Chapitre 1
Le manoir se matérialisa au détour d’un virage, surgissant tel un temple perdu au milieu de la forêt. Sa silhouette immense, baroque, emplit soudain le champ de vision de Sitri, occupé à regarder distraitement le paysage à travers la vitre de la limousine. L’apparition de la bâtisse le sortit aussitôt de sa rêverie. L’ombre du bâtiment s’étendait en une immense zone sombre sur la route enneigée ; ses formes distendues épousaient le sol comme pour s’y imprimer et n’y plus faire qu’un.
Sitri éprouvait toujours un sentiment d’angoisse à l’approche de Redwood Mansion. Il ne pouvait s’empêcher d’y déceler la marque de son propriétaire, singulière et intimidante.
Le soleil, en phase descendante, couronnait le toit blanc du manoir d’une auréole de feu. Dans quelques minutes, l’astre aurait disparu, remplacé par la nuit glaciale de décembre.
Rochelle Baudin, la compagne de Sitri, se recroquevilla sur la banquette après avoir aperçu la demeure. La jeune fille affichait une pâleur plus prononcée qu’à l’ordinaire, si cela était possible.
Sitri, soucieux de son bien-être, posa une main rassurante sur son épaule :
— Tout ira bien, lui assura-t-il avec douceur.
Mais sa tentative d’apaisement échoua à la tranquilliser, comme en témoigna le regard apeuré qu’elle lui lança en guise de réponse.
La voiture franchit l’immense portail de la propriété, ses roues crissant sur le gravier du chemin. Des statues de faunes à l’air lubrique, placées en bordure, accueillaient les visiteurs par des postures obscènes. Une montrait son déculotté postérieur, une autre ses parties génitales, une autre encore mimait une masturbation avec un sourire concupiscent.
La vue de ces êtres décadents que la neige échouait à couvrir fit monter le rouge aux joues de Rochelle qui en détourna le regard. Sitri ne put s’empêcher de sourire en découvrant la gêne de celle qui partageait sa vie depuis déjà deux ans, tout en saluant l’audace du maître des lieux pour sa décoration du parc.
Sitri glissa un regard vers la jeune femme.
Rochelle avait une fragilité naturelle dans ses gestes, dans son attitude, dans sa façon de s’exprimer, une timidité attendrissante que Sitri ne se lassait pas d’observer. Malgré ses vingt-cinq ans, la jeune femme gardait un côté enfantin, une part d’innocence si chers aux yeux de son compagnon. Son teint laiteux contrastait avec la noirceur de sa chevelure, lui donnant un air de poupée de porcelaine. Sa beauté froide avait séduit Sitri dès le premier regard, avait réchauffé son « cœur de pierre ».
La limousine avançait à allure modérée en direction de l’entrée du manoir, située à cinq-cents mètres de la grille. Elle consistait en un vaste porche circulaire surmonté d’une terrasse où se dressaient des tables de fer forgé et leurs chaises assorties, toutes de la même couleur : un vert sombre, en parfaite harmonie avec la forêt de sapins qui entourait le domaine.
La voiture contourna une fontaine emplie de sirènes aux poses suggestives, située au centre de l’immense cour devant Redwood Mansion. Sitri nota la présence de quatre autres voitures, plus luxueuses les unes que les autres. Il poussa un soupir de déception en découvrant qu’il était parmi les derniers arrivants. Il avait caressé l’espoir d’accueillir les autres convives, mais cela n’arriverait pas. Contrarié par cet état de fait, il attendit patiemment que son chauffeur gare la voiture près de celles déjà présentes.
Sitôt le véhicule à l’arrêt, les portes du manoir s’ouvrirent, livrant passage à une nuée de domestiques en habits sombres, pressée d’accueillir les nouveaux arrivants. À sa tête se trouvait un homme d’une soixantaine d’années, aux traits secs, comme coupés à la serpe, avec une barbe dite « royale ». Son costume noir en queue de pie, à revers simple et nœud papillon, en tissu feutrine, soulignait avec élégance sa fonction de majordome.
Sitri, fidèle au protocole, attendit qu’il lui ouvre la portière et l’invite à sortir du véhicule. Un autre domestique s’employa à faire de même pour Rochelle. La jeune femme, peu coutumière de ce cérémonial, consulta du regard son compagnon, avant de faire ce qu’on attendait d’elle.
Grelotante dans le froid mordant, Rochelle releva la capuche de son manteau, avant de suivre avec docilité le serviteur vers l’entrée de Redwood Mansion à travers le chemin formé par les domestiques. Disposés à nombre égal à gauche et à droite, ils paraissaient aussi raides que des piquets plantés aux abords d’une route.
Elle fut bientôt rejointe par Sitri, accompagné du majordome.
— Pourquoi m’as-tu emmenée dans cet horrible endroit ? souffla-t-elle à son compagnon avec une angoisse manifeste dès qu’il fut assez proche pour l’entendre.
