Chapitre 1
POV inconnue
Je me réveille sans savoir où je suis. Sans savoir qui je suis.
La première chose que je ressens, c’est la douleur. Une pression sourde, profonde, comme si quelqu’un avait serré ma tête dans un étau trop longtemps et avait oublié de le desserrer. Chaque battement de mon cœur résonne directement contre mon crâne. Je gémis sans m’en rendre compte, un son rauque, étranger, qui ne me ressemble pas — du moins, j’en ai l’impression.
J’essaie d’ouvrir les yeux. La lumière m’agresse aussitôt. Blanche. Trop blanche. Elle traverse mes paupières comme une lame. Je les referme aussitôt, le souffle court, le corps tendu par un réflexe de protection que je ne me rappelle pas avoir appris.
Calme-toi.
La pensée me surprend. Elle est claire, posée, presque autoritaire. Comme si, même sans souvenirs, une part de moi savait encore comment survivre.
Je rouvre les yeux, plus lentement cette fois. Le plafond au-dessus de moi est lisse, pâle, fissuré à un endroit que je fixe sans vraiment le voir. Il y a une odeur particulière dans l’air. Médicale. Stérile. Mélangée à quelque chose de métallique. Je fronce les sourcils — mauvais choix. La douleur explose derrière mon front et descend jusque dans ma nuque.
Je porte instinctivement la main à ma tête.
Mes doigts rencontrent du tissu. Épais. Serré. Un pansement. Un énorme pansement qui m’enserre le crâne comme une couronne malveillante. En le touchant, une vague de nausée me submerge.
D’accord… Donc j’ai été blessée.
Mais comment ? Pourquoi ? Par qui ?
Rien.
Il n’y a rien derrière ces questions. Pas de souvenirs qui remontent. Pas d’images floues. Pas même une sensation familière. Juste un vide brutal, inquiétant, comme si quelqu’un avait effacé toute une vie d’un coup sec.
Mon cœur se met à battre plus vite.
Non. Non, ce n’est pas normal.
Je ferme les yeux, inspire profondément, puis expire lentement, comme si je pouvais forcer mon esprit à se souvenir par la seule volonté. J’essaie de penser à mon nom. À un visage aimé. À une voix. À une maison.
Rien.
C’est là que la panique commence à s’infiltrer. Pas violente. Pas encore. Une panique sourde, rampante, qui s’installe dans ma poitrine et serre doucement, mais sûrement.
Je me redresse à moitié, m’appuyant sur mes coudes. Mon corps proteste immédiatement. Je suis faible. Terriblement faible. Mes muscles tremblent sous l’effort, comme s’ils n’avaient pas été utilisés depuis longtemps.
La pièce autour de moi se révèle peu à peu. Un lit étroit. Des draps blancs. Une table de chevet sur laquelle repose un verre d’eau à moitié plein. Une chaise vide. Un rideau tiré, laissant passer un mince filet de lumière naturelle.
Un hôpital. Ou quelque chose qui y ressemble.
Cette certitude m’effraie presque autant que le reste.
Pourquoi suis-je ici ? Pourquoi personne n’est avec moi ?
Je tourne lentement la tête vers la droite, puis vers la gauche, ignorant la douleur qui pulse à chaque mouvement. Sur le mur en face du lit, un miroir est accroché. Pas très grand. Juste assez pour refléter mon visage.
Je n’ai pas envie de regarder. Je ne sais pas pourquoi, mais une peur viscérale me bloque un instant.
Puis je me dis que je dois le faire. Parce que si je ne sais rien d’autre… au moins, je dois savoir à quoi je ressemble.
Je rassemble le peu de courage qu’il me reste et je me tourne vers le miroir.
La personne qui me regarde en retour me coupe le souffle.
C’est moi. Je le sais. Et pourtant… je ne me reconnais pas.
J’ai le visage pâle, tiré. Des cernes marquent mes yeux, plus profonds que ce que j’aurais cru possible. Mes cheveux — bruns, je crois — sont emmêlés, ternes, tombant de manière désordonnée autour de mon visage et du pansement qui les écrase.
Mes yeux… mes yeux sont étrangement vifs malgré la fatigue. Ils observent. Ils analysent. Ils semblent chercher quelque chose que je ne peux pas leur donner.
Je lève une main, lentement, et la vois se refléter dans le miroir. Elle tremble légèrement. Je touche ma joue, comme pour vérifier que cette personne existe vraiment.
Elle cligne des yeux en même temps que moi.
Une boule se forme dans ma gorge.
Donc voilà à quoi je ressemble. Voilà ce qu’il reste de moi.
Je remarque alors les petites choses. Une cicatrice fine près de ma tempe, à peine visible sous le pansement. Une autre, plus ancienne, sur mon poignet gauche. Des marques qui racontent une histoire que je ne connais pas.
Et cette pensée me brise un peu plus.
