PROLOGUE : CE LIVRE QUE TU M'AS OFFERT
PROLOGUE
Je m’appelle Noël Sullivan.
Oui, je sais, ce n’est pas un prénom très courant.
Et non, mes parents ne se sont pas vraiment cassé la tête pour le choisir.
Je suis née un 25 décembre.
On peut dire qu’ils ont fait simple.
Bref.
Si je prends la parole aujourd’hui, ce n’est pas pour parler de moi, ni même de mes livres. C’est pour raconter la première fois que je suis tombée amoureuse. Avec le recul, je peux l’affirmer : ce jour-là, tout était réuni pour que cela arrive, comme si le destin avait décidé de s’en mêler.
C’était le jour de mon anniversaire.
Et comme vous pouvez vous en douter… il neigeait.
La neige tombait lentement, en silence, enveloppant le monde d’un calme presque irréel. À l’intérieur, la maison débordait de rires, de voix familières et de chaleur. Toutes les personnes que j’aimais étaient réunies autour de moi. J’avais le double de cadeaux — Noël et anniversaire — le double d’amour, et sans doute le double de nourriture aussi. Je crois c'est pour ça que j'ai toujours aimer le chiffre deux.
Quand vint le moment d’ouvrir les cadeaux, je découvris des présents magnifiques. Des objets chers, impressionnants, parfois même trop grands pour une fille de huit ans. J’étais heureuse, sincèrement heureuse.
Mais aucun ne me marqua autant que le sien.
Stéphane Wilder, le fils aîné des voisins de mes grands-parents.
Sa famille séjournait chez eux depuis quelque temps. Leur maison avait été envahie par des termites, et ils avaient trouvé refuge dans la nôtre. Je me souviens de lui s’avançant vers moi, un peu maladroit, un sourire timide accroché aux lèvres, tenant dans ses mains un paquet d’une simplicité presque déconcertante.
Ce qu’il m’offrit semblait banal.
Un livre.
Un livre de poésie.
Une œuvre de Paul Éluard.
Sur le moment, cela me parut étrange. Quel garçon offre un livre de poésie à une fille de huit ans ? Puis j’ouvris l’ouvrage.
Sur la première page, il avait écrit :
« Pour la personne la plus exceptionnelle que je connaisse.
Joyeux anniversaire, Noël Sullivan. »
Mon cœur fit quelque chose d’étrange.
Un battement différent.
Un frisson que je ne savais pas encore nommer.
Et comme si cela ne suffisait pas, il avait glissé entre les pages un petit bracelet doré. À son extrémité pendait un médaillon en forme de livre. Discret. Presque fragile. Mais à mes yeux, il valait plus que tous les autres cadeaux réunis.
Ce jour-là, je suis tombée amoureuse pour la première fois.
Et je n’avais que huit ans.
Avant même que je puisse vivre ma toute première histoire d’amour, la vie nous rappela à l’ordre. Mes parents durent écourter notre séjour chez mes grands-parents. Nous sommes partis pour New York. Mon père croulait sous les dettes.
Je n’ai plus jamais revu Stéphane Wilder.
Pas pendant des années.
Et pourtant, je n’ai jamais oublié son cadeau.
Parce que ce livre a changé quelque chose en moi.
Il m’a appris à aimer les mots.
À les respecter.
À les ressentir.
Il a fait naître en moi une passion silencieuse, profonde.
Puis, sans que je m’en rende compte…
il a fait de moi une écrivaine.
Je m’appelle Noël Sullivan.
J’ai seize ans.
Je suis une jeune autrice de best-sellers.
Et ceci est mon histoire d’amour.
À seize ans, ma vie est un paradoxe permanent.
Je suis métisse, héritage visible de mes parents. Ma peau est d’un caramel doux, mes yeux noisette, grands et expressifs, attirent souvent les regards sans que je ne les cherche. On dit qu’ils ressemblent à ceux d’une biche, ouverts sur le monde, parfois trop. Ma bouche est pulpeuse, mon visage naturellement doux, encadré de longs cheveux ondulés que le vent aime faire danser.
D’un côté, je suis une adolescente presque ordinaire. Je me lève trop tôt, je râle contre mon réveil, je bois un chocolat chaud en regardant distraitement les informations, et je cours chaque matin contre la montre pour ne pas arriver en retard au lycée.
De l’autre, je suis l’auteure anonyme de romans qui ont bouleversé des milliers d’adolescents à travers le pays. Et je porte comme pseudonyme frost,
et personne ne doit le savoir.
Je vis avec ma famille dans une magnifique maison à New York, baignée de lumière et de silences rassurants. Une immense bibliothèque occupe tout un pan du salon — mon refuge — et l’odeur du café flotte en permanence dans l’air.
Mon père, Macc Sullivan, est assis à la table de la cuisine. Homme blanc, grand, au regard sérieux et aux traits marqués par les épreuves, il incarne à la fois la rigueur et la protection. Officiellement consultant financier, il est, en réalité, le gardien de mon secret.
— Tu comptes aller en cours aujourd’hui ? me demande-t-il sans lever les yeux.
— Bien sûr. Peu importe mes livres, je reste une lycéenne, dis-je en attrapant mon sac.
Il acquiesce. Il sait ce que la célébrité peut voler à une adolescente.
Ma mère, Dana Sullivan, traverse la pièce. Femme noire à la beauté élégante et naturelle, elle dégage une chaleur apaisante. Cheffe passionnée, elle dirige son propre restaurant comme elle dirige sa famille : avec amour et détermination.
— Tu as fini tout ton repas ? demande-t-elle.
— Oui, maman.
Puis il y a Nicolas.
Dix-sept ans.
Mon grand frère.
Métisse lui aussi, toujours en mouvement, les yeux sombres pleins de défi. Il se sent invisible, éclipsé par ce que mes livres ont changé dans nos vies.
— Bonjour la chouchoute des parents, lâche-t-il.
Je soupire. Je sais qu’il ne me déteste pas. Il cherche juste à exister.
Au lycée, je suis tout ce que je ne suis pas dans mes romans.
Discrète.
Polie.
En retrait.
Surtout face à Vanessa Statman, la fille la plus populaire du lycée. Belle, admirée, sûre d’elle.
L’ironie est cruelle.
Vanessa adore mes livres.
Sans savoir que je suis celle qui les a écrits.
Parfois, ça me fait sourire.
Parfois, ça me fait mal.
Mais je me tais.
Parce que l’écriture n’est jamais née de la gloire.
Elle est née d’un livre.
D’un bracelet.
D’un garçon.
D’un souvenir.
Et même si aujourd’hui les mots me fuient, même si l’inspiration s’est tue, je sens que quelque chose m’attend.
Loin de New York.
Loin du bruit.
Au Texas.
Chez mes grands-parents.
Et, sans que je le sache encore…
près des Wilder.