Chapitre 1
Patrice Martinez
Le Faiseur de Pluie
Histoire courte
Du même auteur :
Romans
Sous Patrice Martinez
La Revanche d’Ixion
La Tombe d’Hestia
L’Univers-Dieu de Tau-Thétis
La Reine Mellifère
Illustration : Hobim – Pixabay
Phanès-éditions
Dépôt légal : 07/ 2 023
Toute autre utilisation d’informations ou de données, et toute reproduction, même partielle, est strictement interdite et constitue un acte de contrefaçon sanctionné pénalement.
1
La nuit fut claire, limpide comme un cours d’eau dévalant du flanc du mont sacré Bishri, si ce n’est que le vaste drapé de l’éther scintillait de mille feux sous l’assaut des essaims de comètes et de corps errants formant un ballet insolite sur la voûte stellaire, pour finalement se heurter dans une explosion d’étincelles et de poussières d’étoiles sans qu’aucune d’elles n’affecte les steppes de la déesse Ga-na-na, bienfaitrice des tribus sémites… Le tore de l’immense globe céleste de Fomalhaut formait à cet astre d’un bleu iridescent ‒ à présent s’engouffrant dans les entrailles de la Terre ‒ une majestueuse parure de diamants étincelants dans le regard ébloui de Dagan, mais en cet instant, seul son attention monopolisait le jeune pâtre, son doigté véloce glissant sur le corps tubulaire de son fifre, la tessiture à deux voire trois octaves déployant leurs harmoniques sur le spacieux champ stellaire. En ce temps-là, il n’avait qu’une douzaine de printemps ‒ déjà un homme fort que peu importait l’inquiétude et l’attitude de ses proches concernant le fait qu’il demeure éloigné de ses pairs ‒, tant il n’avait en tête d’assumer ses responsabilités de berger, en cette terre aride où les pluies se raréfiaient au fil des saisons… et des années. Et lorsque son oncle lui demandait pour quel motif il ne voulait connaître et prendre femme pour épouse, tout ce qu’il lui répondait c’était du genre : « mes chèvres et la toile du firmament suffisent amplement à satisfaire mon ego ».
Les phalanges glissaient sur la flûte et venaient clore un trou, puis un second, ordonnant une mélodie fastueuse s’élançant dans les airs alors que le ballet des astéroïdes et des roches glacées du tore de l’astre Fomalhaut semblait répondre à l’appel eurythmique du jeune pâtre, créant une chorégraphie endiablée au sein de cet éther situé aux confins de la Voie lactée… Son corps élancé reposait sur une saillie du promontoire rocheux, s’avançant au-dessus des steppes du royaume amurrû, dont il entrevoyait dans un clair-obscur singulier le puissant palais de Mari s’y dessiner à la faveur de la tombée de la nuit, les feux de quelques torches profilant les formes modelées de la cité, érigée en hommage au dieu Amurrû. Le jouvenceau se redressa sur ses gambilles fluettes mais singulièrement agiles, tout en glissant le fifre dans l’ample tunique protégeant son corps du rayonnement brûlant du soleil Fomalhaut sombrant dans les entrailles de cette terre sacrée. Il entendit le glapissement de son chien ; le Saluki frotta sa truffe humide contre la main de son jeune maître, le regard brillant d’une expression affectueuse. Dagan caressa le poil dru d’Arsham d’une pogne attentionnée, tout en redressant sa face au regard d’acier vers un segment de l’immense section de la ceinture de Shamash illuminant le ciel, constellé d’astéroïdes et de poussières de roche… Son regard embrassait le segment stellaire scintillant, se déployant sur le vaste manteau de la galaxie ; à ses prunelles de rapace, ces aérolithes de glace et de roches cheminaient (semble-t-il) en un point commun d’un poil de bouc, alors qu’il y avait encore deux ou trois lunaisons la section de cette rivière de diamants stellaires était bien plus étendue sur la voûte étoilée, qu’il s’avérait que Dagan fut l’unique prospecteur d’une plausible conjonction astrale, qu’aucun autre individu de sa race en aurait eu la chance de la déceler tant ce fut un anodin jeu céleste. Mais cette subtile observation n’était qu’un fait récurrent passé au peigne fin de son acharnement à éclaircir les sombres arcanes de l’astronomie, qu’il s’adonnait la nuit venue afin de bercer son esprit des obscurs mystères de l’univers infini…
Le Saluki glapit ; un chien de berger racé et véloce, emprunt d’une fidélité à toute épreuve. Ses membres déliés faisaient sa fierté, du fait qu’aucun canidé de la région ne semblait surpasser ses capacités, possédant une agilité surprenante et une loyauté exemplaire que ses pairs enviaient son fabuleux compagnon à quatre pattes. Il baissa son col, offrant sa face riante à son fidèle serviteur canin, puis tourna le dos à la vue palpitante du scintillant tore de Fomalhaut. Le chien fusa vers le groupe de chèvres se reposant sur l’ample empilement rocailleux du mont sacré, s’étalant entre les broussailles et les buissons. Il aboya à leurs retrouvailles, rameutant les bêtes en un secteur commun afin qu’elles ne s’éparpillent au gré de leurs humeurs caprines.
