Chapitre 1 : 00h00
Le silence de l’unité psychiatrique de Val-Serein n’était qu’un mensonge acoustique. Pour Elias, le calme était saturé de fréquences parasites : le ronronnement asthmatique des ventilations, le clic-clac métronomique des semelles en caoutchouc des infirmiers sur le linoléum, et surtout, ce bourdonnement électrique, niché derrière ses tempes, qui vibrait comme un essaim d'abeilles en cage.
Elias était assis sur le bord de son lit, le dos rigide, les paumes à plat sur les draps rêches dont l'odeur de détergent industriel lui soulevait le cœur. Ses yeux ne quittaient pas l’horloge numérique fixée au-dessus de la porte blindée. Les chiffres rouges pulsaient dans l'obscurité, projetant une lueur sanglante sur ses genoux.
23h59.
Il bloqua sa respiration. Ses poumons le brûlaient, mais il refusait de laisser le moindre soupir perturber la transition. Les médecins appelaient cela des "épisodes de dissociation aiguë", des mécanismes de défense créés par un esprit fragmenté pour fuir un traumatisme enfoui. Pour eux, Elias s'évadait dans une psychose. Pour Elias, c’était l’inverse : l’hôpital, les pilules bleues et les murs capitonnés étaient le décor de carton-pâte. La réalité, la vraie, n’arrivait qu’avec le basculement des heures.
00h00.
Le rouge des chiffres explosa en un blanc de magnésium, une détonation silencieuse qui effaça les angles de la pièce. Les murs de Val-Serein ne s’effondrèrent pas ; ils s'évaporèrent comme une aquarelle jetée sous un déluge. L’odeur suffocante de l’éther et de la maladie fut balayée par une rafale de vent pur, un air si froid et si oxygéné qu’il lui lacéra les bronches.
Elias ne sentit plus le matelas sous lui. Il était debout. Ses pieds nus s'enfonçaient dans un sable blanc, fin comme de la poussière d'étoile.
Le monde était une page blanche. Pas d’arbres, pas de nuages, pas d’horizon pour séparer le sol du ciel. Juste une étendue laiteuse, infinie, baignée dans une lumière sans source. Il baissa les yeux sur ses mains : elles étaient lisses, étrangement parfaites. Les cicatrices blanchâtres qu'il s'était infligées lors de ses crises avaient disparu. Avec elles, tout souvenir de son nom de famille, de son enfance ou de la faute qui l'avait conduit à l'asile s'était dissous. Il n'était plus un patient. Il était une intention.
Une voix s’éleva alors. Elle ne venait pas d'une direction précise, mais semblait vibrer directement dans la structure de ses os, douce et ancestrale :
— Ici, Elias, rien n'existe que ce que tu transportes. Chaque pas que tu feras dessinera une montagne ; chaque mot que tu murmureras fera naître une rivière. Que vas-tu choisir de reconstruire sur ce vide ?
Le vertige le saisit. C’était une liberté terrifiante. Elias fit un pas, hésitant. À l’instant même où sa plante de pied toucha la surface blanche, une herbe grasse, d'un vert émeraude presque irréel, jaillit du néant. Elle se propagea en ondes concentriques, apportant avec elle le parfum de la rosée et de la terre fertile.
Il était le créateur. Mais dans cette genèse solitaire, un détail fit rater un battement à son cœur.
Au loin, flottant à hauteur d'homme dans ce vide immaculé, un objet persistait. Incongru, grotesque, presque insultant : la petite horloge numérique de sa chambre d'hôpital. Elle flottait dans les airs, dénuée de support, ses chiffres rouges brillant d'un éclat maléfique dans toute cette blancheur.
00h01.
Le temps de l'hôpital coulait encore ici. Et avec lui, la certitude que si le temps avançait, le retour vers la cellule n'était qu'une question de minutes.