Chapitre 1 – Réveil
Je m’appelle Iris.J’ai grandi seule depuis mes quatorze ans.
Mes parents sont morts, mais à vrai dire... je n’ai presque aucun souvenir de ce qui s’est passé.Je n’ai même plus leur visage en tête.
Tout ce que je sais, c’est qu’ils m’ont laissé une grande fortune. Assez pour conserver la maison familiale et pour vivre sans jamais manquer de rien, jusqu’à la fin de mes jours, si je fais attention.
Cette maison...Parfois, j’ai l’impression qu’elle m’observe.
Une sensation d’oppression m’y suit constamment. Des odeurs étranges, impossibles à identifier. Certaines pièces sont fermées, inaccessibles, comme si elles ne devaient jamais être ouvertes.Je suis souvent dans les nuages, perdue dans mes pensées, mais je remarque des détails que personne d’autre ne semble voir.
Et puis il y a mon porte-clés.Un petit nounours, il n’a pas de nom.Il est assez particulier.
Il me parle.
Je sais que ça peut paraître surprenant. Je suis la seule à l’entendre, mais il me donne des conseils. Il me guide. Il m’explique comment agir.Je l’adore. C’est le seul souvenir qu’il me reste de mes parents. Pourtant, certains veulent me l’enlever.
Je ne pourrais pas vivre sans lui.
Je suis au lycée.Un lycée mixte, l’un des meilleurs de la région. Mes notes sont plutôt bonnes. Je me débrouille bien... et pourtant, c’est ma dernière année. Ça s’est passé... très vite, même en un éclair.
Aujourd’hui, c’est la rentrée de ma dernière année de lycée.
J’ai passé toutes mes vacances enfermée chez moi. Enfin... je crois.C’est étrange. Depuis longtemps... même avant la mort de mes parents, j’ai des trous de mémoire, parfois très larges. Des périodes entières dont je ne me souviens pas. Comme si elles n’avaient jamais existé.
Il m’arrive de retrouver des affaires qui ne m’appartiennent pas.Des coupures sur mes mains.Des bleus sur mon corps.
Sans aucun souvenir de leur origine.
Étrangement, je ne suis pas stressée. J’ai l’habitude d’affronter la solitude. Après tout, j’ai fait face à ça toute ma vie... enfin, presque.Je n’ai jamais vraiment été seule, j’ai toujours mon porte-clés.
Je suis invisible pour tout le monde, sans grande surprise.J’ai bien une meilleure amie, mais je la vois très peu. Elle est dans un autre lycée. Peut-être qu’elle rejoindra ma classe cette année.
Il fait chaud. Le ciel est bleu, sans nuages. Un léger vent souffle, me donnant une étrange sensation de nostalgie. L’odeur des fleurs envahit l’espace.
Les cours se passent normalement. Les nouveaux élèves se présentent. On nous parle des programmes, de l’année à venir, de tout ce qui suit.
Ce jour-là, il fait extrêmement chaud.À la pause, je sors prendre l’air. La chaleur est insupportable. Je commence à voir flou.
C’est là que tout bascule.
Je percute un élève d’une autre classe. Mon sac tombe au sol.J’étais sur le point de l’insulter quand je me baisse pour le ramasser... et que je vois son visage.
Magnifique.
Son odeur m’enveloppe, et une chaleur brutale explose dans ma poitrine.Je reste figée quelques secondes, incapable de bouger.
— Ça va ? me demande-t-il en souriant.Il était brun, aux yeux verts, assez classiques en soi, mais avec un beau visage. Il tenait un carnet avec lui, rien n’était marqué dessus.
Je hoche la tête, réponds en bégayant que oui. On se regarde quelques secondes, puis il part de son côté en me faisant un signe de la main. Je m’éloigne à mon tour.
Moi qui voulais prendre l’air... il m’a donné l’impression d’étouffer encore plus.C’était la première fois que je ressentais ça de ma vie.
Je reprends ma vie comme d’habitude.Enfin... c’est ce que j’aurais aimé dire. Il m’obsède chaque jour de plus en plus.
Le soir même, j’ai cherché son nom sur les groupes du lycée pour voir son profil. En vain.Ça doit être un nouvel élève, je ne l’ai jamais vu avant.