Toute une vie m’a précédée. Des choix. Des erreurs. Des amours. Des peurs. Et je n’en ai gardé aucune trace.
Je détourne les yeux du miroir, submergée. La douleur dans ma tête pulse plus fort, comme si mon cerveau me punissait d’avoir essayé de comprendre.
Je ramène mes genoux contre ma poitrine, me faisant aussi petite que possible dans ce lit trop grand. Une sensation étrange me traverse alors : un mélange de vulnérabilité absolue… et de détermination.
Je suis vide. Mais je suis vivante.
Quelque chose m’a amenée ici. Quelque chose de suffisamment grave pour m’effacer entièrement. Et tant que je respire, tant que je peux penser, tant que je peux ressentir cette peur, cette douleur, cette confusion…
Alors je peux chercher. Je peux reconstruire. Je peux découvrir ce qui m’est arrivé.
Même si, au fond de moi, une petite voix murmure déjà que certaines vérités auraient peut-être dû rester oubliées.
La porte s’ouvre sans bruit.
Je sursaute malgré moi, le cœur bondissant trop vite dans ma poitrine. Mon corps réagit avant que mon esprit ait le temps de suivre. Une femme entre la première. Elle porte une tenue claire, impeccable, et un badge accroché à la poitrine. Derrière elle, deux autres silhouettes : un homme aux cheveux poivre et sel, l’air grave, et une infirmière plus jeune qui pousse un chariot métallique.
Leurs regards se posent sur moi avec cette expression que je commence déjà à reconnaître. Mélange de soulagement, de prudence… et de retenue.
— Bonjour, dit la femme doucement. Comment vous sentez-vous ?
Sa voix est calme, professionnelle, presque trop maîtrisée. Je déglutis avant de répondre. Ma gorge est sèche.
— J’ai… mal à la tête, dis-je. Et je… je ne me souviens de rien.
Les mots tombent maladroitement, comme s’ils n’étaient pas habitués à sortir de ma bouche. Je les observe pendant que je parle. La façon dont leurs regards s’échangent un bref instant. Trop bref pour être accidentel.
L’homme s’approche du lit. Médecin, sans aucun doute. Il consulte un dossier électronique, puis relève les yeux vers moi.
— Est-ce que vous savez quel jour nous sommes ? demande-t-il.
Je secoue lentement la tête.
— Votre nom ?
Un silence. Je cherche. Je fouille ce vide intérieur, espérant que quelque chose, n’importe quoi, surgisse.
Rien.
— Non, murmuré-je.
L’infirmière note quelque chose sur une tablette. Aucun commentaire. Aucun soupir. Juste cette efficacité clinique qui me donne l’impression d’être un cas… pas une personne.
— Est-ce que vous reconnaissez cet endroit ? poursuit le médecin.
Je regarde autour de moi une nouvelle fois. Les murs. Le lit. La lumière.
— Non.
— Est-ce que vous vous souvenez de quelqu’un ? Un visage ? Une voix ? Une sensation familière ?
Je ferme les yeux, tente de me concentrer. Une image. Une chaleur. Une peur. Quelque chose.
Mais il n’y a toujours que ce brouillard dense.
— Non… rien.
Je rouvre les yeux, honteuse sans savoir pourquoi. Comme si j’échouais à un test dont je n’avais jamais appris les règles.
Le médecin hoche la tête, pensif. Il ne semble ni surpris, ni déçu. Juste… attentif.
— Vous avez subi un traumatisme crânien important, m’explique-t-il. Le pansement protège une zone opérée. L’amnésie rétrograde est une conséquence possible. Parfois temporaire. Parfois plus durable.
Parfois plus durable.
Les mots résonnent longtemps après qu’il les a prononcés.
— Est-ce que… est-ce que vous savez qui je suis ? demandé-je d’une voix plus fragile que je ne l’aurais voulu.
Il hésite.
Juste une fraction de seconde. Mais je la vois. Et elle me glace.
— Nous savons certaines choses, répond-il prudemment. Mais pour l’instant, il est important de ne pas vous surcharger. La récupération de la mémoire peut être… imprévisible.
Ce n’est pas une réponse.
— Et… personne n’est venu me voir ? insisté-je.
L’infirmière lève les yeux de sa tablette.
— Non, dit-elle simplement. Pas encore.
Pas encore.
Je ne sais pas si cette absence me soulage ou me terrifie.
Personne ne s’est assis à mon chevet. Personne n’a pris ma main. Personne n’a prononcé mon nom avec émotion.
Est-ce que cela signifie que je suis seule ? Ou est-ce que cela signifie que quelqu’un, quelque part, préfère rester à distance ?
Une pensée me traverse, froide et brutale.
Et si la personne qui m’a fait ça… faisait partie de ma vie ?
Je frissonne.
— Est-ce que… est-ce que quelqu’un m’a fait du mal ? demandé-je, presque à voix basse.
Le médecin me fixe longuement. Trop longtemps.
