L'éveil et la peur
C’est complètement déboussolée qu’Aria se réveille dans une chambre qui n’était
définitivement pas la sienne, la chambre somptueuse et très richement décorée. Des moulures décoraient le plafond et les murs, des tapisseries faisaient éloges aux murs, le lit à baldaquin noir et rouge sur lequel elle était allongée est gigantesque et une cheminée éteinte. Sur ladite cheminée reposait une horloge blanche dont malheureusement les aiguilles ne bougeaient pas l’empêchant de pouvoir se situer dans le temps. Ce qui l’alarma le plus fut les fenêtres. Elles étaient très grandes mais entièrement condamnées par des planches de bois ne laissant aucune lumière pénétrer dans la pièce. Aria détourna le regard sur la commode à sa gauche et elle y vit un somptueux chandelier en or massif. Plusieurs chandeliers étaient présents à la pièce apportant l’unique source de lumière lui permettant de voir quoique ce soit. Aria dont la tête était surélevée par les énormes oreillers sur le lit baissa le regard sur ses vêtements qui lui avait été manifestement été changés. Elle était vêtue d’une chemise de nuit blanche à fines bretelles et volants. Pieds nus, elle pouvait sentir qu’il s’agissait de son unique vêtement.
Quel jour sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Où diable se trouve-t-elle ? La tête lourde et brumeuse, Aria tenta très difficilement de se redresser en s’appuyant sur ses poignets en vain et sa tête retomba sur l’oreiller. Elle poussa un cri de douleur face à la douleur soudaine qui lui coupa le souffle tellement elle fut aiguë. Elle tourna sa tête difficilement vers son poignet et constata avec horreur un bandage autour de son poignet droit. Progressivement le bandage qui était blanc se tinta de rouge sans qu’elle ne compris ce qu’il se passait.
Mon Dieu... C’est mon sang qui coule comme ça ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce
que je me suis fait ?
Dans un gémissement douloureux, Aria tenta de se hissa jusqu’au bord du lit mais
échoua. Sa tête la faisait souffrir et la douleur à son poignet persistait. Elle rassembla le peu de force qui la maintenait éveillée et roula sur elle-même vers le rebord du lit. Elle roula une fois puis s‘arrêta pour reprendre son souffle et rester éveiller. Elle entreprit de recommencer mais fut prise de vertige. Courage Aria, ce n’est pas le moment, il faut que tu tienne. Dans un effort qui lui parut surhumain elle parvint à rouler jusqu’au bord du lit. Elle tenta une nouvelle fois de se redresser du poignet gauche cette fois-ci pour ne pas commettre la même erreur mais le manque d’énergie la fit chanceler et sa main glissa la faisant entièrement tomber sur le sol. Sa tête heurta le tapis et elle succomba.
Alertés par le bruit provoqué par la chute de la femme à présent inconsciente, le groupe de personne qui prenait le thé tranquillement dans le petit salon relevèrent leurs tête leur attention piqué par le bruit. Le petit salon, bien que moins grand que le salon principal de la demeure, était spacieux. Il était décoré dans des tons verts et noirs, des tapis recouvraient le sol et des tableaux décoraient les murs verts et blancs à moulures dorées. Les meubles étaient du style du dix-neuvième siècle des chaises aux commodes en passant par les dessertes et les tables. Sur la table basse se trouvaient un service à thé datant de la dynastie Ming. Six gaiwans sur lesquels étaient peints des oiseaux aux corps blancs et aux ailes noires et une théière sur laquelle était peinte des branches de bambous.
Trois hommes, un roux, un aux cheveux blond et un homme aux cheveux blond cendrés étaient en train de jouer aux cartes, une femme aux cheveux roux faisait de la broderie. Deux femmes, une blonde et une brune aux cheveux noirs sombres jouaient au croquet sur le tapis et un couple étaient absorbés par leur bébé. La femme avait le teint caramel et son époux bien plus sombre son teint similaire à une châtaigne. Tous étaient très richement vêtus. La femme tenait le bébé dans ses bras et son mari qui agitait un jouet devant ses yeux s’arrêta net. Agacé par le soudain manque de divertissement le bébé se mit à pleurer sortant les adultes de leur torpeur. Une petite fille brune arborant deux nattes dont les bouts se finissait par des rubans en dentelle blanche qui faisait de la peinture posa son pinceau. Elle vint caresser les joues du bébé qui se calma progressivement des larmes perlant au coin de ses beaux yeux marrons foncés. La petite fille lui embrassa le front et le bébé se saisit du doigt qu’elle lui tendit le tenant fermement et refusa de le lâcher.
— Tient, il semble qu’elle est réveillée, dit la brodeuse sans pour autant s’arrêter ou lever le regard du bout de tissu qui accaparait toute son attention. Je vous préviens je n’y vais pas, ne comptez pas sur moi pour vérifier si elle est morte, termina-t-elle le ton dépourvu de toute émotion.
