Chapitre 1 — Le Bal d’Hiver ❄️
Chapitre 1 — Le Bal d’Hiver ❄️
Le vent était présent sur les tours du palais de Verren, mais à l'intérieur, la chaleur des chandelles et le frisson des violons faisaient oublier l'hiver. La grande salle brillait de mille feux, et chaque invité portait ses plus nobles tenues. On célébrait la fin d'un conflit.
Le roi Caelan Ier, tout juste vingt-quatre ans, trônait en silence sur l'estrade. Il portait un manteau brodé d'or. Il observait les danses sans y participer, jusqu'à ce que l'annonce de l'arrivée de la duchesse d'Aureval fasse frémir l'assemblée.
— Duchesse Lyséa d'Aureval, annonça le maître.
Elle entra.
Une nuée de murmures s'éleva. Lyséa avançait, robe bleu nuit flottant derrière elle. Couronnée d'un simple diadème d'argent, elle avançait... Ses yeux, sombres et fiers, ne se baissèrent pas une seule fois.
Elle s'inclina légèrement. Lui descendit de l'estrade.
— Duchesse Lyséa, dit-il en s'arrêtant à un souffle d'elle. Accepteriez-vous de m'accorder cette danse ?
Un silence tomba sur la salle. Tous retenaient leur souffle.
— Pour la paix, Majesté, je peux bien vous accorder une danse, murmura-t-elle.
Le roi tendit la main. Elle l'accepta.
La musique s'éleva.
Ils glissèrent sur le marbre, silhouettes parfaitement accordées. Leurs regards s'accrochaient plus que leurs mains, et chaque pas semblait les rapprocher. Lyséa dansait avec la grâce d'une femme libre. Caelan la guidait avec beaucoup de légèreté.
— Vous n'êtes pas ce que j'imaginais, dit-elle tout bas.
— Et vous êtes exactement ce que l'on m'avait décrit, répondit-il. Dangereuse. Belle. Insolente.
— Et vous ? Un roi enfermé dans sa couronne.
— Et pourtant me voilà... à danser avec l'insolence incarnée.
La musique s'accéléra, puis s'arrêta brusquement.
Ils s'immobilisèrent. Les applaudissements éclatèrent. Le roi inclina la tête. Lyséa recula d'un pas.
— Vous êtes plus habile que je ne le pensais, souffla-t-elle.
— Je vous retourne le compliment...
Elle lui tourna le dos et s'éloigna sans un mot de plus, laissant derrière elle une tension glaciale.
Mais Caelan ne la quitta pas des yeux.
Et quelque chose, en lui, venait de céder.
Alors que Lyséa s'éloignait, les murmures reprirent aussitôt dans la salle. Les dames échangeaient des regards entendus, les conseillers fronçaient les sourcils, et certains se penchaient pour chuchoter à l'oreille de leurs voisins. La duchesse d'Aureval, l'ennemie passive du trône depuis des années, venait de danser avec le roi. Et cette danse n'était pas une simple courtoisie.
Le roi Caelan regagna son trône d'un pas mesuré, le cœur battant plus fort qu'il ne l'aurait voulu. Son regard balayait la foule, mais ne cherchait qu'elle. Lyséa, elle, s'était fondue parmi les nobles, entourée de dames de son duché.
Une page vint à lui, portant un petit mot cacheté. L'écriture était sobre. Aucune signature.
"La guerre n'a pas lieu d'être sur la piste de danse.
Mais si vous la cherchez ailleurs... je suis prête."
Un frisson parcourut Caelan. Elle lui écrivait, déjà.
Il releva les yeux. La vit. Elle tenait une coupe de vin, conversait avec un comte, mais ses yeux, eux, ne regardaient qu’elle. À travers la foule, ils se jaugèrent.
Et puis, une vieille femme s'approcha du trône.
— Majesté, dit-elle, une voix claire malgré les années. C'est la première fois que je vous vois danser. Vous avez l'air plus vivant que jamais.
Caelan lui offrit un sourire léger.
— Il semble que certaines duchesses sachent réveiller ce que les années avaient endormi.
— Ou bien troubler ce que vous aviez appris à maîtriser, répliqua-t-elle en lui lançant un regard rusé.
Il ne répondit pas. Il n'avait pas à le faire. Il se contenta de replier le mot entre ses doigts et de le glisser dans la poche intérieure de sa veste.
Le bal continua, mais Caelan n'y participa plus. Ni dans la musique, ni dans l'éclat des danses. Son esprit était ailleurs. Son regard, toujours attiré vers cette silhouette libre, cette voix impertinente, ce regard qui n'avait pas tremblé face à une cour pleine de juges.
Et au fond de lui, dans un recoin qu'il croyait verrouillé, quelque chose ou quelqu'un venait d'allumer une flamme.
Lorsque le bal prit fin, les invités quittèrent le palais un à un, glissant dans la nuit glacée à bord de leurs calèches richement ornées.
La duchesse Lyséa fut la dernière à sortir. Avant de franchir le seuil, elle tourna une dernière fois la tête vers la salle désormais vide... et son regard croisa celui du roi, toujours figé sur l'estrade.
Sans un mot, elle s'inclina légèrement.
Lorsqu'elle arriva chez elle, le manoir était silencieux. Tout le monde dormait déjà. Les chandelles avaient été soufflées,
Les domestiques, discrets comme toujours, avaient déjà préparé le bain. Il n'y avait plus qu'à y glisser les pensées.
Lyséa se dévêtit. Elle s'enfonça dans l'eau chaude avec un soupir. Quelques instants plus tard, Alizé entra, un châle sur les épaules, les cheveux défaits. Servante depuis l'enfance, elle était désormais bien plus que cela, une sœur pour Lyséa.
— Alors ? murmura Alizé en s'asseyant au bord du bain, un sourire au coin des lèvres.
— C'était... étrange, répondit Lyséa. Ses yeux... son silence... Il ne m'a pas quittée du regard.
— Il ?
— Le roi. Caelan.
— Ah... le grand loup dans sa cage d'or, fit-elle en rigolant.
Elles éclatèrent de rire, doucement. La tension du palais s'était évaporée dans la vapeur.
— Tu sais, ajouta Lyséa en fermant les yeux, je crois que j'étais la plus belle, ce soir. Qu'importe ce qu'ils pensent.
— Tu l'étais, confirma Alizé sans hésiter. Et tu le sais très bien.
Après le bain, elles se séparèrent avec un dernier regard complice, chacune regagnant sa chambre. Le manoir retrouva son silence.
Mais dans l'esprit de Lyséa, la musique du bal résonnait encore.
Et ce regard brûlant, là-haut sur l'estrade, refusait de s'éteindre.