Prologue
— A ce soir, ma puce ! surtout n’oublie pas, nous avons la visite des Laurence, me rappelle ma mère en me tendant mon déjeuner.
Je lui souris, puis sors de la voiture en remettant mon sac de cours sur mon épaule. Je fixe la façade de l’école avec une boule ancrée dans mon estomac. Les briques rouges et les fenêtres me feraient presque penser à une prison. Je vais rentrer en prison.
Je n’arrive plus à supporter le lycée. Chaque matin, l’angoisse me prend aux tripes et ma gorge se serre pour ne plus dévoiler un seul mot. Ma mère a tenté de comprendre les raisons de mon dégout de l’école mais je n’ai pas envie de lui en parler. C’est trop personnel. Trop honteux.
Je m’avance et suis le chemin en terre qui mène au porche. Les voix et les ricanements s’élèvent dans les airs. Les jeunes forment des groupes, chacun a choisi sa bande : les gens cool à la pointe de la mode, les intellos, les geeks et les sportifs. Moi je ne suis dans aucune case, j’ai horreur d’appartenir à un clan.
Je pénètre dans le couloir tellement embourbé de monde qu’il est difficile d’y circuler. Tout le monde se presse. Un brouhaha prend possession de mes oreilles et fait battre mon cœur plus fort. La sonnerie va bientôt retentir. Je m’arrête à mon casier et prends mes livres de cours que je mets dans mon sac, mais une voix lointaine dresse les poils de ma peau. Je me fige.
— Hey, dégage, toi !
Discrètement, je fais errer mon regard sur le côté de la porte en ferraille afin d’observer la scène. Une bande de cinq mecs musclés au style débraillé s’avancent. Ils prennent leurs aises et poussent violemment tous les élèves placés sur leur passage. Mon palpitant s’emballe plus encore et tous mes membres se crispent de terreur. Oh non, pas déjà.
— Oh mais c’est notre grand ami ! Comment tu vas ? s’exclame l’un des gars.
Mes sourcils se froncent et ma curiosité me pousse à sortir de ma cachette pour mieux observer ce qu’il se passe. Ils sont attroupés autour d’un garçon un peu enveloppé qui doit avoir mon age. Son regard est baissé au sol et son tshirt affiche un logo avec une fleur jaune.
— Il est mignon ton haut ! Ils font les mêmes pour les hommes ?
La bande s’esclaffe comme des abrutis. Ils s’en prennent à ce pauvre garçon mais une part de moi ne peut s’empêcher de se sentir soulagée que ce ne soit pas moi.
— C’est l’entreprise de ma mère ! retorque le pauvre garçon.
— Oh, alors en plus de t’habiller comme une fille, t’es un fils à maman.
— Laisse-moi tranquille ! hurle le garçon qui ne se dégonfle pas.
Il a violemment repoussé son harceleur qui bute contre la paroi des casiers. Tout le monde se tait. Les autres élèves restés inactifs s’en vont progressivement, surement pour éviter d’avoir à être témoin de ce qu’il va suivre. Ils ont toujours été laches, personne ne veut s’en mêler car ils savent très bien qui sont ces tordus : les meilleurs joueurs de baseball du collège et à ce titre, l’établissement paierait très cher leur départ, alors le principal ferme les yeux sur tous les petits écarts qu’ils font.
Le chef de la bande lui assène un coup dans le ventre et la pauvre victime se plie en deux jusqu’à s’étaler au sol. Il gémit de douleur, le visage grimaçant.
Ils s’acharnent ensuite sur lui, lui octroyant coup de pied et coups de poings alors qu’il se replie sur lui-même afin de se protéger comme il le peut. Mon sang ne fait qu’un tour. Je ne peux pas être témoin de ça. Mais si je m’en mêle, ils vont me démonter la tronche de la même manière ! Je serre l’anse de mon sac de toutes mes forces. La sonnerie retentit marquant le début des cours mais je ne l’entends presque pas. Seuls les gémissements du garçon assaillent ma tête comme un pieu qu’on aurait rentré par mes oreilles.
Allez, va-t’en ! tu ne connais pas ce mec, tu t’en fous !
Je referme mon casier, pivote sur moi-même prête à fuir seulement mes jambes refusent d’avancer. Non, je dois l’aider ! Je refuse que ces salauds détruisent quelqu’un d’autre.
