1. L'héritage
Aujourd’hui, je sens que ma vie va prendre un virage à cent quatre-vingts degrés.
Je ne suis pourtant pas du genre à croire au destin ou à toutes ces sottises irrationnelles. Peut-être est-ce simplement l’héritage de cette librairie poussiéreuse qui me donne cette impression.
Je lève les yeux sur la pile de vieux livres en face de moi et pousse un soupir. Ça va être long. Très, très long.
— Bon Dieu, Rosalia Lane, tu vas finir par t’étouffer là-dedans, marmonne Hazel en soufflant sur la couverture d’un ouvrage couvert de toiles d’araignées.
— Ce n’est pas tant la poussière qui m’effraie, dis-je en retenant une grimace. Sérieusement, qui garde quatorze éditions différentes du Traité des herbes médicinales celtiques ?
Hazel hausse un sourcil et se tourne vers moi avec ce sourire plein de malice que je lui connais depuis… toujours, en fait. Déjà enfants, elle et moi étions comme cul et chemise, à fomenter des plans diaboliques et à chercher la moindre bêtise à notre portée. Aujourd’hui, disons juste que les bêtises d’enfants sont devenues des problèmes d’adultes.
— Ta grand-mère. Tu sais, celle qui se faisait appeler la grande prêtresse du sabbat ?
Je souris malgré moi. Songer à elle me noue la gorge, mais je ne peux nier que, sur la fin, Mamie Lila était devenue un peu fantasque — pour le dire poliment. Elle était même allée jusqu’à transformer l’arrière-boutique de la librairie en véritable cahute de sorcière. Avec chandelles, chaudrons, runes peintes aux murs et tout le tintouin.
Et maintenant, tout ça m’appartient.
— Je t’en prie, reste encore un peu, je la supplie en me redressant. Ce tri me donne l’impression de devenir folle.
Par-dessus le comptoir, j’aperçois Hazel jeter un œil à sa montre. Elle porte un T-shirt noir un peu trop grand où je peux lire d’ici : Support your local witches. La connaissant, je doute qu’il s’agisse d’un simple motif de saison, mais plutôt d’un message de militantisme. Après tout, c’est la seule personne que je côtoie à n’avoir émis aucune réserve sur le fait que Mamie Lila ait réellement pu être une sorcière.
— J’aimerais bien, mais j’ai mon rendez-vous d’autopsie à six heures. Tu vois la vieille dame qui habite en face de l’église, Madame Nollan ? Elle est décédée hier soir.
— Ah… je ne savais pas.
Elle pose sa main sur mon bras, m’embrasse la joue, puis me lance un regard doux. Sans même que j’aie à dire un mot, elle comprend. Mamie Lila et Madame Nollan devaient avoir approximativement le même âge.
— Désolée, Rosie, je n’y avais plus pensé. Tu sais, tu n’as pas à le faire toute seule. Ce deuil, je veux dire. Et… la suite.
Sa phrase est ponctuée d’un mouvement de la main, qui désigne toute la librairie. Je lui réponds par un sourire qui se veut rassurant, bien que je n’y croie pas moi-même.
— La suite, c’est un loyer à payer et une librairie à faire tourner. C’est ça, la magie des adultes, non ?
Nul besoin de la regarder pour sentir son regard réprobateur posé sur moi, mais elle n’insiste pas. Elle sait que l’armure du cynisme m’est bien plus confortable que la confession. D’un petit geste de la main, elle me salue, puis fait retentir la clochette au-dessus de la porte.
Et me voilà seule. Encore une fois.
Les heures ont défilé, sans que je m’en aperçoive. À travers les vitres grisées de la librairie, la place qui me fait face est décorée de guirlandes lumineuses, de citrouilles creusées et d’une pancarte écrite à la main : « Veillée des Âmes : J-17 ».
On raconte que cette fête remonte aux premières familles fondatrices et qu’à l’époque, il s’agissait d’un rituel de protection contre les esprits errants.
Mais ce sont des histoires, rien de plus. Aujourd’hui, cet événement n’est qu’un énième prétexte pour festoyer et, pour certains, profiter des vendanges des villes voisines.
Je me penche pour ouvrir le quinzième carton de la journée et me rappelle, en observant le scotch jauni et les coins rongés, que celui-ci provient du grenier. Sur le dessus est inscrit en grand : « Ne pas ouvrir ».
Ce qui, en langage Rosalia, signifie « ouvre-moi immédiatement ».
À l’intérieur, une pile de livres aux couvertures de cuir, dont l’un attire particulièrement mon attention. Je m’en saisis et l’observe d’un œil attentif. Il n’est pas bien différent des autres : la couverture est écaillée et une odeur de papier humide s’en dégage. Pourtant, à l’instant où mes doigts rencontrent la reliure, je sens un frisson me courir le long de l’échine et l’air... s’électriser.
Arrête, Rosie, tu délires.
Bien que mes muscles se soient tendus, je ne peux m’empêcher de pouffer en lisant la première page de cette relique. L’écriture est élégante, penchée et semble provenir d’un autre siècle — mais c’est le titre, légèrement effacé, qui déclenche mon hilarité.
Grimoire de la lignée Lane.
Réservé aux sorcières expérimentées.
Je tourne les pages, me demandant sérieusement si mes ancêtres n’étaient pas tous complètement fêlés. Mamie Lila n’était donc pas un cas isolé. Heureusement, mes parents n’ont jamais participé à ce délire sectaire. C’étaient des personnes cartésiennes, remarquablement rigoureuses dans leurs recherches, et qui m’ont toujours tenue à l’écart des extravagances de ma grand-mère.
Après avoir feuilleté un nombre incalculable de dessins incompréhensibles et de vieilles recettes à base de plantes, je tombe sur des vers qui happent mon regard. On dirait presque de la poésie, tant c’est joli.
L’esprit ailleurs, je me surprends à les murmurer.
— Par les feuilles tombées, par la terre craquelée, qu’un cœur ancien soit réveillé.
Un long silence s’ensuit et je réalise l’absurdité de la situation. Peut-être ai-je cru, un court instant, que ce poème pouvait guérir la blessure qui règne dans mon propre cœur depuis des années.
Soudain, un éclair déchire le ciel et me fait lâcher le livre dans un sursaut. Un grondement de tonnerre secoue la verrière, si puissant que j’en ressens les tremblements jusque dans mes os. Les lumières jaunâtres grésillent un instant et, sur une étagère au fond de la pièce, s’allume une bougie décorative. Je me fige, comme paralysée.
— Hazel ?
Pour seule réponse, j’obtiens un silence pesant. Je me ressaisis, regarde autour de moi, et constate avec soulagement qu’il n’y a rien d’inhabituel. À l’exception du grimoire qui, bien qu’il soit désormais au sol, est resté obstinément ouvert sur la même page. Mon pouls tambourine encore dans mes tempes quand une rafale de vent claque contre la porte. Dehors, les feuilles tourbillonnent en minuscules tornades, les arbres gémissent et ploient sous les bourrasques.
Et là, dans le silence feutré de la pièce, je jurerais avoir entendu une respiration.
Pourtant, je suis seule. Enfin… je crois.