Chapitre 1: La guerre est à nos portes
Au fin fond de la brousse Zêmite, le roi Khaz entraînait sa fille Shaya à la chasse. L’air sec et chaud caressait le visage de la princesse en recherche d’une proie. On pouvait entendre les oiseaux roucouler ou autres créatures de la faune, qu’importe la créature tant qu’ils avaient un butin à ramener avec eux au camp. Le roi observait sa fille silencieuse et concentrée. Vêtue comme un garde, un pantalon en laine de couleur blanche et une tunique rouge avec des souliers en cuir, elle observait les alentours les sourcils froncés. Khaz sourit tendrement. Shaya était la parfaite copie de son père, et cela, depuis son enfance. Qu’il s’agisse de ressemblance physique ou caractérielle, ils étaient identiques. Bien qu’elle soit une femme, sa fille n’avait jamais vraiment aimé se comporter comme tel. Le roi Khaz lui était vêtue d’une longue tunique jaune, couvrant ses épaules allant jusqu’à ses genou son pantalon en coton ample et ses sandales au pieds. Il ne portait jamais ses vêtements de cour pour chasser, cependant, il avait tout de même son médaillon en forme de soleil autour du cou, médaillon qu’il ne retirait jamais sous aucun prétexte.
Elle était comme lui intrépide, aventureuse, curieuse et surtout très colérique. De ses trois enfants, aucun ne lui ressemblait autant que sa fille cadette. Shaya s’arrêta brusquement et fit signe à son père derrière elle et aux gardes qui les accompagnaient d’en faire de même. Le souverain leva son regard et dans la même direction et remarqua une panthère. Silencieusement concentrée sur sa cible, elle sortit deux flèches de son carquois et en tira une première dans le flanc de l’animal. La panthère hurla et dès lors que sa gueule fut ouverte la princesse décocha sa seconde flèche et lui tira dedans. La panthère s’effondra et le roi Khaz sentit son cœur se gonfler d’orgueil et de fierté. Les servants récupérèrent le trophée et la princesse sourit fièrement.
— Tu t’es améliorée, deux flèches et tu l’as achevée. C’est impressionnant.
— Vous verrez la prochaine fois, je l’aurais en un seul coup.
— C’est un bel animal, sa fourrure m’a l’air d’être de grande qualité.
— Oui, elle l’est ça se voit, vous ne pouvez pas donner ma fourrure à Amarhe cette fois, dit-elle doucement.
Un souvenir amer remonta dans l’esprit de la princesse. Elle se revoyait à seize ans, ayant attrapé son premier gibier, un petit renard à grandes dents. Cette espèce de démons étant connue pour sa vitesse et pour son immaculée fourrure blanche, elle était fière d’avoir pu en attraper un à son jeune âge. Cet exploit lui avait valu énormément de compliments de la part de ses pairs et elle avait ressenti une grande joie. L’attention tournée sur sa jeune sœur n’avait pas plu à son aînée la princesse Amarhe. Amarhe l’avait donc forcée à lui céder son trophée en usant de son titre. Résignée, elle avait dû céder à contrecœur cette sublime fourrure blanche. Elle avait été inconsolable pendant toute une semaine. Repenser à ce jour la rendait toujours triste et elle en eu un goût âcre dans la bouche. Le roi comprenant à quoi, elle faisait référence se rembrunit. Amahre et sa mère la reine Jahri avaient toujours usé de leur titre pour persécuter Shaya ainsi que sa pauvre mère. Shaya née fille de concubine de sa consort Zeina. Depuis toujours, les humiliations et les abus rythmaient le quotidien des prunelles de ses yeux. Selon la loi Zemîte, elles avaient pour obligation de se soumettre sans jamais objecter, mais évidemment Jahri et Amahre abusaient de ce privilège.
— Une aussi belle fourrure la céder à ta sœur ? Elle ne saurait pas quoi en faire, et si tu décides de la céder à qui que ce soit ça devrait être à ton vieux père.
