Hurricane Maddie

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Summary

La vie de Matt est millimétrée. Pour lui, imprévu signifie anxiété, voire danger. Aveugle de naissance, cet étudiant en droit s’est organisé un quotidien bien rempli, mais routinier : copains, aviron et étude. Madeline débarque dans sa vie tel un ouragan. La jeune américaine est bien décidée à profiter de sa liberté. Avec son père qui prépare l’élection de gouverneur de Louisiane, elle est sous la surveillance constante des médias. Alors, en France, à l’abri des regards, fini la fille modèle. Elle compte bien profiter de cette opportunité pour s’émanciper. Face à cet imprévu envahissant, Matt n’a pas d’autre choix que s’adapter. Cohabiter avec une tornade avide de liberté risque de ne pas être de tout repos. Pourtant à se laisser emporter dans son sillage, il pourrait trouver bien plus qu’un vent de fraîcheur. Et si Maddie libérerait autant son cœur que son esprit ?

Status
Ongoing
Chapters
22
Rating
n/a
Age Rating
18+

1 - Un imprévu percutant

Matt


— Merde ! Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?

À peine passée la porte, je me prends les pieds dans un amas qui traîne au sol. Même Gizmo n’a pas eu le temps de me le signaler. Il se contente d’aboyer en écho à ma plainte. Heureusement, je me suis rattrapé juste avant de basculer la tête la première. Néanmoins, mes genoux souffrent déjà du manque d’amortissement. Je tâtonne pour percevoir la cause de ma chute. On dirait une immense valise et un sac. Qu’est-ce qu’ils foutent devant ma porte d’entrée, putain ? Je me suis pas trompé d’appart au moins ? À entendre Gizmo, qui s’abreuve comme un assoiffé, je suis bien chez moi. Pourtant, le parfum entêtant qui titille mes narines m’est inhabituel.

Des bagages. Une fragrance de femme inconnue. Ça ne peut être que ma nouvelle coloc.

Je pensais qu’elle n’arrivait que demain. Il faut croire que cette femme est aussi imprévisible que bordélique. Ça promet ! D’après Léane, Madeline Williams a tout de la parfaite fille à papa friqué. Le genre qu’on trouve dans les romans. La jeune Américaine débarque en France — plus particulièrement, chez moi — pour l’année scolaire. Mon amie, Léane, est devenue assistante sur la campagne électorale de son père. Elle a sympathisé avec Madeline — comme avec tout le monde — et l’idée d’un échange lui est venue. Un bon moyen d’enrichir son cursus de sciences politiques, tout en s’assurant de ne pas m’abandonner dans ma forteresse de solitude. M’enfin, pas sûre que la remplaçante me soit d’une grande aide.

Je me relève en poussant l’objet du délit contre le mur afin d’éviter une autre chute. Puis, je me déchausse avant de rejoindre le canapé. Gizmo s’empresse de poser sa tête sur ma cuisse pour réclamer quelques caresses. Encore énervé, je sors mon téléphone pour envoyer un texto à Léane en escomptant qu’elle m’explique ce changement de programme. Malgré le décalage horaire, sa réponse est quasi immédiate. Le timbre robotique et accéléré du synthétiseur vocal me retranscrit ses mots.

« Message de Léane : Désolée, j’ai oublié de te prévenir. Madeline a décidé sur un coup de tête d’avancer son départ. Je lui ai donné les clés. J’espère que vous allez bien vous entendre. Elle a l’air cool. Bisous Love. »

S’il y a bien un truc que je déteste par-dessus tout, c’est l’imprévu. Je ne réponds rien sous le coup de la colère. À la place, je me vautre dans le cou de mon chien. Sa chaleur et le rythme de son cœur m’aident à descendre en pression.

Je profite du calme apaisant de mon salon après le tumulte de la rue. Pourtant, le parfum pétillant aux notes d’agrumes de l’intruse accapare mes sens. Je sens déjà poindre un mal de crâne carabiné. Il vaut mieux prévenir que guérir. Je me déplace avec automatisme jusqu’à la salle de bain et ouvre un tiroir en quête de Paracétamol. En aspergeant mon visage, je réalise que j’ai négligé d’ôter mes lunettes noires. À l’extérieur, je les porte autant pour protéger mes yeux du soleil que pour signifier ma condition aux passants. Habituellement, c’est la première chose que j’enlève en arrivant chez moi, mais avec cette foutue valise, j’ai oublié.

Allongé dans ma chambre, j’enfile mes écouteurs sans fils et me laisse bercer par un bruit blanc. Les symptômes de la migraine s’apaisent rapidement et je peux retourner à mes occupations. Je lance un roman audio de science-fiction vraiment captivant, mais je suis vite interrompu par une notification.

« Message de Noah : Les gars se retrouvent à Bouffay* pour fêter la rentrée. Tu viens ? »

Je tape ma réponse en soupirant. Je n’ai aucune envie de bouger, ce soir et de manière générale. J’adore Noah, mais il ne se rend pas compte de la fatigue que génère une sortie dans un lieu bondé pour un mec aveugle. Comme prévu, mon pote ne se contente pas de mon refus et me téléphone aussitôt.

— Matt, tu vas déjà griller tous tes jokers d’asocial, fais gaffe, me prévient-il en ricanant.

