Les Mésaventures de Julia

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Summary

Julia arrive en colocation avec une valise noire et l'envie de bien faire. Très vite, tout déraille. Entre situations absurdes, rituels improbables et solidarité maladroite, Julia découvre qu'habiter ensemble est un art... discutable.

Status
Ongoing
Chapters
10
Rating
n/a
Age Rating
13+

Chapitre 1 - La valise noire

« Mesdames, messieurs, nous arriverons à notre terminus, dans quelques minutes. N’oubliez pas vos bagages. Nous vous souhaitons une agréable journée. » Ces mots furent conclus par un grésillement qui sortit Julia de sa torpeur. Elle s’était jurée de ne pas s’endormir, trop inquiète qu’on lui vole ses affaires, mais sa courte nuit de stress l’avait quelque peu fatiguée.

Il lui fallut quelques minutes pour réaligner ses idées, où elle se trouvait, où elle se rendait et pourquoi elle avait pris le train seule pour la première fois. L’université. Elle allait passer les cinq prochaines années, à tenter de devenir professeur des écoles. Loin de sa famille, de ses amis… juste elle.

Un chouchou à la main, elle rattacha ses cheveux en observant les premiers signes urbains. Quelques quartiers contenant la même maison, inlassablement dupliquée. Des tags sur les murs conçus pour être ostensibles, mais parfaitement incompréhensibles. Une nuée d’oiseaux en quête de nourriture, voletant sur un temps gris et humide. Elle soupira, mais se força à faire un léger rictus. Elle prit une grande inspiration, et sourit davantage.

« Pardon. » Une voix grave retentit à côté d’elle. Le travailleur qui l’avait accompagnée tout au long du trajet souhaitait maintenant se mettre en marche. Elle le regarda pendant quelques instants, la bouche grande ouverte et les sourcils froncés, sans rien comprendre, puis se leva pour le laisser passer.

Quelques minutes plus tard, le train entra en gare et ralentit. Son mouvement fut proportionnellement transmis aux passagers qui s’activèrent pour ranger. Julia sortit son bagage de son compartiment en la levant par-dessus sa tête. Une simple valise noire, avec une fleur collée dessus. Elle l’avait accompagnée depuis toujours, depuis la première fois où elle quitta le nid pour partir en voyage scolaire, puis à chaque vacance en famille, chaque weekend chez une amie.

Elle était debout dans la file qui s’était dirigée vers la sortie, une boule dans la gorge. Le train se stoppa et les portes s’ouvrirent. Le brouhaha extérieur envahit le wagon. Son cœur se mit à bondir. Elle eut l’impression d’être à la porte d’un avion en vol. Elle serra la lanière de son sac à dos, prit une grande inspiration mais fut coupé dans son élan : « On se presse, jeune fille, dit le passager derrière elle, visiblement agacé.

— Pardon, je…

— Alors ! Pourquoi ça bouche devant ? questionna une femme plus en arrière. »

Julia descendit prestement, débloquant le flot de passagers qui s’écoula dans la gare. Après quelques secondes, elle les suivit et se rendit dans le hall.

« Salut maman, dit la jeune femme, le téléphone à l’oreille.

— Comment a été le trajet ma puce ? » demanda sa mère. Le son grésillait.

« Je t’entends mal.

— Chérie, tu m’entends ? Allo ?

— Maman… maman, attend, je sors deux secondes, je n’ai pas de réseau à l’intérieur de la gare. »

Julia traversa la foule, zigzaguant entre les valises le plus rapidement possible et évitant les enfants qui couraient ici et là.

« Maman, c’est mieux là ?

— Ha ! Ma chérie, je t’entends, comment a été le trajet ?

— Bien, très bien, c’était long.

— Super ! Ton père voulait des nouvelles, mais comme il bricole, il est plein de peinture. On s’appelle ce soir. Fais attention.

— Oui, on fait ça, allez… à plus tard, tenta de conclure Julia.