— Vous, vieux ? Si vous êtes vieux, que faîtes vous ici à chasser avec moi ? J’aurais dû demander à Yérim de m’accompagner dans ce cas, rit-elle.
— Vraiment ? Et bien, je suis vexé. Tu fais presque tout avec ton petit frère et maintenant, tu désires même lui céder nos rares parties de chasse ? Tu oublies que c’est moi qui t’ai appris à chasser et qui ai fabriqué cet arc, répondit le souverain amusé.
— Yérim s’améliore, vous savez ? Il n’est pas meilleur que moi évidemment, mais chasser avec lui m’amuse parce que je ramène toujours plus de bêtes que lui. Il m’arrive d’en ramener moins que lui, mais les miennes sont toujours plus grosses. Il n’arrive pas à considérer qu’une femme puisse chasser mieux que lui et je trouve cela hilarant.
Shaya riait de bon cœur se moquant de son frère. Bien qu’il a toujours déploré que son aîné et Shaya n’étaient pas proches, le roi Khaz avait toujours adoré au point d’en jalouser l’affection entre Shaya et son frère. Il aurait aimé avoir le même lien avec sa propre fratrie. Dès sa naissance Shaya avait montré un intérêt particulier pour son petit frère. Lorsqu’il était encore nouveau-né, elle pouvait passer des heures à le regarder dormir lorsqu’il le lui était permis. Elle s’émerveillait de chaque petite chose le concernant. Sa respiration légère, son doigt minuscule et sa peau qui était bien plus claire que ce qu’elle était à présent. Shaya avait toujours adoré Yérim d’aussi loin qu’il se souvenait. Il sourit à cette pensée. Soudain, un garde apparut à l’horizon. Il courait dans leur direction un air paniqué peint sur son visage. Il trébucha puis se releva précipitamment avant de s’incliner le poing sur le sol.
—Vo-vôtre majesté, essayait-il d’articuler la respiration erratique.
— Et bien ? Que se passe-t-il ? J’avais expressément demandé à ne pas être dérangé. J’espère que ce que tu as à m’annoncer est important sinon tu ne garderas pas ta tête sur tes épaules. Je n’aime pas être dérangé quand je passe du temps avec ma fille.
— Le messager partit pour l’empire de soleil vient juste de revenir mon seigneur, répondit-il paniqué.
Le roi Khaz ne le montra pas, mais intérieurement un sentiment d’angoisse l’envahit. Il fit signe au soldat de se relever et s’éloigna plus loin afin que sa fille ne puisse les entendre. Shaya n’entendit pas ce qu’ils se disaient, mais elle devina rapidement de par leur langage corporel que la situation était mauvaise. Le soldat se pencha vers son père et lui chuchotait quelques mots à l’oreille. Le roi Khaz à l’entente de ces horribles nouvelles resserra sa prise sur son épée et ferma les yeux. Les nouvelles étaient mauvaises, très mauvaises.
— Shaya, s’adressa-t-il à elle impérieusement.
— Oui votre majesté, demanda-t-elle anxieuse.
— Nous retournons au camp, le conseil doit se réunir et chaque membre de la famille royale se doit d’être présent.
Shaya s’inclina et suivit son père ainsi que les gardes en direction du camp. Ce n’était plus son père souriant qu’elle avait devant les yeux, mais un souverain implacable face à l’appel de son devoir. Ils rejoignirent le camp rapidement à dos de cheval. Dès leur arrivée, le roi ne perdit point de temps et convoqua le conseil ainsi que l’entièreté de la famille royale.
— Shaya, tu es également sommée de te présenter, informa-t-il platement. Ne prends pas la peine d’aller te changer cela n’est pas nécessaire.
Shaya hocha simplement la tête et suivit son père. Tous deux, ils se dirigèrent vers la tente de la divinité de la guerre où se dirigeait chaque procédure officielle, plus particulièrement concernant la guerre. Le roi Khaz avait la mine sombre, mais néanmoins faisait preuve d’un calme olympien. Ce contraste terrifia sa fille dont la boule dans l’estomac grossissait. Quelque chose de mauvais voire de terrible les attendait. Shaya pouvait le pressentir.
