Le coureur des bois

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Summary

Perdue dans une tempête, une jeune femme est sauvée par Jack, un chasseur solitaire vivant dans une cabane au cœur de la forêt. Coupée du monde, elle découvre un homme aussi inquiétant que fascinant, et une eau étrange qui brouille ses sens. Entre rêves de loups, pulsions nouvelles et mystère grandissant, elle devra comprendre qui est vraiment Jack… et ce que la forêt réveille en elle.

Status
Complete
Chapters
2
Rating
n/a
Age Rating
18+

La rescapée

Partie 1- Le froid

Ses lèvres bleuies s’entrouvraient à peine, libérant un faible souffle à chaque respiration laborieuse, alourdie par le froid mordant. Ses paupières, lourdes comme des pierres, se refermèrent lentement, malgré ses efforts pour les maintenir ouvertes. La jeune fille savait qu’elle devait résister, que la torpeur qui l’envahissait était un piège. Mais, après avoir lutté des heures contre le vent cinglant et la tempête de neige qui semblait vouloir la dévorer, elle n’aspirait qu’à un moment de répit. Ces flocons, innombrables et aiguisés comme des aiguilles, faisaient souffrir sa peau et ses yeux. Pourtant, elle comprenait le danger : si elle cédait à cette envie de repos, ses paupières, collées par les cristaux glacés et les larmes gelées, pourraient ne plus se rouvrir.

Elle percevait la vitalité de cet arbre sur lequel elle s’était appuyée, désespérée, transie. La jeune fille sentait presque la chaleur émaner de cet être en dormance, la sève ne circulant plus sous l’écorce en attendant le printemps. Elle ressentait ce monde chaud et vivace en contraste avec son corps glacial. Son âme s’échappait-elle ?

Plusieurs heures passèrent, mais l’égarée vivait toujours. La jeune fille respirait plus lentement cependant. Les extrémités de ses doigts et de ses orteils, désormais transformées en blocs de glace, ne répondaient plus à ses volontés. Ses paupières, restées closes, la plongea dans un sommeil profond.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, elle se vit courir à vive allure à travers les bois, poursuivie par une bête. La forêt semblait moins dense qu’avant la tempête, même clairsemée par endroits. De hauts arbres se dressaient autour d’elle, leurs premières branches débutant bien au-dessus de sa tête. C’était une nuit parfaite, sans nuages, où l’on voyait clair comme en plein jour. La neige immaculée reflétait la lumière de la pleine lune, lui permettant de discerner parfaitement son chemin. Elle courait vite, mais sentait que le loup gagnait du terrain. La jeune fille se faufilait entre les arbres, mais le manteau blanc ralentissait ses pas. Elle entendait la bête haleter derrière elle, son souffle rauque et menaçant. Son cœur martelait sa poitrine avec frénésie. Son corps brûlait, son front ruisselait de sueur. Au moment où les pattes du loup lui agrippèrent les hanches, elle s’éveilla en sursaut.

PARTIE 2- L’homme

La jeune fille s’était redressée, désormais assise sur un lit de fortune où elle avait été allongée. Dans l’agitation de son réveil, elle n’avait pas pris garde à couvrir sa poitrine. Après un moment de lucidité, elle tira sur les draps et se recoucha, son regard intrigué se posant sur un homme qui l’observait.

Un frisson la parcourut alors qu’un courant d’air glacial s’infiltrait sous les couvertures. L’odeur musquée d’une fourrure posée sur elle chatouilla ses narines. Bien qu’un sentiment d’inquiétude subsistât, elle se sentait étrangement en sécurité. Elle remarqua soudain, dans la froideur humide de la pièce et la texture rugueuse de la fourrure, qu’elle était entièrement nue. Comme s’il avait deviné ses pensées, l’homme déclara :

— Je t’ai trouvée trempée. Si je n’avais pas retiré tes vêtements, tu serais morte de froid à l’heure qu’il est.