— On te déroule le tapis rouge et tu trouves ça « horrible » ? Beaucoup aimeraient être à ta place, tu sais !
Sitri devina la moue de Rochelle dans l’ombre de sa capuche.
— Ne fais pas l’innocent ! répliqua-t-elle. J’ai remarqué ton air lorsque tu as posé les yeux sur le manoir. Cet endroit te met tout aussi mal à l’aise que moi, n’est-ce pas ?
— Ton imagination t’aura joué des tours, répondit-il simplement, le visage sans expression.
Pourtant, le fait que Rochelle eut perçu son trouble à l’approche du manoir le contrariait. Il prenait soin, en toute circonstance, de ne rien afficher de ses émotions, de ne rien montrer de ses pensées, ses peurs ou mêmes ses joies. Il ne voulait pas que Rochelle, ou quiconque le côtoyait, puisse le cerner. Il aimait entretenir le mystère autour de sa personne, ce qui ne manquait pas d’inquiéter ses ennemis et stimuler la curiosité des autres, en particulier les femmes. Ainsi, il ne manquait jamais de partenaires, sexuels ou non, charmés par l’énigme qu’il représentait.
Mais aujourd’hui, pour la première fois, le secret s’était fissuré ; Rochelle avait lu en lui, elle avait perçu sa faiblesse face à Redwood Mansion. Un instant, il regretta de l’avoir conviée à ce rendez-vous d’affaire, avant de rejeter cette pensée : Rochelle lui était indispensable, plus précieuse que le plus couteux des diamants. Elle et lui, au-delà du contrat qui les liait, entretenaient une relation singulière, entre affection et domination. Sa jeune compagne acceptait ses extravagances avec une touchante résignation et lui, à son grand dam, ressentait une profonde affection pour elle. Son attachement pour Rochelle était la fêlure dans sa carapace, Sitri en avait conscience. Pourtant, il ne pouvait se résoudre à l’écarter de sa vie.
D’un geste, il l’invita à pénétrer dans le manoir. Rochelle, d’un mouvement timide de la tête, salua le domestique chargé de leur ouvrir, puis entra. Sitri la vit se figer sur le seuil en découvrant l’intérieur du hall. Son visage exprimait une surprise mêlée d’indignation, tandis que son regard s’attardait sur la décoration de l’immense pièce. Dans une lumière feutrée, faunes et fées s’accouplaient dans des positions suggestives le long des murs, sur les rampes de l’escalier en Y, au plafond via une immense fresque décrivant une orgie et ses dizaines de participants, humains ou non. Partout, des scènes de copulation accueillaient les nouveaux visiteurs.
Les joues de la jeune femme rosèrent sous l’action d’une soudaine poussée de chaleur. Sa gêne s’accrut lorsqu’elle découvrit que chaque statue, chaque protagoniste de la peinture avait leur regard tourné vers elle. Un regard empreint de lubricité, invitant à la débauche. « Toi qui entres ici, cède à tes pulsions primaires, abandonne-toi aux plaisirs de la chair. » semblaient dire ces « pêcheurs » dénués de toute inhibition.
— Pourquoi m’avoir emmenée ici ? demanda à nouveau Rochelle, la tête baissée pour ne plus voir les satyres.
— Cesse de faire ta pudibonde, répliqua Sitri, agacé par les manières de sa compagne. Tu tombes dans le piège tendu par le maître des lieux.
Il désigna les statues avec désinvolture.
— Ce ne sont que des sculptures. Si c’étaient de vraies gens, je pourrais comprendre ta gêne, mais là…
Sitri n’acheva pas sa phrase, il prit Rochelle par le bras, déterminé à l’entraîner plus avant dans le hall. Cette dernière résista quelques instants puis se résigna, craignant de se donner en spectacle devant le majordome et les autres domestiques, silencieux sur le seuil. Tandis que le couple traversait la pièce, leurs pas résonnaient singulièrement, claquaient avec vigueur sur les dalles de marbre rouge.
Rochelle avait l’impression d’évoluer parmi une foule de promeneurs invisibles, au pas énergique, dont la présence se manifestait par d’incessants échos. Tant pis pour la discrétion, pensa-t-elle.
Sitri la mena au centre de la salle, devant un faune aux traits déformés par un plaisir extatique. Un sexe énorme surgissait de la partie inférieure de son corps, couverte d’une épaisse toison brune. La main droite du chèvre-pied ceinturait l’organe turgescent comme pour le retenir de s’échapper. Le gland laissait apparaître de petites dents pointues, pareilles à des aiguilles.
Rochelle voulut détourner le regard, mais Sitri l’obligea à regarder le monstrueux organe génital. De longues secondes s’écoulèrent pendant lesquelles ce sexe démesuré lui apparut de plus en plus comme une créature autonome à l’appétit vorace. Malgré sa répugnance, la jeune femme ressentit un début d’excitation. Soudain, plus que ce pénis, son propre désir lui fit horreur. Elle s’arracha à la poigne de son compagnon et plongea vers lui un regard plein de défi.