Le palais royal était un ensemble de tentes et de galeries souterraines creusés sous le palais permettait aux courants magiques de circuler librement car la concentration de magie au palis était trop important pour simplement circuler dans l’air. Chaque membres de la famille royale avait une tente, la taille de la tente indiquant le rang de la personne qui y vivait, Rouge sang pour le roi, jaune pour la reine et sa descendance, vert la concubine et sa descendance, bleu pour la reine douairière, noir pour les tentes administrative et marron pour les autres parents de la famille royale. Les tentes regroupées derrières de hautes barrière et gardées jour et nuit au sein de la capitale, Ndiourbel.
— Qu’est-ce qui te tracasse ainsi mon enfant ?
La déesse Juali vénérée par le peuple Zemîte émergea des tréfonds du subconscient de la princesse et Shaya se mît à trembler. Elle se sentait toujours ainsi lorsque la divinité se manifestait.
— Je n’en sais rien Juali, un malheur nous guette, je m’inquiète.
— Ton intuition a toujours été très forte, j’imagine que cette fois encore princesse, tu dois avoir raison. Ne t’en fais pas, lorsque tu te révéleras quelle que soit la crise, tu parviendras à surmonter n’importe quel désastre.
— Ce jour n’arrivera jamais, je m’y refuse et tu le sais.
— Ne jamais dire jamais mon enfant. Un jour, tu n’auras pas le choix et quand ce jour viendra, je serai à tes côtés.
La présence de la déesse s’estompa et la voix dans son esprit se tut. Elle entra crispée dans la tente. Les deux gardes à l’entrée frappèrent leur point sur leur poitrine et s’inclinèrent au passage des deux membres de la dynastie Zemîte. Le roi Khaz prit place dans son trône d’or et de bronze en haut de l’estrade de lapis-lazuli et rangea son épée dans son fourreau. Il fit signe à sa fille de prendre place près d’elle sur un des trônes de bronze à sa droite. À la gauche du roi, se tenait le trône d’argent et d’or blanc de la reine Jahri ainsi que deux trônes d’argent un pour le prince et un pour la princesse. À sa gauche, se trouvaient deux trônes de bronze, un sur lequel Shaya était assise et l’autre directement à côté du sien pour la consort Zeina. Zeina, étant une concubine, n’avait pas le droit de prendre place sur un siège fait dans un autre matériau que du bronze. Sa fille unique, faisant partie de sa descendance, subissait le même traitement. La tente était immense. En son centre, se trouvait un grand foyer éteint en ce moment précis, car la saison ne nécessitait pas son utilisation.
Le plafond était haut. Les murs de la tente étaient recouverts de tapisseries. La plupart des tapisseries mettaient en scène les précédant, monarques dans des situations héroïques. On y voyait la reine Chaoni terrasser le légendaire lion noir des falaises de feu, le roi Syrak tuer la Simépione une chimère à tête de bison avec un corps de tigre et deux serpents en guise de queue, ainsi que le prince Ménias tuant son père le cruel et injuste roi Ohlias. Plusieurs torches étaient plantées dans le sol et des tapis recouvraient le sol. Un énorme orbe de lumière lévitait en haut d’un deuxième foyer. Cet orbe était utilisé par le mage Arkias un membre à part entière du conseil. Peu à peu, la tente se remplissait de membres du conseil qui avaient tous une expression confuse sur le visage.
Les membres du conseil arrivèrent et s’agenouillèrent puis croisèrent leur avant-bras sur leur torse en signe de respect. Le conseil se constituait du grand général Ilay, du grand conseiller Seni le frère de la reine Jahri, du mage Arkias, du général Lei, de l’inquisiteur Eryan et du ministre d’Etat Amaryan meilleur ami et confident du roi.