— Arsham ! Cesse d’aboyer, tu vois bien que tu apeures le bétail, héla Dagan. Tu n’es qu’un jeune chien fou. Je ne suis vraiment pas content de toi ! s’exclama Dagan. Le Saluki revint vers les gambilles de son maître, pliant le col en geignant, puis s’étendit à ses pieds alors que le pâtre retrouva la piètre natte servant de couchage ; il s’assit en lotus, et déploya la toile de chanvre dont un morceau de pain dur y était abrité face à l’ardeur du feu céleste, puis sortit de son balluchon une sorte de calebasse contenant du gruau. Il se redressa, tendit son repas aux cieux et adressa une prière à Belu Sadi, le Seigneur des Montagnes, amputa une portion de pain et s’en servit de cuiller en le trempant dans la préparation de céréales qu’il enfourna dans sa lippe de jouvenceau. Arsham regarda son maître d’un air défait, Dagan lui offrit un morceau de viande séchée qu’il sortit de son balluchon. Après ces agapes il s’endormit à la belle étoile, sous le dais somptueux du tore tourmenté de l’étoile Fomalhaut…
L’œil monstrueux d’un bleu turquoise s’élevait au-dessus de l’horizon ; sur le dais du ciel, un jeune faucon jouait avec les courants aériens, observant d’un regard affûté les subtils mouvements d’un lièvre des prairies, en train de brouter ; il fondit sur sa proie (un vieux mâle), l’agriffa et l’emporta vers son aire, afin de s’en repaître en toute quiétude… Dagan glissa ses pupilles vers l’horizon, dont les lignes de crêtes des montagnes onduleuses se mouvaient déjà sous les vapeurs de chaleur lancinante remontant d’une terre calcinée par la virulence du globe irradiant de Fomalhaut. À l’à-pic du promontoire, il aperçut une fourmilière humaine aller à ses occupations ; des caravanes de dromadaires se croisaient au seuil du palais de Mari, tandis que nombres pèlerins se rendaient au sein de la résidence sacrée (longeant le fameux canal prenant son embouchure sur le fleuve Euphrate, puis débouchant dans la Sainte cité), afin de rendre hommage à Amurrû et à son épouse Asretum, sans compter faire le tour du mont glorieux de Djebel Bishri de l’aube au coucher du soleil. Le berger s’en retourna vers le bétail ; une bonne vingtaine de têtes qu’il possédait par la grâce de l’héritage de ses parents, malheureusement décédés dans des conditions fâcheuses : ils furent ensevelis sous un amas de rochers, alors qu’ils recherchaient un chevreau s’étant égaré du troupeau. Son oncle le prit sous son aile, alors qu’il n’avait que sept ans. En ce temps-là les affaires prospéraient, malgré des incursions récurrentes des guerriers de l’Élam… Mais l’armée du valeureux roi amurrû Zimri-Lim arrivait toujours à repousser les maudits assaillants. Hélas les temps glorieux finirent par trépasser, tant à l’heure actuelle le manque de précipitations appauvrit les terres arables de la région. Et quoique le plateau du mont Bishri la chaleur y fût moins accablante que sur les pâtures de la steppe, les herbages et les fourrés souffraient d’un déficit pluviométrique. Dagan plia les jointures et plongea ses phalanges dans une glèbe s’asséchant au fil des mois, à cause d’un astre grossissant au fil des années, à moins que ce ne soit Ninhursag, divinité de la Terre, qui osa provoquer le courroux du dieu-soleil Shamash… La terre, à peine humide, s’accrochait si peu entre ses doigts encore placés sous le joug de l’enfance, en revanche son torse affirmait un contraste saisissant à son esprit de jouvencel, offrant aux regards aimantés des jeunes filles une carrure de guerrier. Mais Dagan avait d’autres préoccupations pour un Amorrite, que de conter fleurette aux belles sémites, tant sa fierté reposait sur la possession de son cheptel, fier de prouver ses capacités d’endurance aux yeux de la tribu, même s’il préférait la solitude des vastes plaines amorrites et dormir à la belle étoile sur le plateau du Djebel Bishri, accompagnant d’une poigne sûre le troupeau caprin.
