Chapitre 1 - Le coup d'envoi
Le soleil de septembre tombait sur le campus de Saint-Laurent comme une promesse encore tiède. Les pelouses vibraient sous les cris des supporters ; les drapeaux des équipes flottaient au-dessus du stade, battant au rythme des tambours et des sifflets. Ava Delcourt remontait nerveusement la lanière de son sac, le dos crispé, le cœur un peu plus rapide qu’à la normale.
Elle détestait cet endroit. Pas le campus, non — le campus avait ses charmes, avec ses vieux bâtiments en briques rouges, ses sentiers bordés d’arbres qui donnaient envie de traîner avec un livre à la main. Non, ce qu’elle exécrait, c’était le stade.
Cet immense théâtre où tout semblait tourner autour d’une seule religion : le football universitaire. Ici, les joueurs étaient des dieux en short, applaudis pour chaque passe réussie, excusés pour chaque faute commise. Chaque rugissement de la foule semblait leur conférer une aura intouchable, et chaque mot des journalistes n’était qu’un écho lointain de cette vénération.
Ava scruta les gradins. La foule s’étalait comme un océan vivant, les couleurs des maillots se mélangeant aux cris et aux chants. Les étudiants levaient les bras au ciel, les mains tremblantes d’excitation, et elle sentit une pointe de vertige : cette ferveur, cette énergie collective, lui donnait l’impression d’être une étrangère dans ce temple du football.
« Ava, tu couvres le match de ce soir. Le coach veut un article élogieux, pas une thèse féministe. »
Message du rédacteur en chef, reçu une heure plus tôt. Elle avait levé les yeux au ciel avec un soupir à mi-chemin entre exaspération et lassitude. Évidemment. Encore un papier creux pour flatter les égos de ces types qui pensaient que courir derrière un ballon leur donnait le monde entier.
Ava rêvait d’être journaliste sportive, oui. Mais pas de celles qu’on relègue à commenter la couleur des maillots ou le sourire du capitaine. Elle voulait écrire sur les enjeux, les coulisses, les vérités qu’on cache derrière les vestiaires fermés, sur la sueur et l’ambition qui se mêlent aux rivalités silencieuses, aux sacrifices qu’on ne voit jamais à la télévision.
Elle ajusta son carnet contre sa poitrine, le stylo glissant entre ses doigts comme un prolongement de ses pensées. Chaque article qu’elle avait rédigé jusqu’ici était une petite bataille remportée contre le conformisme et la paresse journalistique. Chaque mot pesait, chaque phrase comptait. Et pourtant, ce soir, elle se sentait vulnérable : entourée par le tumulte, par le vacarme des trompettes et des tambours, elle avait presque l’impression que sa voix allait se perdre dans l’immense vacarme du stade.
C’est pour ça qu’elle avait quitté sa petite ville du sud, travaillé tout l’été dans un café minuscule pour payer son logement, et décroché cette bourse qu’elle défendait bec et ongles. Chaque pas qu’elle faisait sur le campus avait un goût de victoire, mais aussi un poids : celui de devoir constamment prouver qu’elle méritait sa place dans ce monde saturé de clichés et de favoritisme.
Elle s’avança dans le couloir de la presse, observant les autres journalistes : certains tapaient déjà furieusement sur leurs ordinateurs portables, d’autres prenaient des photos avec des appareils qui ressemblaient à des armes de guerre. Ava prit une profonde inspiration, laissant le parfum de l’herbe fraîchement coupée et le mélange de sueur et de fierté des joueurs envahir ses sens. Elle aimait le sport, oui, mais elle aimait surtout ce qu’il révélait des hommes et des femmes derrière les uniformes. Les ambitions, les doutes, la fatigue qui transparaissait dans un geste ou un regard.
Alors qu’elle contournait les gradins pour rejoindre la zone de presse, le cœur encore un peu serré par l’anticipation du match, elle croisa le regard de Léo Moretti pour la première fois.
Un simple échange, rapide, à travers la barrière de métal.
Lui, l’air nonchalant, transpirant sous son maillot blanc et or, un sourire presque insolent aux lèvres, comme s’il connaissait déjà tous ses secrets. Ses yeux brillaient d’une lumière que le soleil ne pouvait pas effacer, et son attitude décontractée semblait défier les règles mêmes du stade.
Elle, figée, son carnet à la main, consciente que tout dans son attitude à lui semblait dire : « Je sais que tu vas écrire sur moi. » Son souffle se fit plus court, mais elle ne détourna pas le regard. Elle sentit, pour la première fois, cette étrange combinaison d’agacement et de fascination qui la mettrait à l’épreuve plus que n’importe quel match ou éditorial.
Et peut-être, à ce moment précis, elle comprit qu’il serait impossible de rester neutre. Que ce simple sourire, cette rencontre fugace, venait de faire basculer la soirée — et quelque chose en elle — dans une zone qu’elle ne contrôlait pas encore.
Elle se força à respirer profondément, à se concentrer sur son carnet, sur ses notes, sur le rôle qu’elle devait tenir. Mais dans un coin de son esprit, elle savait déjà que Léo Moretti allait rendre sa mission plus compliquée. Et étrangement… plus excitante aussi.