La mort de Cathy - septembre
Son visage d’enfant n’existait plus. Pâle, figé, il n’était désormais que l’empreinte glaciale de la mort, suspendu hors du temps.
« Il est temps de partir », déclara Jean, le père de Leïna, resté à l’extérieur de la pièce.
Grand, mince, au visage carré, avec une chevelure sombre, il était un homme à l’élégance discrète. Ses traits, adoucis par un regard chaleureux, semblaient aujourd’hui impuissants face au silence oppressant.
Ce silence pesant s’était insinué partout. Il emplissait chaque recoin, se glissait dans chaque souffle, jusqu’à devenir une mélodie sourde : celle de la mort.
Leïna contempla une dernière fois le corps de sa petite sœur. Ses lèvres tremblaient, mais aucun adieu n’osait franchir ses lèvres. Tout en elle refusait l’évidence. Rester une minute de plus dans ce lieu était pour elle insupportable.
La pièce n’était autre que le salon de Grand‑Mère. Femme de quatre-vingt‑cinquante-cinq ans, au corps frêle mais robuste, au visage creusé par la vie. Pourtant, son regard, éclatant et vif, transfigurait ses traits marqués par le temps.
Pour accueillir la mort, elle avait déplacé les meubles et ouvert l’espace. La veille, elle avait préparé un ancien rituel, composé des plantes de son jardin, pour guider l’âme vers la lumière. Aux quatre coins du salon, dans des bols de cuivre, brûlaient la sauge et l’encens — parfums de purification et de passage.
Avant cette purification, le salon respirait la chaleur des vivants : une grande table en bois trônait au centre, entourée de six chaises, chiffre sacré aux yeux de Grand-Mère Mia.
Aux murs, des fleurs séchées et des feuilles s’entremêlaient aux portraits de famille.
Tout au fond, une vaste bibliothèque s’étendait le long du mur, lourde de volumes anciens, plus vieux encore que la maîtresse des lieux.
À droite, la cheminée crépitait sans fin, nourrissant la pièce d’une chaleur constante, de jour comme de nuit.
« Sans feu, la vie n’est qu’une illusion », aimait répéter Mia.
Et Leïna s’était toujours demandée quel mystère entretenait cette flamme éternelle, capable de brûler sans jamais s’éteindre — comme un souffle invisible qui veillait.
Perdue dans ses pensées, elle revint à la réalité.
Ce salon, jadis vivant, n’était plus que l’écrin glacé de la mort.
Jean avait déjà quitté les lieux.
Les souvenirs de Cathy, petite silhouette penchée sur les livres de la bibliothèque, traversèrent l’esprit de Leïna comme une brise glacée. Son cœur se serra, et ses larmes coulèrent lentement sur ses joues pâles, contrastant avec la noirceur de ses cheveux.
Elle détourna son regard de la cheminée pour le poser sur sa sœur.
Le visage de Cathy semblait baigner dans une clarté irréelle. Les rayons de la fenêtre glissaient sur ses traits, adoucissant son front, illuminant ses cheveux comme s’ils voulaient retenir un éclat de vie.
Grand-Mère Mia avait tourné le corps vers l’Est, direction des aurores et des renaissances, afin que la nature elle-même lui offre ses forces vitales.
L’espace d’un instant, Leïna crut voir la vie palpiter dans ce visage aimé. Mais l’illusion se dissipa aussitôt, et la lourdeur de son cœur lui rappela la vérité implacable : ce destin brisé.
— Où que tu sois… ne m’oublie pas, Cathy, murmura-t-elle. Ses doigts tremblants serrèrent la main glacée de sa sœur, puis elle se leva, quittant la pièce comme on s’arracherait à un rêve.
Dans la cuisine, le monde semblait continuer, indifférent au gouffre qui la dévorait. On partageait du thé, de la tisane, du café, quelques gâteaux. Chacun cherchait, à travers ces gestes simples, un réconfort dérisoire.
La pièce était simple : appareils modernes, étagères alignées de légumes séchés, épices et plantes, une table dressée au centre comme un point d’ancrage.
Grand-Mère Mia, silhouette infatigable, allait de pièce en pièce. Dans ses mains brûlait l’encens, et de ses lèvres s’échappaient des paroles étranges, anciennes, presque sacrées.
Beaucoup, comme Leïna, doutaient de l’efficacité de ses rituels. Mais son âge et son aura imposaient le silence : nul n’osait troubler cette vieille femme dont la présence semblait défier le temps.
L’odeur de la sauge s’insinua dans les pensées de Leïna, la ramenant à l’enfance.
Elle se revit, assise près de Cathy, toutes deux blotties devant le feu, écoutant les histoires de Grand-Mère. Des récits de mondes invisibles, d’âmes errantes, de flammes éternelles.
Mais en ce jour funeste, aucun récit, aussi ancien soit-il, ne pouvait apaiser son chagrin.
Clara, sa mère menue et timide, s’efforçait d’accueillir les invités, attentive aux coutumes, à l’étiquette, aux bonnes manières.
Leïna, elle, ne voyait dans cette foule qu’un cortège vide. Elle aurait voulu un adieu intime, loin des convenances et des regards.
Les gens entraient, sortaient, buvaient, saluaient, déposaient une fleur avant de repartir. Des gestes mécaniques, presque étrangers à la douleur.
Et Leïna songea que si Cathy avait pu contempler ses propres funérailles, elle aurait supplié qu’on l’emmène au bord de la mer, là où le vent joue dans les cheveux, où les vagues murmurent l’éternité, où elle aurait brillé de toute sa douceur et de toute sa poésie.
Cette pensée fugitive traversa l’esprit de Leïna, tandis que deux hommes s’avançaient dans le salon.
Chaque regard se tourna vers eux, figé d’effroi.
Chacun savait qu’un jour viendrait où, à leur tour, ils seraient emportés par des hommes vêtus de noir, silencieux porteurs d’adieux.
Leïna sentit une révolte déchirer sa poitrine.
Leur arrivée avait provoqué en elle une tristesse si violente qu’elle aurait voulu lutter de toutes ses forces, arracher sa sœur des mains de la mort, empêcher qu’on la conduise loin d’elle.
Une part d’elle aurait voulu crier, frapper, se dresser contre cet irrévocable départ.
Grand-Mère Mia, comme si elle avait deviné cette tempête intérieure, posa doucement sa main ridée sur l’épaule de Leïna.
Sa voix, basse et tendre, murmura à son oreille : — C’est l’heure, ma douce. Il est temps.