— Arrêtez ça ! crié-je en m’élançant vers eux.
Ils se figent puis se tournent dans ma direction, décontenancés. Les trois autres répriment leurs sourires pendant que le leader hausse un sourcil.
— Qu’est ce qu’elle fait notre petite Molly ?! Elle se rebelle ?
Ils marchent dans ma direction, délaissant leur précédente proie. Mon corps s’anime d’un mouvement de recul. Leurs yeux assassins me parcourent, me lèchent, tout dans leur attitude prédatrice dénote une irrésistible envie de me faire mal. Très mal.
Une porte claque.
— Monsieur Rubinscott !
La voix d’une femme interrompt leur lancée. ils se retournent à l’unisson vers la prof de Sciences.
— Que faites vous tous encore dans les couloirs ?! reprend-elle d’une voix sèche.
Le visage de ce salaud grimace de frustration, ses lèvres se plissent.
— Tu ne paies rien pour attendre, ma belle, crache-t-il à mon intention.
Je les entends déblatérer avec la prof. Celle-ci ne semble pas se laisser faire. Je discerne à peine ce qu’ils disent tant mes oreilles bourdonnent.
Ils s’éclipsent en maugréant. Madame Sousa presse le pas dans ma direction en prenant soin d’inspecter les environs pour être sûre qu’il n’y ait pas de témoins. Je remarque alors que le garçon martyrisé n’est plus là et qu’il a laissé son sac noir à moitié éraflé.
— Tout va bien mademoiselle Oward ?
Ses mains pressent délicatement mes épaules. Ses iris bleus azur me sondent avec inquiétude pendant que des mèches blondes ondulés tombent le long de ses joues.
— Oui, madame. Merci d’être intervenu.
Je n’arrive pas à croire qu’elle leur aie tenu tête. Elle va avoir des ennuis, mais cela elle ne le sait pas encore.
— S’ils s’en prennent à vous, il faut me le dire, je ne laisserai pas de telles ignominies se produire.
Un rire nerveux s’échappe de ma gorge. Quel peut bien être son pouvoir face à eux. Plusieurs professeurs se sont déjà interposés dans le passé et ils ont tous été virés. Et malheureusement ce que je viens de faire ne restera pas impuni : ces salauds vont m’attendre au tournant.
— Ne vous inquiétez pas, madame. J’ai l’habitude. Je ne veux pas qu’ils vous fasse du tort à vous aussi.
Une longue ride se forge sur son front et ses lèvres se pincent.
— Oh non, je ne les laisserai pas faire, clame-t-elle dans un murmure de confidence.
Après une œillade compatissante, elle tourne les talons. J’admire son courage et sa détermination. Elle au moins, elle n’a que faire des répresailles. Une brise d’espoir vient caresser mon esprit. Je devrais prendre exemple, personne n’a le droit de nous faire peur.
Les voix des professeurs résonnent à travers les classes. Le chahut de certains élèves perce le silence du couloir. J’inspire un bon coup puis récupère le sac du garçon. Je file le long des casiers en le cherchant derrière les vitres des salles. Mes pas s’arrêtent devant les toilettes pour hommes. Je sens qu’il est ici !
Une odeur d’urine me prend à la gorge. Un clapotis d’eau vient se mêler à des reniflements. Je trouve le garçon abaissé contre l’évier, le visage boursouflé et en sang. Mon cœur se serre en voyant des larmes rouler le long de ses joues. J’aurais espéré me tromper, espérer qu’il soit rentré chez lui sans repenser à ce qu’il s’était passé.
Je m’approche prudemment. Je ne veux pas qu’il se méprenne sur mes intentions, je souhaite seulement lui venir en aide et non me moquer ou lui faire la leçon comme il coutume de le faire dans ce lycée.
— Je t’ai rapporté ton sac, commencé-je timidement.
Il renifle en massant son ventre qui semble le faire souffrir. Des échymoses jaunatres sont présents sur ses bras. Elles ont l’air anciennes, comme si cette altercation n’avait pas été la première.