— Attends ! J’ai glissé des restes dans ta valise. Pour ce soir.

— Mais… Je t’avais dit que je me débrouillerais, répondit-elle en cherchant sa valise du regard. »

Merde, ma valise, pensa-t-elle.

« Maman, je te laisse, j’ai laissé ma valise dans la gare.

— Quoi ? Tu… »

Julia retourna en courant dans la gare, cherchant ses affaires. À l’endroit où elle était assise précédemment, elle ne vit rien… Sa gorge se noua. Elle interpela l’homme qui avait été assis à côté d’elle, mais ce dernier la toisa avant de reprendre sa vidéo. Elle réprima ses larmes.

Elle traversa la gare de long en large, questionna quelques personnes, mais personne ne prêta attention à elle. Sa valise noire, avec la petite fleur, s’était évaporée. Elle s’assit sur un banc, ne pensa à rien, le regard vide. Ses membres s’étaient engourdis, sa bouche devint sèche, et sa respiration irrégulière.

Une femme s’arrêta devant elle : « Pardon, c’est bien à vous ? » Julia leva les yeux et croisa ceux d’une quarantenaire. « Je suis désolée, mon fils s’est trompé de valise. Il n’a pas fait attention et, quand j’ai réalisé, il était trop tard. » Julia ne sut pas quoi répondre, elle cligna des yeux pour acquiescer et une petite larme lui échappa. « Oh non, ne pleurez pas. Je suis navrée. Tenez, pour me faire pardonner, voici un cookie. » La jeune femme fixa le gâteau. « Allez, ça va vous remonter le moral, dit-elle avec un sourire compatissant.

— Merci, répondit Julia en attrapant le cookie tendu. »

Elle en mit immédiatement un morceau dans sa bouche avec un sourire satisfait. Elle croqua à nouveau en observant la femme partir. Il était parfait, les pépites de chocolat fondaient au contact de sa langue et de petits morceaux de noisette ajoutés du croquant. Un grand soupir de réconfort lui échappa.

Julia se mit alors en route, sa petite valise derrière elle afin de traverser la ville. Après avoir marché quelques minutes, prit le tramway et marché à nouveau, elle se trouva enfin dans le quartier où était l’appartement. C’était une collocation étudiante, la seule condition qui avait fait changer d’avis son père au sujet de partir si loin. Elle avait hâte de les rencontrer. Espérons qu’ils ne soient pas trop bizarres. Ou que je ne sois pas trop bizarre pour eux, pensa-t-elle en posant la main sur la porte de la résidence.

La porte résista bien qu’elle y mit tout son poids. Elle tourna la tête, sourcils froncés, et vit un interphone, elle marmonna : « RDC, 1er ou 2ème Les deux derniers n’ont rien de marqué. Ha, Legrand Gisèle, c’est la propriétaire. Je ne savais pas qu’elle vivait dans le même immeuble. »

Après avoir sonné deux fois et attendu quelques secondes, Julia sortit son téléphone à deux doigts d’appeler ses parents. Non, je gère… je gère… Fixant la photo de contact de sa mère, faisant les gros yeux, elle eut une illumination. Elle se mit à chercher le numéro de la propriétaire qu’elle avait pris soin de noter sur les conseils de sa mère. Merci maman.

Le téléphone à l’oreille et faisant les cents pas, elle s’apprêtait à sonner aux autres appartements quand la voix d’une personne âgée retentit :

« Oui ?

— Madame Legrand ? C’est Julia, je suis devant l’immeuble.

— Oh oui... Pauvre petite, je ne suis pas là pour le moment, je pensais que vous arriveriez plus tard. Je prends le thé chez une amie, à l’autre bout de la ville.

— Mais… Je n’ai nulle part où aller en attendant.

— Bien, bien, le code est 1, 2, 3, 4. Vous retiendrez ?

— Je crois, je n’ai pas de clé pour ma chambre.