Elle tenta d’ouvrir les yeux, mais ses paupières semblaient encore lourdes comme du plomb. À travers ses cils à demi-clos, elle discerna la silhouette sombre de l’homme. Ses cheveux longs et gras étaient attachés à l’arrière par un lacet. Il portait une chemise blanc cassé, à travers laquelle la lumière des flammes permettait d’apercevoir une musculature imposante. Le feu dans l’âtre projetait des ombres vacillantes sur les murs en bois rond de la petite pièce.

Son visage, partiellement éclairé, était encadré par une barbe blonde mal taillée, trahissant plusieurs jours sans soin. Elle ouvrit un peu plus les yeux et tourna son attention vers ses mains, larges et rugueuses, dont la peau semblait aussi coriace que du cuir. L’homme était penché vers l’avant, concentré sur un objet qu’il faisait tourner entre ses doigts. Une lueur du feu réfléchit soudain sur une lame longue et tranchante. Effrayée, elle referma rapidement les paupières, comme si ce simple geste pouvait effacer cette vision inquiétante.

La jeune fille tenta de calmer son esprit affolé, cherchant à se rassurer. Après tout, il était logique pour un chasseur d’aiguiser un couteau, n’est-ce pas? Pourtant, son cœur battait la chamade. Elle se reprochait maintenant son goût prononcé pour les romans de Mary Higgins Clark et Stephen King, qui nourrissaient un imaginaire débordant dans des moments pareils.

— Comment m’avez-vous trouvée ?

La jeune fille prononça ces mots d’une voix tremblante, à peine audible. L’homme se leva et se mit à marcher dans la pièce, le grincement sinistre des planches du parquet accompagnant chacun de ses pas. Grand, au moins six pieds, sa démarche imposante laissait deviner une force physique remarquable. Ses vêtements, un vieux jean troué aux genoux et des bottes dont le cuir usé laissait entrevoir l’acier, semblaient n’avoir vu ni eau ni savon depuis bien longtemps.

— Je marchais dans la forêt… tu étais étendue au pied d’un arbre. Je t’ai ramenée ici.

Le chasseur reprit son couteau et se concentra sur la taille d’un morceau de bois. Un silence pesant s’installa, seulement entrecoupé par le hurlement du vent qui s’engouffrait entre les rondins de la cabane. Était-il jour ou nuit ? Elle n’en avait aucune idée. Elle réalisa alors qu’elle avait extrêmement soif. Sa bouche sèche lui arracha les mots suivants :

— Avez-vous quelque chose à boire ?

Elle tira sur la peau qui la recouvrait pour s’assurer que son corps était bien couvert avant de se lever.

L’homme se dirigea vers un autre coin de la pièce où reposait un bidon crasseux sur une petite table. Il remplit une gamelle de métal et s’avança vers elle, la fixant de son regard bleu acier. Il lui remit rudement le bol rempli d’eau. Elle en but quelques gorgées avant de poser le récipient. Soudain, sa tête se mit à tourner, sa vision devint trouble, et malgré ses efforts pour rester consciente, ses paupières se fermèrent. Elle sombra dans l’obscurité.

Partie 3- La forêt

La jeune fille se retrouvait à nouveau dans les bois, mais cette fois, elle marchait. Il neigeait abondamment, et elle peinait à garder les yeux ouverts pour chercher son chemin. Perdue, elle tournoyait, scrutant désespérément l’environnement à la recherche d’un sentier ou d’un quelconque repère. L’angoisse montait en elle. Une étrange présence semblait rôder dans la forêt.

— Allô ! Il y a quelqu’un ? cria-t-elle.

Les arbres, comme animés, chuchotaient sous l’effet du vent. Derrière elle, des grognements d’animaux se faisaient entendre. Avant même qu’elle ne puisse se retourner, un cri déchirant éclata !

Elle se réveilla brusquement avec un sursaut. Ce son strident provenait de sa propre gorge. À l’extérieur, le rugissement du vent résonnait, mêlé à ce qui ressemblait à un hurlement de loup. Ce bruit glacial lui noua l’estomac.

— Où sommes-nous ? murmura-t-elle, encore troublée par son réveil.

