CHAPITRE 1 — 2030 « Under Pressure » — Queen & David Bowie Le chaos, ce maestro qui orchestre la déchéance.
CHAPITRE 1
2030 – Les attaques oubliées
Le 12 septembre 2030, le monde entier bascula dans un grondement de flammes.
À l’est, dans les villes déjà éveillées, on buvait le café du matin, on feuilletait distraitement les journaux tandis que les écrans de télévision s’embrasaient soudain de rouge. Les présentateurs se figèrent, puis les images disparurent, remplacées par des bandeaux d’alerte.
Un peu plus loin vers l’ouest, les enfants partaient à l’école, cartables sur le dos, ignorant que leurs pas cadencés sur le trottoir résonnaient dans un monde déjà fissuré. Dans les bureaux, les ascenseurs montaient encore, les open-spaces bourdonnaient d’appels téléphoniques — jusqu’à ce que les sirènes se mettent à hurler.
Dans d’autres latitudes, en fin de journée, les familles s’installaient à table, les verres se levaient pour trinquer, et les écrans accrochés au mur interrompirent brusquement leurs programmes de variétés par une lumière écarlate qui se refléta dans les couverts. Sur les plages encore bondées, les rires se figèrent face aux drones d’information qui striaient le ciel, relayant le message d’alerte dans toutes les langues.
Plus loin encore, de l’autre côté des océans, c’était déjà la nuit. Les tours des mégapoles clignotaient de milliers de fenêtres éclairées. Dans les quartiers résidentiels, on se glissait sous les draps, convaincu que l’on dormirait tranquille. Mais ce sommeil n’était qu’un répit, une parenthèse trompeuse avant la révélation. Au matin, l’alerte serait déjà là, en attente, prête à bondir dès que les réveils sonneraient.
Ainsi, à la même seconde, la planète vécut dans des temps différents : ici le matin, ailleurs le soir, plus loin la nuit. Mais partout, la même vérité s’imposa, brutale et irrévocable : rien ne serait jamais plus comme avant.
« Attaque contre la Réserve mondiale de semences du Svalbard. »
« Incendies simultanés dans des centres de stockage agricoles en Inde. »
« Explosion à l’Institut international de recherches sur le riz aux Philippines. »
Le choc fut immédiat. Partout sur la planète, presque à la seconde, des installations considérées comme inviolables prenaient feu ou s’effondraient dans des nuages de fumée. Des bunkers enfouis dans la glace de l’Arctique, des entrepôts discrets en Asie, des laboratoires sous surveillance en Afrique et en Amérique latine : tous frappés au même instant, comme si une main invisible avait orchestré une symphonie de destructions.
Les premières images, reprises en boucle par les chaînes, ressemblaient à des extraits de films catastrophes.
À Svalbard, le portail massif, conçu pour résister aux bombes nucléaires, pendait ouvert comme une bouche béante, tandis que des flammes s’échappaient des galeries souterraines. On voyait, par intermittence, des silhouettes casquées lutter contre le brasier, minuscules face aux langues de feu qui dévoraient les archives de milliers d’espèces végétales.
En Inde, une fumée noire s’élevait d’un entrepôt rural, et des hommes tentaient en vain de pousser hors du brasier des sacs de jute encore fumants. Aux Philippines, une explosion avait pulvérisé les vitres d’un centre de recherche ; les murs étaient éventrés, laissant apparaître des rayonnages tordus où des boîtes de semences fondaient comme de la cire.
Les présentateurs avaient le visage blême.
— Mesdames et messieurs, il s’agit de l’attaque coordonnée la plus vaste jamais enregistrée contre le patrimoine biologique de l’humanité.
Dans les rédactions, les journalistes répétaient ces mots : patrimoine biologique. Jusqu’alors, l’expression n’évoquait que quelques colloques universitaires ou rapports discrets de l’ONU. Mais ce matin-là, le monde entier découvrit que ses semences, ces petites capsules endormies, valaient plus que l’or ou le pétrole.
Les gouvernements réagirent aussitôt.
Un communiqué du Conseil de sécurité fut diffusé dans l’heure, dénonçant « un acte terroriste global contre la sécurité alimentaire ». Les chefs d’État se succédèrent devant les caméras, le ton grave, promettant que les coupables seraient retrouvés, que les réserves seraient reconstituées. Des mots répétés à l’identique, comme copiés-collés d’un même discours. Sur les plateaux télévisés, les experts se succédèrent.
Un ancien directeur de banque de gènes expliqua, les yeux rougis, que « des milliers d’espèces avaient disparu à jamais en quelques heures ». Un économiste affirma que « les marchés agricoles allaient s’effondrer ». Des généraux en uniforme parlèrent de « guerre biologique » sans pouvoir citer le moindre ennemi.
Les images se succédaient sans relâche. Des hélicoptères filmaient des entrepôts calcinés, des drones captaient des silhouettes fuyant dans la neige arctique, peut-être des saboteurs. Mais aucune arrestation ne vint confirmer les hypothèses. Aucun groupe ne revendiqua les attaques.
La stupeur dura trois jours. Trois nuits où les journaux titrèrent en lettres noires :
« Qui veut affamer l’humanité ? »
« Un 11-Septembre pour l’agriculture mondiale »
« La fin de la diversité biologique ? »
Puis, peu à peu, les bandeaux rouges disparurent des écrans.
La machine médiatique se lassa. Un ouragan en Floride, une crise politique en Europe, un scandale de corruption en Asie vinrent remplacer les flammes dans les journaux du soir.
1. Dans les cafés, les conversations changèrent de sujet.
On se souvenait encore vaguement de ces incendies, mais personne ne savait plus exactement dans quels pays ils avaient eu lieu. On haussait les épaules : « Après tout, il reste encore des semences, non ? Et puis, la science trouvera bien une solution. »
Les rapports d’enquête s’enlisèrent. Les commissions parlementaires s’installèrent, puis se dispersèrent sans conclusions. Les financements promis pour reconstituer les banques disparurent dans les méandres budgétaires. Les caméras quittèrent les glaciers, les entrepôts fumants, les laboratoires dévastés.
En quelques mois, l’affaire devint un souvenir brumeux.
Une anomalie. Une curiosité pour archivistes.
Mais, dans le silence des caves incendiées et des bunkers effondrés, des millions de graines avaient été réduites en cendres. Et personne n’imaginait encore combien, un jour, cette perte pèserait sur le destin du monde.