Une promesse
« — Je reviendrais… Regarder les étoiles… avec toi.— Promesse ?— Oui… Promesse »
***
C’était l’été, la sœur d’un de ses amis proches avait convié Émile à assister à la soirée des dix ans de mariage de celle-ci. Pour — lui avait-elle dit — garder un œil sur son petit frère chéri. Habillé d’un beau costume vert sapin, un verre à la main, Émile regardait sans grande concentration la femme heureuse valser avec son époux. Il ne savait pas pourquoi, mais depuis le début, il se sentait troublé presque… Perdu. Comme si, quelque chose dans ses souvenirs d’antan, faisait vibrer son âme. Son intuition ne lui avait jamais fait défaut. Plus les minutes passaient, plus son cœur battait follement. Jusqu’à ce qu’il le vit. Lui.
C’était un homme de bonne stature non différente de la sienne, mais en cet instant, elle lui paraissait plus grande. Il était entré tel un roi dans la pièce qu’Émile n’arrivait toujours pas à en détourner les yeux depuis cinq minutes. Et qui, malgré lui, lui rappelait la personne qu’il avait jadis aimée. Trop longtemps, qu’il avait préféré en oublier une partie.
Quand Gabriel s’était introduit dans la salle en compagnie de ses amis, une silhouette aux cheveux coupés en carré l’avait interpellé. Son propre cœur était alors sorti de sa cage et des souvenirs d’une époque révolue, qui l’avaient accompagné tout au long de sa nouvelle vie avaient refait surface.
Leurs regards se croisèrent et restèrent collés l’un à l’autre pendant quelques minutes, qui leur en avaient paru des heures. Les jambes tremblantes, le souffle court, Émile se déroba aux magnifiques yeux de l’homme qu’il avait reconnu : Gabriel Hano, seul et unique héritier de la compagnie hôtelière Hano.
Le cœur battant, Émile se sauva de cette vue ensorcelante, qui lui rappelait bien des tourments et des bonheurs. Des joies si entêtantes, si envoûtantes qu’il s’en alla, non sans lancer une dernière oeillade vers la silhouette entourée de gens.
Gabriel contempla, impuissant, la fuite de la personne auquel il aspirait depuis des années. Non pas qu’il dirait lui-même à ses connaissances, qu’il l’avait suivi dès qu’il avait retrouvé ses souvenirs. L’ayant tout de suite reconnu. Car Émile ressemblait comme deux gouttes d’eau à son corps il y a plus de mille ans. C’était surtout ces yeux emplis d’un feu ardent qui l’avait attiré lors de leur première rencontre — en temps qu’empereur et vassal —.Reprenant ses esprits, Gabriel s’excusa et se dirigea vers l’emplacement où s’était déplacé son petit monarque fugueur.
Étouffant, Émile rechercha un endroit où il pourrait se détendre, loin de la musique et surtout à l’écart de l’homme qui lui rappelait son amour perdu. Il sortit dans les jardins de l’hôtel et s’assit sur le rebord d’une fontaine. Là, au calme, il s’autorisa à respirer. Émile décontracta ses jambes, s’adossa aux pierres de la structure puis contempla le ciel scintillant.
Une légère brise se leva et Émile commença à fredonner un air qu’il connaissait par cœur et qu’il chantait lorsqu’il se sentait accablé. Il était tellement concentré qu’il n’entendit pas les chaussures crisser sur le gravier.
De son côté, Gabriel avait tant bien que mal essayé de se soustraire aux appels et tapes amicales des gens sur son passage. En chemin, il avait discuté quelques rapides minutes avec le marié, un de ses camarade de lycée, mais l’envie était devenue pressante. Ce désir si primordial qu’il ressentait en présence de son empereur. Le sien. Et surtout ce qu’il n’avait jamais oublié, pas même un instant : cette promesse qui le laissait tout tremblant rien qu’en y pensant.
Les premiers souvenirs qu’il avait eus de son dirigeant étaient lorsqu’ils s’étaient tous deux rencontrés pour la première fois. Ils s’étaient détestés. Tellement !
Leurs deux fortes personnalités ne les avaient pas aidés, bien au contraire. Durant des années, lui en tant que Premier ministre et prince de sang et Wāng Baí (Émile) en tant que jeune empereur, les avaient forgés. Les discussions passionnées qu’ils avaient eues étaient pour lui, ce qu’il aimait se remémorer lorsque ses sentiments étaient devenus trop lourds à porter.Au fil du temps, il avait découvert chez celui qu’il voyait comme son ami, une sorte de mélancolie qu’il n’arrivait pas à dissoudre malgré ses efforts pour le faire.
Puis au cours d’une nuit étoilée, Han Yuè (Gabriel) avait décidé de sortir cet homme charismatique pour une courte promenade à cheval. Ils s’étaient retrouvés aux abords de la capitale de l’empire Hang Zhou à contempler ses lumières. Et c’était juste là sous les astres, que son Wāng-er, lui avait déclaré ses états d’âme et surtout son amour. C’était alors devenu la veillée de leur premier baiser. Une caresse de leurs lèvres, si douce et pourtant si forte, qu’ils ne pouvaient imaginer à ce moment-là que leur histoire durerait.
Ayant réussi à fuir la salle et ses occupants, Gabriel se retrouva dans le jardin paisible. Ses pas le menèrent près d’une fontaine. Là, il s’arrêta net, une agréable mélodie transperça le silence du crépuscule. Cet air, il le connaissait très bien, si bien que son cœur se comprima rien qu’en l’entendant. Et cette voix qui la chantait… Cet accent si grave, si chaud, qui lui avait tant manqué après cette nuit fatidique. Tragique. Ces tristes pensées le ramenèrent plusieurs siècles en arrière.
