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COEURS EN TERRAIN MINE - Tome 1 - Sandro

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Summary

« Sandro Kovač », Sergent-chef du 2e REP, maîtrise tout : ses hommes, le terrain. Ses émotions. Du moins en apparence. Lorsqu’une série de dérapages alerte ses supérieurs, le haut commandement lui impose Lena Durand, psychologue militaire. Elle n’est pas là pour plaire, mais pour comprendre ce qui se fissure derrière les uniformes de ses hommes. Le sien. Sa mission : soigner les blessures psychiques. Pas pour tomber amoureuse. Lui, n’est pas homme à montrer ses fêlures et encore moins à s’attacher. Pas après les pertes ayant jalonné sa vie. Pourtant, entre Calvi, les terrains d’exercice, les fantômes de la Serbie, leurs lignes rouges se déplacent, les poussant l’un vers l’autre, malgré l’interdit qu’impose leurs grades différents. Dans ce terrain miné du cœur, survivre ensemble deviendra leur seule mission.

Status
Complete
Chapters
14
Rating
5.0 (6 reviews)
Age Rating
18+

Prologue


SANDRO – SERBIE, NOVI SAD

J’ai huit ans lorsque ma vie vole en éclats.

Il n’y a pas de lune, ce soir-là. Juste un calme trop parfait pour être vrai. L’air sent le métal froid et la poussière, comme avant un orage… ou un drame. Les chiens se taisent, comme s’ils avaient, eux aussi, pressenti quelque chose. Puis, une explosion. Un souffle. Le choc me traverse d’un coup, une décharge qui me coupe la respiration. Et après ? Plus rien.

Le plafond de la cuisine s’effondre, entraînant avec lui le reste de ma vie. Mon père. Ma mère. Luka, mon jumeau.

Tous tués en une seconde.

Moi, j’en sors indemne, grâce à une envie pressante. Ironique, non ? Sauvé par une foutue porte en contre-plaqué et le hasard. Peut-être que c’est ça, le destin : une coïncidence cruelle.

À la mort de Luka, une partie de moi est partie avec lui. Parce que Luka, ce n’est pas qu’un frère. C’est mon double. Mon reflet tordu dans un miroir fissuré. Mon rival, mon complice, mon ancre.

Plus jamais, nous nous chamaillerons pour des broutilles : des billes, un coin de couverture, un mot de travers.

Plus jamais, nos disputes s’évaporeront, nos corps serrés dans le même lit, tremblants dans l’obscurité alors que les bombes tombent.

Plus jamais je ne verrai son sourire bancal, à la fois provocateur et tendre, celui qui me fait rire au bord du gouffre.

Plus jamais, mon père ne m’appellera mon petit loup. Plus jamais, sa main calleuse, imprégnée d’odeur de bois et de tabac froid, ne me frottera la nuque. Ce parfum me revient encore parfois, au détour d’une rue, m’arrêtant net, presque convaincu qu’il est là, les yeux brillants, cette croyance étrange, comme s’il percevait en moi un avenir qu’il ne connaîtrait pas et qui lui faisait dire :

— Toi, tu vas t’en sortir. Même sans nous.

Plus jamais, ma mère, aux longs doigts fins et précis, ne chantera en me coiffant, un air populaire qui flotte dans la maison malgré les sirènes. Ces instants-là, je les aimais plus que tout. Plus jamais elle ne répètera :

— T’es trop gentil pour ce monde, mon Sandro. Fais attention à toi.

Un contre-plaqué m’a sauvé. Pas moi. Le destin m’a protégé et me les a enlevés sans que je n’aie rien pu faire, rien vu venir.

Après leur décès, je grandis au rythme des alarmes et du vacarme des avions. Chaque soir peut être le dernier. Le matin, on vérifie qui a encore échappé à la mort après la nuit. J’apprends à observer en silence, à me glisser dans les ombres, à endurer. Juste ça : survivre. Pas vivre. Exister, c’est pour ceux qui ont un toit, une famille, un avenir.

Les années passent, la guerre prend fin avec les accords de Dayton en 1995. À vingt ans, carcasse vide, j’erre toujours dans les rues de Novi Sad.

Durant des années, j’ai connu les sous-sols, les caves où l’humidité te ronge les os. Dormi sur du béton glacé, le ventre creux. J’ai squatté des endroits improbables, volé quand il le fallait, bossé parfois, lorsqu’on voulait bien d’un gamin décharné. Assez pour avaler un bout de pain et tenir debout. Ce n’est pas une existence, juste un sursis.