— Nous n’avons aucune indication claire à ce sujet, dit-il enfin. L’enquête est en cours.
L’enquête.
Donc ce n’était pas un simple accident.
Mon estomac se noue.
— Reposez-vous, reprend-il. Nous reviendrons plus tard. Si un souvenir, même infime, vous revient… dites-le-nous.
Ils se retirent aussi calmement qu’ils sont venus. La porte se referme, me laissant à nouveau seule avec le bourdonnement discret des machines.
Je reste immobile un moment, le regard fixé sur le mur.
Personne à mon chevet. Aucune certitude. Juste des zones d’ombre… et cette question lancinante :
Est-ce que l’oubli me protège… ou est-ce qu’il me met en danger ?
Je n’ai pas encore décidé si cette solitude est une bénédiction.
Ou un avertissement.
Les jours passent.
Ils ne portent pas de dates, pas de repères précis. Juste une succession de matins pâles et de soirs trop silencieux, rythmés par le même plafond, les mêmes bips, la même lumière qui ne sait jamais vraiment si elle doit être douce ou crue.
Au début, j’essaie de compter. Un jour. Deux jours. Peut-être trois.
Puis j’abandonne. Le temps n’a plus de forme quand il n’est relié à aucun souvenir.
Je finis par apprendre leurs noms.
Il y a Claire, l’infirmière du matin. Elle parle doucement, comme si j’étais faite de verre. Elle sent le savon et le café tiède. Elle ajuste toujours mon oreiller avant de partir, même quand il est déjà bien placé.
Il y a Nina, celle de l’après-midi. Plus vive, plus directe. Elle me raconte parfois des banalités — la pluie, un patient grognon, une blague entendue à la pause — comme si elle voulait me rappeler que le monde continuait d’exister au-delà de cette chambre.
Et il y a le docteur Lemaire. Calme, précis. Toujours les mêmes gestes : consulter le dossier, m’observer, poser les mêmes questions sous des formes légèrement différentes. Comme s’il espérait me prendre en défaut, attraper un souvenir qui tomberait par mégarde de ma bouche.
— Toujours rien ? — Non. — Des images ? Des rêves ? — Juste du vide.
Il note. Il hoche la tête. Il ne dit jamais c’est inquiétant. Mais il ne dit jamais c’est encourageant non plus.
Alors j’apprends autre chose.
Je m’apprends.
On me propose à manger. Au début, je goûte sans attente, sans souvenir auquel me raccrocher. Et je découvre, à ma propre surprise, que mon corps sait des choses que mon esprit a oubliées.
Je grimace quand on m’apporte du poisson. Je souris malgré moi devant les fruits rouges. Je repousse la purée sans pouvoir expliquer pourquoi, mais je finis toujours mon assiette quand il y a du pain encore chaud.
— Vous aimez le sucré, visiblement, remarque Nina un jour.
J’aime le sucré.
C’est étrange de réduire une existence à des préférences aussi simples, mais c’est tout ce que j’ai. Des petits faits, minuscules, mais solides.
Je découvre aussi que je suis droitière. Que j’ai le vertige quand je me penche trop près de la fenêtre. Que certaines musiques diffusées à la télévision me donnent envie de pleurer sans raison.
Parfois, je me surprends à rire. Un rire bref, presque coupable, comme si je n’en avais pas le droit.
Toujours personne.
Pas une visite. Pas un bouquet de fleurs. Pas un message transmis par l’accueil. Je demande une fois, d’un ton que j’essaie de rendre léger :
— Personne n’a appelé pour moi ?
Claire évite mon regard une fraction de seconde avant de répondre :
— Non.
Je ne sais plus si ça me rassure ou si ça m’effraie davantage.
La nuit, je regarde mes mains. Elles ne portent pas de bague. Pas de cicatrice évidente. Rien qui raconte une histoire. J’essaie parfois de me parler à voix basse.
Tu es quelqu’un. Tu as vécu. Tu as aimé des choses. Peut-être des gens.
Mais tout ce que je ressens, c’est cette impression étrange d’être une maison sans meubles. Les murs sont là. Solides. Mais vides.
Il y a bien, parfois, des sensations fugitives. Une oppression dans la poitrine quand j’entends un bruit métallique. Un sursaut quand quelqu’un ferme la porte trop brusquement. Une fatigue soudaine quand je me concentre trop longtemps.
Le docteur appelle ça des réactions résiduelles. Moi, j’appelle ça des fantômes.
Je ne sais toujours pas qui j’étais.
Mais je commence à comprendre qui je ne suis pas.
Je ne suis pas indifférente. Je ne suis pas vide. Je ne suis pas morte à l’intérieur.
Je suis juste… en suspens.
Et chaque jour qui passe sans souvenir est une journée de plus où je me demande :
Quand la mémoire reviendra — si elle revient — est-ce que j’aimerai la personne que j’étais avant ?