— Jeremiah tu devrais y aller, commença le père du bébé qui avait recommencé à agiter le jouet pour son bébé le regard fixé sur son fils qui gazouillait émerveillé. Après tout c’est toi qui nous a mis dans cette fâcheuse situation de par ton immaturité et ton irresponsabilité.
— C’est hors de question ! pesta ledit Jeremiah en s’enfonçant dans son siège. Je refuse de monter là bas. Si elle est morte nous n’avons qu’à demander aux domestiques de l’enterrer et c’est tout !
— Tu sais bien que ça ne marche pas comme ça, reprit la brodeuse. Il faut constater sa mort avant de l’enterrer. Nous ne sommes plus en l’an quarante.
— Mais qu’est-ce que ça change qu’elle soit vivante ou pas ? Qu’elle soit morte ou non, ça n’a aucune importance. Si elle est morte tant mieux et si elle ne l’est pas je n’ai qu’à
l’achever, clama-t-il agacé.
— Quand bien même, tu te doit de vérifier si elle est décédée d’abord, nous ne pouvons pas juste l’enterrer et revivre une crise comme celle de Varsovie. Donc lèves ton derrière et va constater des dégâts de tes bêtises veux-tu ? Dit la blonde son maillet de croquet ferma dans la main.
— Non ! Théodora tu n’as qu’à y aller, dit-il frustré se sentant attaqué de tous les côtés. Tu as l’habitude de t’occuper de ça.
Théodora qui tenait son bébé dans ses bras écarquilla les yeux choquée et son mari
tourna un regard furieux vers Jeremiah qui se rassit correctement dans sa chaise mal à l’aise. Il frotta ses mains sur ses cuisses et se racla la gorge.
— Je suis d’accord avec Vlada. Tu ne peux juste rester assis là et espérer que nous fassions le ménage derrière toi comme à chaque fois Jeremiah. Cela fait bien longtemps que tu n’es plus un enfant et je pense parler au nom de tout le monde quand je dis que nous sommes fatigués. Fatigués de toujours devoir déménager à cause de crises que TU as provoqué. Fatigués de devoir nous terrer dans l’ombre comme des rats parce qu’après tant d’années tu n’as toujours aucun self-contrôle sur tes pulsions animales. Fatigués de devoir faire face aux conséquences de tes actes à ta place parce que tu es immature et que tu refuses de le faire toi-même comme un adulte. Fatigués de toujours devoir te faire la leçon alors que tu n’en apprends jamais rien et que tu n’écoutes jamais. Fatigués de toujours devoir abandonner une partie de nous et de nos vies parce qu’il faut protéger Jeremiah de lui-même et du monde extérieur. J’irai même plus loin et je dirais que nous sommes épuisés. Théodora et Isaac viennent enfin d’avoir leur bébé tant désiré, nôtre petite Martha aime ses cours de peinture et nous avons tous enfin retrouvé un semblant de tranquillité depuis longtemps. Je me plaît énormément à Londres et je n’ai pas envie d’encore une fois avoir à tout quitter. Au moment même où nous installons une routine tu trouves le moyen d’encore une fois tout gâcher de par ton égoïsme et j’en ai assez. Penses un peu aux autres pour une fois Jeremiah et débrouilles toi tout seul ! Personne ne va nettoyer derrière toi cette fois-ci. Donc lèves-toi et démerdes-toi seul pour la première fois de ta misérable vie de sauvage, cracha la brune aux cheveux noirs furieuse !
— Je ne te permets pas de me parler ainsi Rosalie ! Je refuse de le faire donc je ne le ferai pas. Je n’irai pas ! Tu entend ça petite idiote ? Je refuse de lever le petit doigt et rien de ce que tu diras ne me fera changer d’avis, dit-il en se levant brusquement de son fauteuil !
Jeremiah qui s’apprêtait à sortir du salon en trombe s’arrêta brusquement face à l’homme qui venait d’entrer lui barrant la route. Lui qui avait mis un pied dans le couloir recula à mesure que l’homme qui faisait bien deux têtes de plus que lui avançait, le forçant à retourner dans la pièce. Dès qu’il fit son entrée, l’atmosphère se fit plus lourde et la petite Martha reprit son doigt et se dirigea rapidement vers sa mère. Rosalie lâcha son maillet de croquet et entoura ses bras sur sa fille qui s’agrippa aux pans de sa robe.
— Qu’entends-je par là ? Jeremiah a encore fait des siennes n’est-ce pas ? demanda le grand brun qui venait de faire son entrée.
Les cheveux noirs ramenés en arrière, un teint couleur miel, des yeux d’un marron aussi sombre que la nuit, un nez fin à l’allure noble et une bouche pulpeuse et rose. Il était grand et élancé vêtu tout de noir tel un noble du vingtième siècle. Un long pantalon noir, une chemise noire et une veste de costume et des chaussure de cuir noire. Son regard perçant était posé sur Jeremiah une expression froide et agacée habitait son visage fatigué en attente de réponses.
