Il sait.
Au lycée, j’ai Yuna. Yuna, c’est mon rayon de soleil. Elle parle trop, colle des autocollants partout, pleure devant les pubs de Noël et croit encore que le monde peut s’arranger à coups de paillettes.
— Toi et ton humeur de cadavre, dit-elle en me pinçant la joue.Je vais te repeindre en jaune si ça continue.
Je souris.Ça, c’est mon quotidien.Un peu de gris. Un peu de jaune.
Une maison sans chaleur.Une chambre pleine de carnets que je n’ouvre plus.Un “père” qui me regarde comme si j’étais une erreur.Une mère trop épuisée pour faire semblant d’être là.
À l’école, rien ne change.Yuna, Léo, les couloirs qui sentent le désinfectant.Mais dès que je rentre...Je redeviens adulte.Je redeviens invisible.Je redeviens Maëna.
Et pourtant... j’avance.Je fais semblant.Parce que tant que personne ne sait ce que je cache... ça fait moins mal.
Mais le pire, ce n’est pas ce que je cache. C’est ce que je ne sais pas encore. Et qui risque de tout faire exploser.