Je le croise parfois dans les couloirs. Ces temps-ci, ce n’était pas le cas avant, je m’en serais rendu compte, j’imagine.Il est toujours entouré de filles de sa classe. Il traîne rarement avec les autres garçons.
Il est populaire, on dirait. Du moins chez les filles.
Moi...je suis tout l’inverse. Introvertie. Les gens disent que je vis dans mon monde, mais je suis très bien comme ça. Ça me plaît.Quand je vois tous ces hypocrites, ces trahisons, se compliquer la vie à sociabiliser... pour quoi faire ?En plus, je suis bien plus efficace seule. La preuve : je suis l’une des meilleures de l’établissement.
Mais trop tard : il est déjà devenu une obsession.
Il n’est même pas dans ma classe. Je le vois trop peu pour savoir s’il est seul ou s’il sort avec quelqu’un.Je dois essayer de lui parler. Je dois me forcer, sinon je n’arriverai jamais à l’enlever de mes pensées.
Mais je n’y arrive pas.
En réfléchissant à la manière de l’approcher, une idée — qui n’a rien à voir avec les autres — commence à germer dans mon esprit.
Et si je ne lui laissais tout simplement pas le choix ?
Par exemple... en supprimant toutes les relations qu’il a, sauf la mienne.
Au début, cette pensée me paraît absurde.Puis, plus j’y réfléchis... plus elle me plaît.
Mon nounours approuve.Lui qui a toujours des conseils rassurants confirme mes doutes.
Pendant près d’une semaine, je le suis discrètement. J’observe. J’analyse.Un nom revient sans cesse.
Eiko Kaga.
Elle est toujours avec lui. Trop proche. Comme s’ils étaient en couple.Elle-même a beaucoup d’amis. Elle est très populaire, surtout chez les mecs. À vrai dire, elle est jolie, mais ce n’est pas le sujet.
Rien que cette idée me rend folle de rage. Une sensation de brûlure envahit mon thorax. Je n’arrive plus à respirer.
Maintenant que j’ai une cible, il ne reste plus qu’une chose à faire :savoir comment m’en débarrasser. Ou plutôt la faire disparaître sans le moindre soupçon.
Une fois chez moi, j’élabore plusieurs plans afin de...de... faire quoi, exactement ?
Je reprends mes esprits. 22 h.
C’est mon nounours qui me ramène à la réalité. On dirait qu’il essaie de trouver la meilleure manière de découper de la viande... enfin, j’imagine.Je n’ai même pas pris mon bain, ni même changé. Je suis toute collante de la journée.Il est 22 h, le 12 mars. Qu’est-ce que je fais au juste ?
Je reprends la discussion en plein milieu de...
Je suis devant un tas de feuilles.Des photos.Un garçon.Une fille plutôt jolie.Une ville entourée de rouge.Des itinéraires tracés à la main.Une liste de courses. Des produits ménagers.
Un frisson glacial parcourt mon dos. La chair de poule me saisit.Comme toujours, je refuse de croire que c’est moi qui ai fait tout ça.
Mais alors... qui ?
Je suis seule.C’est ma chambre. Enfin... l’une des deux que j’utilise.
Cette pensée me terrorise.
Une date est inscrite en bas de la page.
Mais encore une fois...je n’ai aucun souvenir d’avoir fait tout ça.
Je me dirige vers la salle de bain. Toujours cette sensation d’oppression dans cette maison.Mais en y pensant... ça fait combien de temps que je n’ai pas mangé ? Bizarrement, je n’ai pas faim. C’est le principal, j’imagine.
Puis je retourne dans la chambre. Enfin... ma deuxième, ou ma vraie chambre. Celle que j’utilise quand je suis consciente, du moins.C’est l’explication que j’en ai tirée.Celle dans laquelle je me suis réveillée était l’autre, que je n’utilise jamais.Mais bref.
Les jours passent.
Puis, finalement, le jour J arrive.
J’ai l’air consciente. Normale.Le sourire aux lèvres depuis que je lui ai vaguement parlé.Mes sentiments pour ce garçon sont toujours aussi forts. Il ne devrait pas y avoir de problème.
La journée s’est bien passée. Je vais faire un détour.23 h, le 30 mars.
Je reprends connaissance un peu plus tard, chez moi.
Je me lève de ma chambre, l’esprit embrumé.
Et cette fois-ci...j’ai des souvenirs.