— Que fait la princesse Shaya ici, s’écrit le grand conseiller avec colère ?
— Elle est un membre de la famille royale et le sujet de cette réunion concerne aussi bien le peuple que la famille royale grand conseiller, lui répondit le roi d’un ton las avachi sur son trône, sa tête soutenue par sa main droite.
— Quand bien même votre al-
— Seni, souhaitez-vous asseoir sur mon siège et diriger à ma place ?
— Jamais je n’oserai une telle folie, votre majesté, dit-il en s’agenouillant sur le sol précipitamment les poings liés en avant.
— Bien alors ne remettez plus en question mes choix. Relevez-vous à présent.
Shaya sourit intérieurement et retint un rire moqueur.
La reine Jahri, ses deux servantes, sa sœur aînée Amahre ainsi que ses servantes Jar et Liu et son
petit frère le prince héritier Yerim ainsi que son précepteur firent leur entrée. Shaya se leva pour s’incliner devant sa belle-mère.
— Que fait-elle ici, demanda la reine avec dédain à la vue de sa belle-fille ?
— Shaya est ma fille et de surcroît une princesse, pourquoi ne pourrait-elle pas être là ?
En une fraction de seconde l’air se chargea d’une tension électrique que tout le monde pût sentir. Un sourire crispé se peignit sur le visage de la souveraine qui s’inclina devant son époux puis rejoignit son trône non sans un regard haineux envers Shaya. Le conseil s’agenouilla à nouveau afin de saluer la reine cette fois-ci. Zeina fit elle aussi son entrée, de sa grâce et sa douceur habituellement elle s’inclina vers le roi un doux sourire sur le visage. Le roi sourit dès qu’il capta son regard et sa concubine se dirigea vers son siège sans que le souverain ne l’ait quittée des yeux une seule seconde. Amarhe elle aussi agacée prit place sur son siège non sans lancer un regard réprobateur à sa petite sœur qui se rassit sans la saluer le visage calme. Encore un trait de caractère qu’elle partageait avec son père. Amarhe, qui s’était assise, se leva brusquement laissant tomber son châle de ses bras au sol. L’attention se porta sur elle comme à son habitude et elle se dirigea rageusement vers sa cadette.
— Tu oses ne pas me saluer, dit-elle d’un ton colérique en se penchant en avant.
La cadette qui était, depuis des années, maintenant habituée à ces démonstrations de colère ne prit pas la peine de lui porter la moindre attention. La princesse toujours stoïque resta droite sur son siège ce qui enragea bien plus son aînée. Amahre s’apprêtait à la gifler lorsque sa cadette, qui regardait droit devant elle, tourna uniquement ses yeux pour rencontrer le regard de sa sœur qui se figea immédiatement. Ce qu’Amahre vît dans son regard la terrifia, une promesse de mort précédée de souffrances atroces. Sa main, figée dans les airs, ne put descendre sur la joue de celle qu’elle considérait comme une disgrâce.
— Amahre, hurla le roi avec colère. Il suffit de tes caprices, retourne t’asseoir immédiatement. Je ne veux plus entendre un seul mot !
Jahri voulut prendre la défense de sa fille, mais se tut, vu la colère qui l’habitait, il était mieux de ne pas rajouter d’huile sur le feu. Elle pourrait toujours punir l’impudente plus tard, dit-elle. Amarhe s’inclina maladroitement et reprit place près de sa mère et de son frère. Le souverain se leva de son trône et au vu de son expression quelle que soit la raison pour laquelle il avait convoqué le conseil, l’heure était grave.
— Vous l’avez sûrement deviné, mais si je vous ai convoqué aujourd’hui, c’est parce que nous faisons face à une crise.
Le silence et l’angoisse régnaient dans la pièce en cet instant, tous étaient suspendus aux lèvres du roi en attente de réponses.
— J’ai refusé de soumettre le royaume de Zem au rang de vassal de l’empire du soleil et à présent, l’empereur Maha nous déclare la guerre.