— Oui, c’est au deuxième étage. La clé est dans le bureau de mon logement au rez-de-chaussée. Celui de droite en entrant, il est ouvert.

— D’accord, mais…

— Oh ! Et surtout, ne laissez pas sortir Biscuit ! »

Pitié, faites que ce soit un bichon…

« Très bien, madame Legrand, merci. Passez un bon après-midi.

— Oui, je passe vous voir plus tard. »

À l’intérieur de l’immeuble, l’oreille appuyée contre la porte de l’appartement, Julia espérait entendre Biscuit pour définir sa taille, mais rien. Le silence absolu, elle ouvrit lentement.

Une odeur de rance mélangé à celle de pâtisserie vint envahir ses narines. Le hall d’entrée, d’un rose pâle, desservait plusieurs pièces. Sur les murs, des portraits de chiens et des noms sur plaque d’or gravés en dessous. Brownie, Cannelle, Croissant, Macaron, Meringue, Gaufre.

Je ne vois pas de Biscuit : le mystère reste entier.

En avançant dans le couloir, Julia perçut un petit grognement étouffé. La première pièce était un petit salon, à l’ambiance tamisée, grâce aux épais rideaux jaunes tirés. Sur le mur, face à la porte, une scène de chasse représentant des chiens poursuivant avidement un cerf. Quelle idée, pensa Julia en frissonnant.

Elle sursauta quand elle vit, sur le canapé, les deux chiens qui la fixaient immobiles. Elle s’avança doucement, sans dire un mot et ces derniers ne bougèrent pas d’un pouce. Arrivée à leur hauteur, elle remarqua qu’aucun des deux ne la suivait du regard. Le doigt tendu, elle toucha la tête d’une des bêtes : « Ha ! Ils sont empaillés. Beurk. Beurk… »

Mais le grognement qu’elle avait entendu précédemment se fit plus fort et derrière elle.

« Biscuit, petit chien gentil, dit-elle en se retournant doucement. » Un minuscule petit teckel, bien décidé à protéger sa maison, grogna en se gonflant le plus possible. Elle s’esquiva doucement vers la porte de la pièce. « Quelle belle dentition tu as. Ta maman prend bien soin de toi, tu as le poil très soyeux… »

À quelques centimètres du couloir, le chien sauta en avant, mais Julia fut plus rapide et réussie à sortir de la pièce. Il se mit à hurler à travers la porte. Son cœur battait la chamade et ses poils étaient hérissés. « C’était moins une. ».

La pièce suivante était garnie d’une table en formica, protégée par une nappe en plastique transparent, adossée au mur. Une douce odeur sucrée, mélangée à celle plus subtile de canalisations, flottait dans l’air. Le plan de travail de la cuisine était parfaitement lustré, sur le frigo, on pouvait voir la liste des médicaments quotidiens. Elle a parlé de son bureau. La jeune femme continua ses recherches et parcourut le long couloir qui faisait un angle.

La pièce la plus proche d’un bureau était en réalité un minuscule placard, juste assez grand pour accueillir le bureau et la chaise qui s’y trouvaient. Quelques carnets de compte, et une jolie photo qui semblait être celle de Mme Legrand plus jeune, la vingtaine environ, au bras d’un bel homme en costume. Difficile de se douter qu’elle finirait avec des chiens empaillés. Sur le sommet d’une étagère posé sur le bureau, un lot de deux clés avec un post-it, ‘‘Julia, appartement 5’’. Génial.

Après être ressortit de l’appartement, sous les aboiements incessants de Biscuit. Julia traina sa petite valise noire à fleur dans l’escalier qui l’amena au deuxième étage. Tout ce qu’elle savait sur la résidence était que les chambres ne disposaient que d’un lit et d’un petit bureau. Mais qu’une cuisine, une buanderie et une salle de bain se trouvaient dans un espace commun. Elle avait pensé que cela faciliterait les échanges, mais c’est surtout le loyer beaucoup plus abordable qui l’avait séduite.