— J’ai une bonne raison cette fois-ci, affirmé-je. Ma nouvelle coloc vient de débarquer.

— Cool. Elle est comment ?

— Pour l’instant, j’ai rencontré que ses valises, donc je dirai encombrante.

Il se marre et me souhaite bon courage avant de raccrocher. J’ai connu Noah grâce à l’équipe d’aviron universitaire dont je fais partie. Il fait des études de STAPS pour devenir éducateur spécialisé. Il a proposé de m’assister dans mes séances à la salle de muscu et on a sympathisé. C’était mon premier ami voyant. Avec lui, j’ai compris que c’est possible de créer des liens forts avec quelqu’un qui ne pige pas tout un pan de ma vie, même s’il essaie.

Je reprends l’écoute de mon roman et, quelques minutes plus tard, Gizmo gémit. Cette vocalisation étrange entre le miaulement et la voix de Chewbacca m’indique que quelqu’un est entré dans l’appart. Je me dirige au salon en m’attendant à rencontrer Madeleine, mais c’est Sophie, mon aide ménagère. Elle est en psycho et a répondu à mon annonce l’année dernière. Je cherchais quelqu’un pour les courses et le ménage. Employer un étudiant en galère me semblait évident. Léane avait insisté pour s’en occuper, mais ça me mettait mal à l’aise. En plus je perçois des soutiens financiers pour ça.

Sophie me salue avant de me faire la bise.

— J’ai fait les courses aujourd’hui, parce que demain, j’ai plein de trucs à préparer pour la rentrée. Ça t’embète pas j’espère ?

— Non, mais envoie-moi un message pour me prévenir la prochaine fois.

— Oh, oui, désolée. C’est quoi ces valises dans l’entrée ? J’ai failli me prendre les pieds dedans.

— M’en parle pas, soupiré-je. C’est ma nouvelle coloc qui a débarqué en coup de vent.

— Tu veux que je t’aide à les déplacer ? propose-t-elle.

Je décline et me dirige vers les bagages. Sophie est sympa, mais j’avoue que j’avais juste envie d’écouter mon bouquin et de me reposer. Elle papote sans discontinuer tout en sortant les courses des cabas. Je t’entends chercher les étiquettes en écriture noire et en braille qui me permettent de m’y retrouver dans les placards. Pendant qu’elle s’active, je saisis le sac pour le ranger dans la chambre de Madeline. Quand je m’attaque à la valise, je manque de me péter le dos. Elle a planqué un cadavre dedans ou quoi ? Qu’est-ce qui peut bien peser si lourd ? Je me contente de la laisser au pied de son lit.

— T’as pas utilisé les roulettes ? m’interpelle Sophie en débarquant derrière moi.

Je grogne de frustration, ce qui la fait rigoler. J’apprécie son rire cristallin, il est bien moins agressif que son timbre trop aigu. J’ai repéré ce point dès notre premier entretien, mais je ne pouvais décemment pas refuser de l’embaucher sur le critère d’une voix agaçante.

Nous retournons en cuisine. Elle a fini de ranger ses achats. Cette fille est une machine ! Elle s’attaque déjà au ménage. Comme je ne supporte pas de rester dans le canapé à glander alors qu’elle bosse, je vide le lave-vaisselle et commence à préparer le repas du soir. Sophie cesse de converser pendant qu’elle passe l’aspirateur, mais reprend au moment de nettoyer la salle de bain.

— T’es prêt pour la rentrée ? T’es en troisième année, c’est ça ?

— Ouais, j’ai choisi le parcours judiciaire. Va encore y avoir un max de taf, mais bon…

— Tu vas réussir haut la main, affirme-t-elle d’une voix trouble.

Elle m’explique les différents cours qu’elle suivra cette année pendant que je lave et épluche les légumes avant d’utiliser le robot pour les couper. Elle semble angoissée et je réalise que, pour la première fois de ma vie, je ne stresse pas à quelques jours de la rentrée. C’est plutôt cette histoire de valise qui occupe mes pensées. Pour n’importe qui, changer de colocataire n’est qu’une simple transition, pour moi, c’est un bouleversement majeur. Alors à l’aube de cette rencontre, je ressens un mélange de nervosité et d’excitation. Cette senteur, ce bagage… J’ai besoin de mettre une voix, une aura sur celle qui risque bien d’envahir mon quotidien.

Soudain, un bruit de clés dans la serrure. La porte s’ouvre dans un courant d’air. Ce parfum obsédant traverse la pièce. Mon chien gémit en se précipitant vers la nouvelle venue. Un sac tombe au sol avec fracas.

— J’y vais, lâche Sophie d’un ton froid et sec que je ne lui connais pas.

Un claquement indique sa sortie. Une ambiance lourde envahit le salon. Seul le bruit de la queue de Gizmo battant frénétiquement contre le parquet parvient à assourdir celui de mon cœur. Je reste planté dans la cuisine, comme un con. Le premier son qui s’échappe de la bouche de Madeline est un rire voluptueux, à la fois enveloppant et communicatif. Un rire qui emplit la pièce comme s’il c’était sa maison.

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*Bouffay : Quartier piéton de Nantes avec de nombreux bars et restaurants.