Un rictus étrange se dessina sur le visage de l’étranger, suivi d’un rire discret et inquiétant. Elle remarqua qu’il s’affairait à fabriquer un arc, ses mains expertes maniant le bois avec concentration. Profitant de ce moment de distraction, la jeune fille entreprit de s’habiller. Elle enfila une veste à carreaux malodorante qu’elle trouva sur place ainsi qu’un pantalon en toile, beaucoup trop grand pour sa silhouette frêle. Elle noua le vêtement sur le côté pour éviter qu’il ne tombe en marchant.

— Où sont les toilettes ? demanda-t-elle.

L’homme, sans un mot, pointa la porte de la cabane. Elle enfila ses mocassins posés à l’entrée et sortit précipitamment. La nuit régnait au-dehors, enveloppée d’une tempête féroce. Le vent hurlait avec violence, pliant les cimes des épinettes sous son souffle implacable. Devant elle, la neige s’était amassée en une couche épaisse d’au moins un mètre. Elle aperçut une paire de raquettes près de la cabane en rondins noircis et les chaussa aussitôt.

Elle marcha quelques minutes, son souffle formant de légers nuages dans l’air glacial. Aucun voisinage ne semblait exister alentour, et aucune autre construction ne se profilait à l’horizon. Décontenancée, elle décida de ne pas s’éloigner davantage. En se soulageant, elle ne pouvait s’empêcher de penser à son rêve et aux hurlements qui l’avaient terrifiée.

Rentrant rapidement à l’intérieur, elle posa une question avec une pointe d’espoir dans la voix :

— J’imagine que vous n’avez pas le téléphone…

L’homme, jugeant probablement sa question inutile, ne lui accorda pas de réponse.

Partie 4- Le bidon

Assise sur le lit, immobile depuis plusieurs minutes, elle sentait l’angoisse monter. Le chasseur, concentré sur son ouvrage, continuait de tailler des objets avec son grand couteau de chasse, sans montrer le moindre signe de fatigue. Le lourd silence pesait sur la pièce, rendant impossible tout apaisement. Elle tenta d’abord de concevoir un plan pour s’enfuir, mais, consciente du danger de partir en pleine nuit, elle abandonna l’idée. Pour l’instant, cela serait une imprudence. Elle ne savait pas dans quelle direction marcher pour rejoindre la route, ni comment se guider sans soleil ni étoiles sous ce ciel couvert.

Ses yeux, désormais habitués à la faible lumière environnante, parcouraient les objets qui encombraient la pièce : trophées de chasse accrochés aux murs, têtes d’orignal et d’ours, peaux de chats sauvages. Elle se demandait si certaines de ces prises n’appartenaient pas à des espèces protégées ou en voie d’extinction. Qui était-il vraiment? Un ermite défiant délibérément les lois? Et pourquoi avait-il choisi de la ramener ici?

L’homme brisa le silence en se raclant bruyamment la gorge avant de se lever de sa chaise. Celle-ci émit un craquement sec. Il se dirigea d’un pas lourd vers l’entrée de la cabane et sortit, laissant la porte ouverte quelques instants. Le vent et la neige s’engouffrèrent brusquement, recouvrant le vestibule. Profitant de son absence, la jeune fille entreprit de remplir son sac à dos de boites de conserve et autres objets utiles. Ses yeux tombèrent alors sur un bidon crasseux posé sur la table. Elle ressentit un sentiment étrange à sa vue, se rappelant le malaise qu’elle avait éprouvé après avoir bu quelques gorgées de l’eau qu’il contenait. Contre toute logique, une seule envie l’obsédait : boire encore. Convaincue que son malaise précédent n’était que le résultat du stress, elle se persuada qu’il n’y avait aucun danger.

Elle glissa son sac sous le lit de fortune avant de se diriger vers la petite table basse, où le bidon semblait trôner avec une certaine insolence. Lourde et poisseuse, la surface de celui-ci glissait entre ses mains, mais le besoin irrésistible de boire la poussait à persévérer. Une soif insatiable s’était installée en elle, l’obsédant. Avec frénésie, elle parvint finalement à soulever le récipient, plaçant ses lèvres sur le bord rugueux du plastique et avalant quelques gouttes. Ce fut une expérience d’abord exaltante, puis profondément dégoûtante. Elle recracha brusquement ce qui restait dans sa bouche et reposa le bidon rudement sur la table, comme pour se débarrasser de son emprise étrange. Son regard, teinté de curiosité et de méfiance, fixait encore l’objet de son désir avant qu’elle ne retourne s’asseoir sur le lit, juste au moment où l’homme faisait son entrée dans la pièce.