“C’était une soirée qui devait pour le moins très bien commencer lorsque le plus proche aide de Wāng Baí les avait soudainement trahis. La réunion que les amoureux devaient avoir pour planifier une contre-attaque envers plusieurs ministres corrompus fut coupée court quand un état d’alerte fut sonné. Un incendie s’était déclaré en direction de la salle du trône, signe de la toute-puissance du monarque.
Tandis que Wāng Baí et Han Yuè se pressaient vers l’endroit de l’accident, un grand nombre de gardes les entourèrent. Wāng Baí et Han Yuè, l’empereur et son vassal, dégainèrent tous deux leurs épées et se mirent dos à dos, se protégeant de possible traîtrise.
Arme en main, fière, ils se précipitèrent vers leurs ennemis, l’eunuque en chef Li et ses suivants. Pas un mot ne fut soufflé, mais leur fureur au combat en disait long sur ce qu’ils étaient, lorsque leur identité de monarque et d’homme lige tombait.
Deux personnes similaires, pourtant si différentes. Deux âmes qui s’aimaient d’un feu si brûlant, si passionné que les soustraire était difficile.
La bataille ou plutôt la boucherie fut sanglante. Dès qu’un soldats approchait par-derrière de l’un, l’autre le tuait, faisant couler autant d’hémoglobine qu’il était de corps. Mais comme on le sait, la flamme est puissante, mais il suffit d’une étincelle afin que tout s’achève. Il suffit d’une entaille, un sursaut, un grognement pour que tout s’arrête.
Se retournant Han Yuè, les vêtements en sang, assista à une scène qui, quelques milliers d’années plus tard, même après tout ce temps, le suivait encore dans tous ses cauchemars.
L’épée de l’eunuque en chef Li, l’aide le plus proche de l’empereur qu’était Wāng Baí, se planta haineusement dans la poitrine qu’il considérait autrefois comme son maître. Surpris, Wāng Baí ne put croire ce qu’il se passait, mais il était déjà trop tard. Il chuta lourdement sur le sol, empli de cadavre et de poussière.
Han Yuè se précipita vers son roi — son Wang-er — mais une lame s’enfonçait dans son flanc puis dans son dos. Malgré ces blessures, le général Yuè continuait d’avancer, se forçant à aller plus loin, à retrouver son cher et tendre, mais un coup fatal le fit tomber.
Il rampa vers son bien-aimé puisant dans sa féroce volonté pour rejoindre l’homme qu’il affectionnait. Sa tâche fut accomplie lorsque leurs mains se touchèrent. Tirant sur ces dernières forces, Wāng Baí le monarque déchu de Hang Zhou ouvrit la bouche pour en extraire quelques mots, mais aucun son ne vint.
Han Yuè, lentement, épuisant son énergie restante, se rapprocha. Puis il embrassa d’une brûlante étreinte son compagnon qu’il avait chéri et que son âme désirait encore. L’empereur qui, derrière sa froideur, cachait un homme avisé et d’une extrême gentillesse :
« — Je reviendrais… Regarder les étoiles… avec toi, déclara-t-il difficilement.
— Promesse ? demanda Wāng Baí tacitement sans parvenir à prononcer un mot
— Oui… Promesse »
Wāng Baí cessa de respirer et le traître Li asséna un dernier coup d’épée dans la poitrine de Han Yuè. Et ce fut la fin.”
Émile sentit quelqu’un s’approcher de lui jusqu’à ce qu’il n’entende plus rien. Son cœur s’était remis à battre, l’assourdissant. Puis d’une extrême prudence, il se retourna. Devant lui, un homme de la même taille, les cheveux courts se tenaient figés, droits. Le prénom de Gabriel lui vint en premier, mais quelque chose dans son esprit le suppliait de révéler ce nom qui lui revenait.
Après de multiples doutes, il décida d’enfin l’appeler. Lui. Cette personne qui lui évoquait tant cet homme, pour lequel il avait voué une émotion si forte, si brûlante. Parce que la personne qui se tenait devant lui était celle qu’il voulait retrouver.Celui qu’il chérissait pour sa protection si chaleureuse, son feu de cœur si ardent. En lui, il avait trouvé tout ce qu’il n’avait pas, tout ce qu’il demandait. Juste d’être passionné pour ce qu’il représentait et pas pour l’empereur qu’il avait été.
Le cœur tambourinant, les lèvres tremblantes, Émile eut enfin la force de prononcer le nom ancien et fabuleux de son amant. Pas Gabriel, mais Han Yuè, son Soleil, son Yuè.
— Han Yuè, sourit-il les larmes coulant sur ses joues.Gabriel, ou Han Yuè, sortit alors finalement de ses sombres souvenirs. Cette voix comme une formule magique éclaira à nouveau son monde. Les deux hommes se regardèrent, se dévorèrent des yeux jusqu’à n’en plus pouvoir.
Passé et présent, Wāng Baí et Han Yuè, Émile et Gabriel. Deux esprits profondéments liés, si semblables, et pourtant si différents, grâce à la force d’une promesse. Un engagement aux étoiles. Mais surtout par la puissance de leur amour, ils tombèrent dans les bras des uns et des autres. Et comme si chacun d’eux avait trouvé, une bouée de sauvetage, ils s’embrassèrent à en perdre haleine.
Leurs lèvres se délièrent, leurs yeux se retrouvèrent puis leurs âmes vibrèrent de concert. Ils s’étaient réunis après mille ans de peine, unis par le destin, par l’engagement qu’ils s’étaient fait et par les étoiles qui avaient bien voulu protéger cet amour. Ce désir d’un homme pour un autre.