Quelques jours plus tard, après avoir reconquis les steppes amorrites :
Son oncle vint le retrouver à l’entrée de l’étable ; une de ses résidentes allait chevreter. Dagan tâtonnait la panse de la chèvre, l’esprit préoccupé par la santé de sa protégée.
— Alors ?…
— Ce n’est pas bon signe, mon oncle, elle a des troubles digestifs, alors qu’elle doit tantôt mettre bas. Pourtant, la bête rendit derechef son dernier repas, sous le regard atterré de son jeune maître. Son parent s’approcha de la vomissure, y plantant sa phalange puis la léchant précautionneusement du bout de sa langue. Il recracha la souillure.
— Laurier-rose… émit-il d’un ton assuré, Dagan le regarda d’un air d’effroi.
— Pourtant, je n’ai de cesse de les refouler de cet arbuste maudit, émit-il d’un ton plaintif.
— Tu connais le protocole, lui signala-t-il, alors que Dagan était encore agenouillé près de la bête, la gueule dégoulinant d’une forte écume.
— Oui, mon oncle… il se releva et courut jusqu’au fond de l’étable… tandis que son parent hydratait le caprin.
La toison encore empreinte de la mouillure du placenta, les deux chevreaux se frottaient contre leur mère, bêlant en commun d’une tendre affection, tandis que Dagan et son oncle se ravissaient de ce tableau idyllique. Apparut la silhouette rondelette d’Ester ; la mine guillerette à la vue de la gésine, elle chemina vers les deux hommes, non s’en montrer aux prunelles du jouvenceau son déhanchement lascif. Mais le jeune pâtre restait de marbre, malgré les sous-entendus d’Ester. Néanmoins, elle se concentra sur cette féerie de mère Nature, alors que Dagan l’observait d’une attention qui se voulait confuse, face à cette mise bas qui fut difficile, tant pour la chèvre que pour les hommes à devoir extirper l’un des chevreaux mal positionné dans l’utérus.
Pognes sur ses hanches généreuses, elle regarda l’oncle de Dagan.
— Cela est bien fâcheux, d’être passée à côté de cet agnelage, émit-elle d’un air enjoué.
— C’est un chevrotage, pas un agnelage, rétorqua Dagan d’une humeur irritée. Elle fit comme si elle n’avait point entendu sa repartie, puisant en son for intérieur à pointer son regard de biche dans les yeux de son oncle. Il émit un sourire surfait, comprenant la conjoncture cocasse de la situation, bien que ses amours ne durassent que quelques années, au grand désarroi de ses parents leur esprit voguant à présent dans le jardin de Ga-na-na, déesse de la Terre-mère.
— Qu’amène ta présence ? demanda l’oncle, alors que son neveu frottait énergiquement les chevreaux avec du chaume, leur mère l’observant d’une humeur frondeuse.
— J’ai ouï-dire qu’un bataillon de l’Élam s’apprête à faire des incursions dans notre territoire : des guetteurs les ont aperçus, bivouaquant à quelques lieues d’ici.
Dagan immisça un sourire narquois.
— Par Shamash, ils vont être reçus à la hauteur de leurs sombres méfaits, tonna le pâtre. Son oncle dressa son chef vers la voûte de la chèvrerie.
— Mon fils, ne sous-estime pas ces belliqueux guerriers, aguerris au combat et au corps-à-corps… Méfie-toi, ne t’éloigne pas trop de la tribu ! les temps ont changé. Je te demande de suspendre tes déplacements vers le mont Bishri, tant il est éloigné de notre campement, ajouta-t-il d’un air inquiet.
Dagan se fendit d’un rire caustique.
— Ha. Il n’est point dans mes plans de me déroger au pastoralisme nomade de mes bêtes, tout ça pour quelques nabots de l’Élam !…
Découvrez l’histoire complète en vous abonnant ( 3€ par mois). Ainsi, votre soutien me permet de donner vie à mes récits et de vous ouvrir mes univers, basés sur la réinterprétation des antiques récits mythologiques. Mais cela ne s’arrête pas là, je partagerai avec vous les coulisses de mes créations littéraires : notes d’auteur, illustrations originales, recherches Internet et, parfois, un teaser en fin de page, pour une prochaine parution littéraire.
A très vite, et merci de votre présence, PATRICE ;
Vie pastorale : 