Watchmen: After Midnight

Summary

25 septembre 2019. Alors que le monde apprend le décès du Dr Manhattan à Tulsa, plusieurs millions de spectres inondent les rues désertes de New York dans une lueur bleue. Comme pour annoncer le retour de Dieu sur Terre, l'avènement de Sister Night, ces millions de spectres s'unissent dans une bacchanale pour briser leur silence long de plus de trois décennies. La fin est passée. L'horloge de l'apocalypse annonce minuit et une minute.

Genre
Scifi
Author
Mushcap
Status
Ongoing
Chapters
6
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

Prologue

Seymour Jakobson observe son reflet, le regard froid, les mains crispées, il tente pour une énième fois de faire lui même son nœud de cravate. Il ne reconnait pas sa silhouette taillée sous ce costume brun, ni ses cheveux teints en blonds, ou les rides au coin de ses yeux. Dans son esprit, Seymour est encore cet ado roux et grassouillet, assistant éditorial au New Frontiersman, à peine plus dérangé par une invasion de calamars interdimensionnels génocidaires que par la menace communiste ou l'immigration mexicaine. Le nœud de la cravate se resserre autour de son cou, et Seymour revoit le carnet de Rorschach dans le courrier des illuminés, se revoit le feuilleter un sourcil en l'air, amusé par ce qui semble être une blague bien ficelée.

Le nœud est raté. Seymour le desserre à nouveau en soupirant. Il n'est pas fait pour ce boulot. Cela fait trente ans qu'il témoigne, s'enfuit, est rattrapé, passe de main en main en tant qu'outil médiatique. Seymour sait qu'il est la marionnette d'un réseau de grandes fortunes, d'intellectuels radicaux et de grandes corporations, qui lui ont fait changer de style, d'apparence et d'énonciation. Derrière cette façade, il n'a jamais pris la peine d'apprendre à nouer une cravate, à parler une autre langue ou à gérer plusieurs comptes bancaires. Il ne se sent pas proche de ses collègues, de ses patrons, de ses amis. Il sait pertinemment ce qu'il représente pour eux. Un cul terreux, un redneck ayant eu la chance de tomber sur une pépite. Quelque fois il aimerait ne jamais avoir lu lire ce journal.

Le nœud de la cravate se resserre. Seymour repense à ses recherches, des nuits entières dans des bureaux, des archives, des bibliothèques, alors que le monde autour de lui se reconstruisait autour de ce qu'il savait être un mensonge. Il repense au rire carnassier d'Hector Godfrey lorsque Seymour est venu lui apporter ses recherches, lui promettant l'article du siècle et de faire éclater la vérité. Il se souvient de la parution de l'article, où son nom n'apparait pas, et du geste de la main condescendant et paternaliste de Godfrey qui en lui serrant l'épaule juste assez fort pour lui faire mal avait ricané. "Ce n'est pas contre toi Seymour. Mais tu n'es pas un journaliste, juste un couillon avec assez de chance pour tomber sur une mine d'or. Moi, en revanche, je sais de quoi je parle, et mon nom mérite de rentrer dans l'histoire". Il se rappelle de la rage, de la solitude, des jours durant, seul chez lui, d'avoir été évincé de la chance de sa vie de devenir un journaliste prestigieux, de rentrer dans l'histoire, de révéler au monde la vérité. Le calamar était un mensonge. L'horloge de l'apocalypse une diversion. Ozymandias, ce milliardaire gauchiste avait causé cette attaque sur le sol américain, et l'histoire ne retiendrait jamais le nom de Seymour Olson, qui avait rendu tout cela public, fervent défenseur de la liberté et de la démocratie.

L'assistante maquilleuse rentre en trombe, on est en direct dans trente secondes, il faut se dépêcher, et pourquoi sa cravate n'est pas mise, et il faut qu'il se concentre, et tandis que l'assistante fait le nœud de sa cravate, Seymour reste immobile, il ne cille pas, ne flanche pas, il joue à la perfection le rôle qu'on lui a demandé de jouer, celui du journaliste américain confiant, expérimenté, savant. Il suit l'assistante, monte sur scène, et tandis que le décompte commence, que les projecteurs braquent leur lumière chaude sur ses cheveux blonds, qu'il s'assoit sur un fauteuil de velours en veillant à ne pas froisser son costume, il est encore dans cet appartement minuscule à New York, en pleine dépression, recroquevillé sur son canapé. Il sent sa cravate lui serrer le cou et se rappelle la façade du New Frontiersman en proie aux flammes, les portraits de ses collègues et de Godfrey dans la rubrique des personnes disparues, et le goût froid et amer du canon d'un pistolet Makarov grattant son palet.

3...2...1...

Le silence est total sur le plateau. Seymour baisse les yeux pour regarder la montre à son poignet. Le tic tac infernal des aiguilles s'est arrêté. Minuit et quelques. Lorsque Seymour relève la tête, il a seulement le temps de pousser un soupir de soulagement. Son calvaire s’achève enfin. Seymour n'emporte pas la vérité dans la tombe. La vérité a été révélée moins d'un an après la destruction de New York. Seymour n'emporte pas non plus un symbole. Il y a bien longtemps qu'il ne représente rien de plus qu'un complotiste raciste et xénophobe aux yeux du monde uni. Seymour emporte une époque avec lui. Celle de la reconstruction. Du déni de la vérité au profit de la paix, de la fin de la guerre froide et du début de l'union mondiale. Seymour emporte l'époque de l'absence du Dr Manhattan, de Dieu sur Terre. Après Seymour, l'enfer est vide, et ses démons sont de retour aux États-Unis d'Amérique. Après Seymour, un nouveau Dieu émerge du chaos. Et c'est une Déesse.