C’est la deuxième des deux clés qui ouvrit les parties communes. Dans le laps de temps où la porte s’ouvrit, elle s’imagina confortablement installée dans le canapé avec ses nouveaux amis, à rire, à réviser et… : « Ha ! s’exclama Julia devant l’homme nu au milieu du salon.

— Oh ! Qui êtes-vous ? répliqua-t-il en se cachant derrière le grand bloc d’argile qu’il sculptait sur la table basse.

— Julia, je suis la nouvelle colocataire.

— Je ne savais pas qu’il y aurait une nouvelle, dit-il en tendant la main vers son pantalon. J’avais espoir que la chambre reste libre cette année, pour que j’en fasse mon atelier.

— Parce que tu fais ça… souvent, dit-elle en souriant.

— Être nu m’aide à me concentrer sur mon Art. Sinon, les tissus m’irritent et me déconcentrent.

— Bien sûr. »

La jeune femme se tourna quelques instants afin de lui laisser le temps d’enfiler son pantalon. Il est plutôt mignon, brun, cheveux mi-longs et bouclés, j’aime bien. Julia fronça les sourcils à sa propre pensée.

« Et comment tu t’appelles ? demanda-t-elle sans se retourner.

— Simon. C’est bon. Désolé, dit-il en souriant. »

Julia entra dans la pièce et ferma la porte. C’était un grand salon avec en son centre : la sculpture abstraite de Simon posée sur la table basse, entourée de deux canapés et de quelques fauteuils et poufs. Face à eux, une vieille télévision cathodique était maladroitement posée sur un meuble trop petit. Simon finissait d’enfiler son teeshirt.

« Tu habites là depuis longtemps, demanda Julia en avançant dans la pièce.

— Un an seulement, je suis en étude d’art, je vais entamer ma deuxième année. Et toi ?

— Moi ? j’habite là depuis deux minutes environ.

— Oui, non, je… bafouilla-t-il en essayant de porter sa sculpture bien trop souple. »

Julia observait d’un œil curieux l’agencement de l’appartement. Une cuisine attenante en désordre, deux couloirs poussiéreux semblaient desservir : la salle de bain, dont la porte était entrouverte, et surement quelques chambres.

« Je suis en histoire, dit-elle en montrant rapidement un visage souriant. Enfin, lundi, je vais être en histoire… Tu sais où est ma chambre ?

— Ce n’est pas ce couloir, c’est l’autre. Deuxième porte à gauche. J’ai mis un peu de bazars, mais tu n’as qu’à tout laisser dans le couloir, je viendrais ranger quand je me serais débarrassé de ça... » La sculpture encore molle tomba lentement par-dessus son épaule en se frottant contre sa joue, lui laissant une épaisse coulure marronâtre sur le visage.

Sa chambre était aussi petite qu’elle l’avait imaginé. À peine assez large pour tirer la chaise du bureau et tout juste assez longue pour mettre, porte ouverte, sa valise entre le lit et l’armoire. Elle retira les affaires de Simon, mélange de photos et peintures étranges, passa un coup de balai et s’installa confortablement sur son lot. Elle profita du calme pour lancer un appel vidéo avec ses parents : « Alors, ma grande, bien installée ? » La voix grave de son père avait quelque chose de réconfortant, et son visage plein de peinture la fit sourire.

« Oui, plutôt, c’est rudimentaire pour le moment, mais j’entends bien décorer tout ça. » Je suis là pour cinq ans, alors j’ai le temps. Maman n’est pas avec toi ?

— Elle te rappellera plus tard, pour le moment, elle est chez la voisine. Tes colocataires sont sympas ?

— Pour le moment, je n’en ai vu qu’un seul, et il avait l’air… Bizarre… gentil. Mais les autres ne sont pas encore là, ils sont surement en cours.

— Bien, bien… bon, bah. On se rappelle, je vais voir si ta mère rentre bientôt.

— Ok, à plus papa. »

Julia s’allongea sur son lit et sourit.