La Belle est Bête

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Summary

Échappée d’un asile, hantée par des voix qui réclament le sang et le pardon, elle porte sur sa peau la mémoire des tortures et la promesse d’une rédemption impossible. Captive du Maître d’un château labyrinthique, elle découvre un univers où chaque geste est une épreuve, chaque sourire une morsure. Ici, la douleur est un jeu, le désir une arme, et la survie ne dépend que d’un fil. Lui règne d’une poigne cruelle sur un empire d’ombres, marqué par le feu, entouré de secrets et de fantômes. Mais il n’a jamais croisé d’âme aussi indomptable que la sienne. Elle a fait un pacte avec Lucifer : pour sauver sa vie, elle doit offrir une âme. Ce qu’elle ignore, c’est que le Maître a toujours un coup d’avance Une réécriture sombre et déviante du mythe de « La Belle et la Bête »

Status
Complete
Chapters
78
Rating
5.0 1 review
Age Rating
18+

Prologue

Prologue – ?

Le blanc me brûle les yeux. Toujours ce blanc. Les murs, le plafond, la lumière. Même la blouse qui m’étouffe sent la javel, le vide, la maladie.

Dessine, me souffle la première de mes voix , douces comme une mère qui ment.

Vas-y, plus vite crache l’autre, grinçante.

Le château, encore, encore. Tu dois le finir, tu dois le finir cette fois.

Je colle genoux contre le mur, inspire le froid, plante ma canine dans la pulpe meurtrie, et ravive la brûlure jusqu’à avoir le goût métallique du sang. Je le retire de ma bouche et observe la tâche qui grossit, avant de la frotter au plâtre, jusqu’à ce que le blanc cède. Jusqu’à ce que le rouge prenne forme.

La tour, d’abord haute, noire dans ma tête, rouge sur le mur.

Le pont-levis, les gargouilles. Des ombres de loups, quatre pattes, leurs crocs tendus vers la lune. Le château pousse, se déploie, rampe sous mes doigts. Je dessine vite, sachant que le temps m’est compté.

Plus vite, plus vite, ordonne la troisième voix, grave, trop calme.

Un claquement, brutal, me fait bondir. La porte explose contre le mur. L’infirmier surgi, grand, large, le visage coupé à la serpe. Il grogne déjà, jette un regard à la fresque sanglante, ses yeux s’injectent de colère.

– Bordel, pas encore ! crie-t-il. Tu veux qu’on t’ouvre encore la peau, c’est ça ? Même seule, tu ne sais pas rester tranquille.

Je serre mon doigt dans ma paume, le sang s’écrase, colle, coule sur la blouse. J’imagine le couper la langue, lui arracher ses globes, mais je ne fais rien de tout ça à la place, je lui balance la seule chose vraie.

– Elles veulent que je dessine, elles crient quand j’arrête…

Il me tire sans ménagement, m’arrache du mur, la tête cogne contre le chambranle. Je crie, je griffe, mais il serre plus fort, m’emporte à travers le couloir glacé.

– Les patrons vont pas être contents. Tu sais ce qui t’attend, hein ?

Le sang goutte, marque le sol de points rouges. Je compte, pour oublier le reste. Un, deux, trois, quatre…

La pièce de punition pue le désinfectant et la peur. Il me plaque contre la table, attache chaque membre dans le cuir, ferme les sangles trop fort. Mes poignets brûlent. Le froid du métal traverse la peau.

– Les âmes dérangées, ça se soigne. Tu vas voir, gamines.

Je hurle. Les voix hurlent plus fort.

Dessine, dessine, dessine ! Le château n’est pas fini, pas encore !

S’ils effacent, tu recommences, tu recommences toujours !

Je ferme les yeux. Le plafond blanc flotte, se brouille. Dans le vide, le château revient. Plus grand, plus sombre. Les loups avancent.

Un échiquier surgit dans la cour, noir et blanc, taché de sang.

Le cuir mord mes poignets, mes chevilles, la sangle autour de mon front me coupe le souffle. Je ne suis plus qu’un corps cloué, offert, la bouche sèche et le cœur battant à m’en faire saigner les tempes.

Ils parlent au-dessus de moi comme si je n’existais pas vraiment.

