Prologue
Dix-huit ans plus tôt — Adèle, 10 ans
— Un, deux, trois… Tadam ! s’exclame ma mère.
Les lumières s’allument d’un coup et mes yeux s’agrandissent. Notre petite maison paraît soudain plus belle, presque magique. Les guirlandes que maman a récupérées à l’épicerie scintillent autour des fenêtres, et une couronne un peu bancale trône fièrement sur la porte. Je frissonne, l’air est glacé, mais mon cœur, lui, déborde de chaleur.
J’attends ce moment chaque année. Les décorations de Noël, c’est notre rituel. Une journée entière consacrée à ça, rien qu’à ça, depuis… toujours, j’ai l’impression. Et surtout, il est formellement interdit de changer quoi que ce soit, sinon ma mère et moi, on se fâche. Vraiment !
— C’est trop beau, maman.
Mes doigts sont rouges à force de rester dehors. Mes articulations sont comme gelées. Je me rapproche de ma mère pour la serrer dans mes bras. J’adore cette journée…
L’intérieur de notre maison est trop petit pour accueillir toutes nos décorations, alors, chaque année, on en rajoute dehors. On ne gagnera probablement jamais le concours de la plus belle maison décorée du village de Loutes, mais ça n’a aucune importance.
Un cri lointain déchire soudain le silence, suivi d’un claquement de porte. Je sursaute légèrement. Alors que je reste absorbée par les guirlandes qui scintillent, ma mère, elle, s’éloigne peu à peu de moi.
— Tu penses qu’on pourrait mettre une guirlande sur cet arbre ? je demande en montrant du doigt le petit sapin tordu près de la porte d’entrée.
Je n’obtiens pas de réponse, et quand je la regarde, ses yeux sont rivés sur la maison des voisins.
— Si je l’entoure de quelques décorations, il sera peut-être moins triste.
— Chérie, il se fait tard. Tu veux bien nous préparer deux bols de chocolat chaud ? Je commence à avoir froid. Je vais terminer d’arranger les décorations en attendant.
— D’accord !
C’est avec enthousiasme que je rentre dans la maison et me précipite dans la cuisine. J’attrape une brique de lait dans le réfrigérateur. Les tasses s’empilent sur une étagère que je peux atteindre malgré ma petite taille, mais pour le chocolat en poudre, c’est une autre histoire. Alors, je traîne jusqu’à la cuisine la petite chaise du salon, qui grince sur le carrelage. Je grimpe dessus, en équilibre, et tends la main vers la boîte de cacao.
— Chéri, je t’ai déjà dit de ne pas monter sur cette chaise. Tu vas finir par tomber.
Je me retourne d’un coup. Mes bras retombent le long de mon corps. Ma mère n’est pas seule.
— Je te présente Eden, dit-elle doucement. C’est notre voisin.
Je descends de la chaise en faisant attention à ne pas tomber et m’approche doucement de lui.
Eden fixe ses chaussures, silencieux. Il semble avoir pleuré. Des traces de larmes séchées marquent ses joues rougies par le froid. Je ne crois pas l’avoir déjà vu.
Dans notre village, il n’y a qu’une seule école primaire… C’est étrange. Ou est-ce qu’il est déjà au collège ? Il n’est pas plus grand que moi. Ses cheveux noirs sont en pagaille sur sa tête. Son pull et son jean sont tachés de terre. Ses bottes, qui remontent jusque sous ses genoux, sont couvertes de neige.
— Bonjour, Eden. Je m’appelle Adèle.
Son regard reste rivé au sol. Je remarque que ses poings sont serrés et couverts également de terre.
— Pourquoi est-ce qu’il ne me répond pas, maman ? je murmure, intriguée.
Ma mère se dirige vers le micro-ondes pour réchauffer le lait que j’avais versé dans les deux tasses.
— Est-ce que tu aimes le chocolat au lait, Eden ? lui demande-t-elle.
Ses yeux se lèvent lentement, mais il continue de froncer les sourcils. Un frisson parcourt mon corps. Il m’intimide… Il me fait un peu peur.
— Et si vous alliez vous asseoir dans le salon ? Adé, tu l’accompagnes ?
Je hoche la tête et prends doucement son bras pour l’accompagner. Je le relâche, et il reste immobile un instant, fixant ses doigts qui s’entortillent entre eux, tandis que je fais glisser une des chaises qui entourent la grande table familiale et lui propose de s’asseoir dessus.
Ma mère nous dépose deux tasses de chocolat au lait fumantes.
— Et toi, maman ?
— Je n’en veux pas, ma chérie. J’ai proposé à Eden de passer la soirée avec nous.
Je me demande pourquoi, mais je poserai cette question à maman plus tard.
— Qu’est-ce que vous aimeriez faire ce soir ? Eden, il y a quelque chose qui te ferait plaisir ?
— Oh, maman… on avait dit qu’on regarderait Charlie et la chocolaterie.
— C’est vrai. Ça te ferait plaisir, Eden ?
Il se contente de hocher la tête, puis la cache dans sa tasse. Il ferme les yeux, savourant sa boisson chaude.
Ma mère l’emmène dans la cuisine pour qu’il se lave les mains pendant que je vais chercher des couvertures dans l’armoire du salon.
Eden revient s’installer à côté de moi. Je lui tends une couverture qu’il installe sur lui, toujours silencieux. Le film commence, et nous sommes immédiatement plongés dans les aventures de Charlie. Ma mère nous propose des popcorns et des chamallows, que nous dévorons.
Petit à petit, le visage d’Eden se détend. Je ne peux m’empêcher de lui jeter des coups d’œil, comme pour m’assurer qu’il va bien. Ses paupières se ferment, il semble lutter. Puis, finalement, il se laisse porter vers le pays des rêves. Je continue de regarder le film, quand je sens quelque chose se poser sur mon épaule. Le poids de sa tête devait être trop dur à porter. Et tout à coup, j’ai une grande responsabilité, celle de ne pas le réveiller, alors je m’immobilise et me concentre sur le film.









facile à lire bravo!!!
merci beaucoup pour ton commentaire et ta lecture. 😊