— Satisfait ? demanda-elle en tentant de dissimuler son trouble intérieur.
Sitri afficha un sourire carnassier.
— Loin de là, jeune fille… Loin de là.
Il s’empara de son poignet avec la vivacité d’un serpent et le guida de force vers la verge de pierre. Rochelle, de nouveau, tenta de se défaire de l’autorité de Sitri, mais il était si difficile de lui résister !
— Touche-le, murmura-t-il à son oreille. Touche ce sexe qui te laisse moite de désir.
Surprise, elle se tourna vers son compagnon.
— Je ne suis pas… commença-t-elle avant que Sitri lui pose un doigt sur les lèvres.
— Ne me mens pas, ma chère. Tu sais combien je déteste le mensonge chez une femme.
Rochelle baissa les yeux, honteuse d’avoir été percée à jour. Pressée d’en finir, sa main effleura la pierre. Elle est si froide, pensa-t-elle en affermissant sa prise sur le sexe dressé. Sa circonférence était telle que ses doigts ne parvinrent pas à le ceindre dans sa totalité. Son excitation monta d’un cran, tandis que Sitri guidait sa main en de langoureux va-et-vient.
— Abandonne-toi à tes désirs, lui susurra-t-il d’une voix voluptueuse.
À chaque oscillation de sa main, – celle de Sitri s’était retirée sans qu’elle s’en rende compte – le plaisir de Rochelle s’accroissait, accentuait la chaleur au creux de ses reins. Quand elle fut proche de l’orgasme, elle ferma les yeux et imagina le membre monstrueux en elle. Un petit cri de jouissance s’échappa de sa gorge et la laissa tremblante, au bord de l’évanouissement. Elle attendit le reflux de la vague, puis ouvrit les paupières et constata que ses doigts enserraient encore la verge du satyre. Elle les retira vivement, de peur d’être prise sur le fait par les domestiques. Rochelle jeta un regard nerveux dans leur direction et constata avec soulagement qu’ils étaient toujours sur le seuil, impassibles. Avaient-ils compris la situation ? La jeune femme préférait ne pas y penser.
Sitri la considérait avec bienveillance.
— Maintenant, je suis satisfait, affirma-t-il.
Rochelle préféra ne rien répondre. Sitri obtenait toujours d’elle ce qu’il voulait.
— Ces statues te semblent-elles encore si indécentes ? continua-t-il.
— Non, confessa-t-elle du bout des lèvres.
Les méthodes de Sitri, si radicales qu’elles puissent paraître, avaient toujours sur elle un effet bénéfique. Les satyres, après cette « expérience », ne lui paraissaient plus aussi malséants.
Son compagnon fit signe au majordome de le rejoindre. Quand ce dernier se fut exécuté, il demanda que Rochelle fût conduite à leurs appartements.
L’intéressée fronça les sourcils, mécontente que Sitri décide de ses actions à sa place.
— J’aimerais que tu me présentes aux autres invités, le contra-t-elle, désireuse de s’imposer après s’être pliée à ses caprices.
— Non, répliqua-t-il. Ce n’est pas encore le moment. Tu les verras pendant le dîner. En attendant, repose-toi. Le voyage a été long. Profite de ces quelques heures pour te ressourcer.
Sans attendre de réponse, Sitri se tourna vers le majordome.
— Faites qu’elle ne manque de rien.
Le serviteur s’inclina en signe d’assentiment.
Sitri reporta son attention sur Rochelle :
— Je te retrouve tout à l’heure, ma chérie.
Son regard lourd de reproche, à foudroyer un homme sur place, le laissa de marbre. Sitri trouvait touchants les élans d’indépendance de Rochelle. Il la trouverait moins intéressante si elle se contentait de répondre docilement à toutes ses extravagances. Même si, en définitive, elle finissait toujours par exécuter ses quatre volontés.
Sitri lui tourna le dos et se dirigea face à la double porte qui menait vers l’aile est du manoir. Il sentit peser sur sa nuque le courroux de Rochelle tandis qu’il s’éloignait avec décontraction de sa tendre moitié. Sa colère, loin de le perturber, l’emplissait d’allégresse. Il la connaissait par cœur : d’ici un instant, elle allait tourner les talons et suivre sagement le majordome à l’étage, malgré son irritation à son encontre.
Quand il entendit ses pas et ceux du domestique emplir la salle dans un concert d’échos, puis s’étouffer sur le tapis grenat qui tapissait l’escalier, il sourit pour lui-même. Brave fille, pensa-t-il.
Un serviteur apparut soudain à ses côtés pour le guider, mais il l’arrêta d’un geste de la main.
— Inutile. Je connais le chemin.
Son arrivée à Redwood Mansion l’avait diverti plus qu’il ne l’avait espéré, mais il était temps de partir à la rencontre des autres invités.
À cette perspective, son sourire s’effaça.