Un soir, pendant que je traine devant la gare, que les néons clignotent au-dessus d’un hall presque désert, un vieux flic serbe me remarque, le regard exempt de pitié, de condescendance. Alors que j’ai faim, froid, et ce goût de poussière dans la bouche qui ne part jamais, ce n’est pas ce qu’il voit, mais la rage qui me ronge et que je n’arrive pas à canaliser.

— T’as la haine. Mais tu sais pas où la foutre, lâche-t-il en tirant une cigarette de son paquet, qu’il coince entre ses lèvres, et sans détour, il me dit :

— Rends-toi chez les Français. Les légionnaires. Eux, ils trouveront quoi en faire.

Puis il me tend un ticket de tram avec une adresse griffonnée : une caserne à Aubagne. Deux semaines plus tard, besace sur le dos, je suis dans un bus pour la France. Je n’ai presque rien. Un sac élimé, une photo froissée de ma famille, un tee-shirt de rechange et un couteau pliant que Luka m’a offert. Pas d’argent. Pas de papiers. Juste mon passé et une détermination qui me maintiennent debout.

Pendant des jours, je dors dehors, sur des bancs, sous des porches, ou à même le sol. Je mange des restes trouvés dans les poubelles derrière les stations-service. Je marche des kilomètres avec des pieds en sang et le ventre vide. Je traverse des frontières, parfois à l’aveugle, le cœur battant quand les projecteurs balaient la route. Personne ne m’attend. Et moi, je n’espère plus rien.

Le siège administratif de la Légion à Aubagne m’accueille dans le froid hivernal, bien moins rude que celui de Novi Sad, mais le mistral et l’humidité mordent la peau quand on est à peine vêtu. Après un bref passage dans la ville provençale, je me retrouve vite dans le bain dès la formation à Castelnaudary. Là, les gars parlent peu, les ordres sont secs, les regards durs. Fini les prénoms, remplacés par nos matricules. Ici, tu tiens, ou tu pars. Pas de place pour les états d’âme.

C’est à cet endroit que je croise le 247. Un Français. Pas bavard, méfiant, toujours en alerte. Un mètre quatre-vingts, mâchoire serrée, le visage d’un homme qui en a trop vu. Son nom, Damien Girard, je ne le connaîtrai que plus tard, quand nous serons affectés à la même base. Sous la flotte, sac de vingt-cinq kilos sur le dos et les godasses pleines d’eau, nous courons jusqu’à l’épuisement, il me jette un regard, mi-surpris, mi-respectueux. Je suis à bout, prêt à lâcher, mais je tiens. Lui aussi.

Le troisième jour, il me file sa ration de pain.

— T’as l’air plus affamé que moi, justifie-t-il dans un serbe hésitant.

Je ne réponds rien, prends le morceau, en silence. Peut-être que c’est là que tout a commencé, que notre amitié est née, forte, indicible. Parce qu’à dater de maintenant, nous ne nous quittons plus. Pas comme des copains de chambrée, non, c’est plus que ça. Tels des survivants, liés par la crasse et les blessures qu’on ne montre pas. Peu de mots entre nous, mais chacun compte. Il me relève quand je tombe, je le couvre chaque fois qu’il grelotte. Nous sommes deux chiens écorchés qui se sont trouvés.

Au troisième jour d’entraînement, un instructeur veut me briser. Il me hurle dessus, m’humilie devant tout le monde. Il me bouscule et je vois rouge. Je suis prêt à frapper, à tout foutre en l’air. Damien m’arrête net de sa main ferme sur mon épaule.

— C’est ce qu’il attend. Que tu craques. Tiens bon.

Alors, je serre les dents. Je tiens. Et quand je croise son regard, je comprends qu’il m’a empêché de plonger.

Ce soir-là, en nettoyant les chiottes, il se confie. Son frère. Une overdose. Une fin qu’il n’a pas vue venir. Il s’est engagé pour rattraper quelque chose. Ou peut-être se racheter. Pour donner un sens à ce qui n’en avait plus.

Je ne dis pas un mot. À la fin, je lui tends le savon. Un geste simple, mais assez clair : je suis là, il comprend. Il n’a pas besoin de plus.

Après ça, tout s’enchaîne : l’instruction, les galons, les missions. Les coups de feu qui sifflent trop près, les nuits glacées, les marches sous le tir des balles. Toujours ensemble. Lui et moi, côte à côte. J’ai trouvé un frangin, pas seulement un compagnon d’armes.

Alors, quand il me lance un « Tiens bon, frère », je sens un truc se verrouiller à l’intérieur de moi. Quelque chose de solide. Si je tiens encore, c’est grâce à ce lien puissant. Parce qu’un jour, il m’a retenu au bord du vide. Sans poser de questions. Juste parce qu’il croyait que j’en valais la peine. Depuis, j’ai compris que je n’ai peut-être plus de famille.

Mais j’ai une meute.

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