— Je suis désolée de ce qu’il s’est passé, réitéré-je. Tu as eu raison de ne pas te laisser faire. c’est très courageux. C’est une attitude que je n’ai jamais adopté… Ils sont tellement abominables ces mecs…
Ses yeux verts croisent les miens pour la première fois. Derrière ses traits illuminés, je ne vois que de la tristesse et de l’impuissance. Je pose ma main sur son épaule et mon pouce caresse affectueusement le tissu de son vêtement. Ses lèvres s’étirent, remontant ses joues potelées.
— Merci, souffle-t-il.
Je réponds à son sourire mais le mien aussi reste dénué de toute joie. Je pars chercher une serviette en papier et l’humidifie. Je le rapproche de son visage et appuie sur son arcade boursouflée. Il grimace, malgré tout il se laisse faire. Ses épaules se relâchent peu à peu et les lignes de son visage s’apaisent. J’essuie le sang qui a déjà crouté sur sa peau. Son linge nettoie seulement son apparence, elle est loin de nettoyer son âme cependant j’espère par mon geste lui insuffler un peu de réconfort.
— Tu n’es pas obligé de faire ça, dit-il. Personne ne vient jamais à mon aide d’habitude.
Je m’arrête. Ma conscience pli douloureusement les paupières. Oh non, lui aussi.
— Ah bon ? ça fait longtemps qu’ils te martyrisent ?
Sa mâchoire se contracte et ses narines se dilatent de nouveau.
— Oui… La dernière fois, ils m’ont cassé des côtes. C’est de ma faute, je n’étais pas retourné ici depuis un petit moment.
Un frisson chatouille mes entrailles. Je n’ose imaginer la douleur qu’il a du ressentir.
— Ce sont vraiment des salauds ! C’est eux les responsables ! il faut absolument qu’ils aient leur compte.
Je jette mon papier humide dans le lavabo bouché et l’eau s’éclabousse sur le miroir à moitié brisé.
— Ils me traitent de grosse barrique. Sur les réseaux, ils ont même créé un groupe qui s’appelle “qui veut la peau du gros porc”. Je suis revenu ici parce que je ne voulais pas les laisser gagner.
Il fait un pas en arrière puis un deuxième. Il place ses mains dans les poches de son jean troué.Sa machoire se contracte et ses lèvres se pincent. Mon dieu. Comment se fait-il que je n’en ai pas entendu parler ? C’est aberrant, ignoble ! Il faut dire que je n’ai aucun ami ici, je me contente d’être un fantome, de longer les murs et de suivre les cours au fond de la salle. Mais quand bien même je l’eusse su, aurais je eu le courage de le défendre ?
— Comment tu t’appelles ?
— Emeric. Et toi ?
A l’instant où je croise son regad, ses pupilles s’agrandissent, ses traits se détendent. Je ne suis peut être pas super girl pour lui venir en aide, mais au moins je peux lui offrir mon amitié.
— Je m’appelle Molly.
Ses doigts agrippent mon poignet et son visage s’illumine.
— Merci d’être avec moi, Molly.
Mon désir de le protéger s’intensifie à cet instant. Il me parait si vulnérable et en même temps si touchant et rempli de gentillesse. Il ne mérite pas tout ce qu’on lui inflige.
— Ecoute Emeric, ne te laisse jamais détruire par qui que ce soit, ils se sentent plus fort ainsi car ils n’ont pas confiance en eux ! Ils ont des choses à se prouver. On leur montrera un jour de quel bois on se chauffe, crois moi !
— Oh t’en fais pas. Je compte bien prendre ma revanche un jour.
L’interstice entre ses sourcils se plisse d’inquiétude.
— Mais toi, ils t’ont fait du mal ? reprend-t-il.
Mes yeux se baissent vers le sol et mes poumons se remplissent d’un air lourd.
— Je… Ne t’occupe pas de moi.
Ses mains s’emparent de mes épaules, sa poigne se fait dure, puissante, elle me surprend tant que mon cœur rate un battement.
— On est ensemble maintenant, c’est à eux d’avoir peur de nous.
Un rire nerveux franchit la barrière de mes lèvres. Il parait si fragile l’espace d’un instant et voila qu’à présent il me semble dur comme un roc. Il a raison de se montrer optimiste. Je ne les laisserai plus faire ! Maintenant que nous faisons équipe, nous serons invincibles. Plus personne ne nous fera de mal !