– Tiens-la.

– Elle gigote trop.

Je sens les électrodes qu’on me colle contre la peau, glacées, intimes. Une main ajuste la bande, trop serrée.

L’autre vérifie les fils. Une voix grave se penche, je discerne la croix se balancer au-dessus de mon visage, une ombre qui danse sur mes paupières. Il prie à voix basse, des mots sans sens pour un dieu jamais né. J’ai envie de lui cracher dessus. J’ai envie de crier, mais tout se bloque.

– Que ta folie soit purifiée, marmonne-t-il, que la lumière entre en toi…

Ma gorge grince un rire qui ne sort pas. Ma folie ? Elle est tout ce qu’il me reste. Ma lumière, elle est rouge et chaude, elle me brûle de l’intérieur.

Puis c’est le choc.

Mon corps se tend, se soulève, un arc électrique dans la nuit du crâne. Ça pulse, ça vrille, ça bousille tout. Ma langue claque, je voudrais hurler, mais mes mâchoires se ferment toutes seules.

L’odeur de brûlé me pique les narines, la morsure du métal, le goût du sang sous ma dent.

Les voix éclatent, dans ma tête, mille et une, toutes d’accord pour me faire plonger.

Ouvre la porte, Belle.

Descends.

Laisse-toi tomber, il n’y a plus rien à garder.

Une deuxième décharge. Plus forte. La douleur explose puis… tout s’arrête. Le noir m’avale.

Plus de table. Plus de froid. Juste moi, suspendue dans rien, défaite, délestée, silencieuse.

Quelque chose d’immense, d’inconnu, s’impose à ma vie. Je n’ose pas appeler ça « un homme » : sa forme est bancale, taillée dans l’ombre, impossible à fixer. Mais ses yeux brillent. Deux rubis liquides, rouges comme du sang frais.

Je crois le connaître. Il vit là où personne ne va, dans ce coin pourri de mon cerveau où la lumière n’entre pas.

– Te revoilà, ma créature, souffle-t-il.

Sa voix coule, serpente dans ma poitrine. J’ai envie de pleurer et de rire à la fois.

– Est-ce que le château te plaît ?

Je regarde autour. Le noir s’épaissit. Je cligne des yeux et hoche la tête, muette.

– Et si je te donnais la possibilité de le rejoindre… me rendrais-tu la vie que je t’ai offerte ?

Je fronce les sourcils.

– C’est vous, la cause des voix ? je souffle, la gorge râpeuse.

Ses yeux s’enflamment.

Un rire s’étire dans le noir, glisse dans ma bouche, me serre le cou de l’intérieur.

– Ne te souviens-tu pas ? C’est moi qui t’ai permis de vivre. Qui t’ai gardée quand tous voulaient te voir crever.

J’essaie de me souvenir, mais tout est flou, violent, liquide.

– Est-ce que… le château est habité ? demandé-je, la voix petite, cassée, plus intéressée par ce qui hante mes nuits depuis toujours que pars sa réponse.

Il rit encore, des dents blanches, trop longues, éclatent sous une langue bifide.

– Bien sûr qu’il l’est. Mais il n’a plus d’âme depuis longtemps.

Je tourne sur moi-même, la curiosité me tient debout. Une dernière secousse me traverse, douleur ou désir, je ne sais plus.

Je relève la tête, affamée.

– Est-ce que moi… j’en ai une ? une âme ?

Il penche la tête. Ses yeux brûlent à nouveau. Il murmure, dans un souffle amusé :

– Pourquoi ?

– M’autorisez-vous à lui redonner une âme en échange de ma vie ?

Il ferme les yeux, les rouvre, une décision plus vieille que moi danse dedans.

– Ce marché sera long. Mais je t’accorde ce choix.

Sa voix claque, tombe comme la porte d’une cellule.

– Prépare-toi. Bientôt tu me reviendras. Et si tu échoues… la souffrance ne sera qu’un début, Belle.

Il s’approche. Je sens le froid sur ma peau, la faim dans ses mots.

– Bienvenue dans ta vie empruntée.

Et puis tout explose. La lumière, la table, la douleur, les cris.

Je reviens, prisonnière de mon corps, le sang sur la langue, l’ombre dans le ventre.