— Je peux tout expliquer Silas. Ne te fies pas aux quelques mots que tu as pu entendre. Je te jure que-
Sans attendre plus d’explications Silas se saisit du visage de Jeremiah et le plaqua
violemment contre un mur arrachant des gémissements de surprises et de terreurs à ses pairs présents dans la pièce. Il se sentait fatigué et il n’avait pas envie de faire face à ses explications mensongères. Lui qui rentrait épuisé du conseil des clans ne désirait qu’une chose, rentrer et pouvoir se reposer. À son grand désespoir lorsqu’il pénétra dans le manoir et qu’il entendit les bribes de conversation de ses pairs il en déduit que Jeremiah avait recommencé à faire des siennes. Des centaines de fois il l’avait laissé essayer de se dédouaner avec des explications douteuses mais aujourd’hui il en avait plus qu’assez. Le visage de Jeremiah était entré si violemment en collision avec le mur que du sang coula de sa tempe. Silas le lâcha et Jeremiah tomba pathétiquement sur le sol.
— Il n’y a rien à expliquer mon cher. J’écoute depuis suffisamment longtemps pour comprendre que tu as encore fait le sauvage en mon absence ! hurla-t-il furieux. Quoi ? Tu ne t’attendais pas à ce que je sois de retour si rapidement n’est-ce pas ? Tu t’es dit que tu aurais le temps de me cacher un autre de tes déboires, continua-t-il en assénant un violent coup de pied à Jeremiah toujours au sol ? Tu me fatigues Jeremiah. Qu’est qui me retient depuis tant d’années de t’envoyer en Galilée ?
Jeremiah se contenta de se tenir le ventre silencieux, le front baissé. Un Silas furieux était un Silas qu’il ne fallait pas contrarier. Silas soupira et enleva ses gants en cuir avec frustration. La tension dans la pièce était si lourde qu’elle les empêchait presque de respirer.
— Roxelana ?
— Oui, répondit la rousse la voix hésitante soudain anxieuse ?
— Que s’est-il passé exactement, demanda Silas d’un ton impérieux ?
— Et bien, commença-t-elle incertaine, Jeremiah se plaignait beaucoup ces derniers
temps. Il ne se contentait plus de ce que nous avions et une nuit il est sorti. Nous n’avons pas pensé plus loin que ça. Nous nous sommes dit qu’il s’agissait d’une simple promenade, comme celles qu’ils faisaient pour se calmer. Sauf que cette nuit-là il est rentré avec une humaine inconsciente sur l’épaule. Je- euh, nous ne savions pas vraiment ce qu’il se passait et c’était presque l’aube. Il est monté et nous sommes tous partis nous coucher. Quand nous nous sommes réveillés il y a trois heures, Jeremiah avait l’air bien plus énergique et reposé que nous. Nous avons donc rapidement fait nos conclusions. Nous avons entendu du bruit en haut et avons sommé Jeremiah d’aller voir mais il a refusé. Je pense que tu as entendu le reste…
Silas eut un rictus agacé et Jeremiah ferma les yeux s’apprêtant à de nouveau recevoir un coup et ferma les yeux fortement. Le coup ne vint pas et il releva les yeux vers Silas qui le regarda de toute sa hauteur avec mépris et dégoût.
— Il n’y a absolument aucune différence entre toi et un animal sauvage Jeremiah, dit-il durement. Où est-elle, demanda Silas dans un soupir à Rosalie ?
Incapable de prononcer un seul mot Rosalie se contenta de serrer ses fille contre elle d’un bras et pointa l’étage d’un doigt. Silas remarqua la peur qu’il lui inspira et se contenta de soupirer. Il monta à l’étage tandis que les autres lancèrent des regards réprobateurs à Jeremiah qui avait de nouveau provoqué une catastrophe. Silas suivit l’odeur de l’étrangère et il ne lui fallut que très peu de temps pour la trouver. Il ouvra porte de la chambre dans laquelle elle se trouvait et ne vit rien de premier abord. Il fronça les sourcils et pénétra dans la pièce. Là il vit étendue sur le sol une jeune femme à la peau couleur noire. Elle était allongée sur le ventre et un bras le long du corps et l’autre tendu. Silas soupira et la souleva du sol, bien qu’elle était manifestement vide de toute énergie il fut tout de suite frappé par sa beauté. Ses longs cheveux frisés étaient libres lui donnant un air insouciant. Son nez retroussé, sa bouche charnue dont les lèvres étaient de deux couleurs différentes, une rose et une marron. Ses joues étaient creuses et elle était mince. Sa nuque était exposée, son regard descendit sur ses bras, remarqua un bandage fait à la
va vite sur son poignet et du sang sur le sol. Sa respiration était faible, presque inaudible mais il pouvait toujours l’entendre. Toujours vivante donc. Il releva la nuque de l’étrangère et l’inspecta et y trouva ce qu’il redoutait. Là sur sa nuque se trouvait une marque, une fleur de lotus. Agacé il reposa la femme délicatement sur le lit et fit appeler des servants pour la soigner. Peut-être que finalement Jeremiah devrait effectivement effectuer un séjour de durée indéterminée en Galilée.