Partie 5- Le loup

Le chasseur s’installa lourdement sur sa chaise sans prêter attention à sa rescapée. Les heures s’écoulèrent, ponctuées par un silence pesant mais non inconfortable pour cet homme. Pendant ce temps, la jeune fille restait assise bien droite sur le lit, guettant chaque mouvement, chaque bruit. Une étrange fascination l’habitait, ses yeux revenant constamment sur le bidon posé dans la pièce. Pourquoi avait-elle agi avec autant de spontanéité, presque enfantine, plus tôt? Elle se décida enfin à briser le silence.

— Vous ne m’avez pas demandé mon nom!

L’homme leva un sourcil, sans montrer une véritable curiosité, et répondit d’un ton bref :

— Je ne suis pas du genre bavard…

Le silence retomba, plus lourd cette fois. Cependant, la jeune fille, déterminée à en savoir davantage, poursuivit, bien qu’hésitante :

— Eh bien… heuuu… moi j’aimerais savoir le vôtre.

— Jack.

— Jack… Vous faites quoi ici, Jack ?

À peine avait-elle formulé sa question qu’elle regretta ses mots. Était-ce une bonne idée de chercher à découvrir son histoire? Et si ses secrets étaient trop sombres, trop dangereux? Était-elle prête à en assumer les conséquences? Une part de sa peur l’imaginait évadé de prison, assassin, ou pire encore. Devrait-il la réduire au silence ensuite?

Jack, sans s’attarder sur les détails, confirma simplement l’évidence :

— Je vis ici.

La jeune fille comprit qu’elle n’obtiendrait rien de plus. Elle soupira légèrement, laissant le silence reprendre son règne. Allongée sur le lit, elle fixa le plafond où les ombres, projetées par la lumière vacillante du feu, dansaient dans un ballet hypnotique. Une fascination étrange l’envahit, l’empêchant de détourner le regard.

Elle se retrouva rapidement de nouveau dans la clairière. La neige avait cessé de tomber, et le ciel, désormais dégagé, laissait apparaître la pleine lune, illuminant de sa clarté la vaste étendue forestière. La jeune fille avançait sur un sentier de glace durcie, chaque pas résonnant dans le silence glacé de la nuit. Conformément à la logique étrange propre aux rêves, elle se dirigeait instinctivement vers sa maison, bien qu’elle sache pertinemment qu’elle habitait à des centaines de kilomètres d’un tel décor.

Soudain, elle sentit une présence derrière elle : un loup. Elle se retourna brusquement. La gigantesque bête lui faisait face, ses iris bleu sombre brillant d’une intensité effrayante dans la nuit. Le loup grognait, ses lèvres retroussées dévoilant des crocs acérés, prêts à bondir. La peur s’empara d’elle.

La jeune fille ouvrit les yeux en sursaut.

Allongé près d’elle dans le lit, le chasseur dégageait une chaleur animale et une odeur âpre. Elle resta immobile, hésitant sur la manière de se lever sans le réveiller. Il respirait profondément, son souffle chaud caressant la peau de son cou. Tentant de se déplacer discrètement, elle posa les pieds au sol, mais à son premier mouvement, l’homme l’enlaça fermement de son bras gauche. Sa grande main rugueuse s’immobilisa soudainement sur sa poitrine, un geste qui lui coupa le souffle.

Figée par la peur, trop fragile pour repousser cette emprise imposante, elle resta paralysée, fixant le vide devant elle et observant vaguement leurs silhouettes sous les draps, à peine visibles dans l’obscurité. Elle sentait la moiteur de sa peau, ses lèvres intimes irritées et palpitantes. Comment avait-elle pu dormir si profondément, au point d’ignorer ce qui avait pu se passer dans la nuit?

Plus tard, après de longues heures à lutter contre sa terreur, son esprit fini par céder à un sommeil agité, semblable à celui d’un animal captif pris au piège.