Rock'n'roll Vernissage !
Rock’n’roll, Vernissage !
« Souviens-toi du vase de Soissons... » Clovis
Acte 1
Estelle : Whooa ! Carol ! Toi ici... ça va ? … L’expo est géniale... La meuf dort assis sur une cuvette, au milieu du public pendant deux jours... dingue... ça révolutionne tous les concepts...Tu ressors tu vois tout différemment... La nana a tout compris !...
Et toi ! T’es sur un projet ?
Carol : Oui avec un performer ; le monologue d’un sexe non genré qui boxe dans le vide... C’est un concept store, un peu vintage...et provoc’...
Estelle : Ah oui cool ! ... Un vagin qui parle en boxant... C’est génial...Tu exposes où ? Je veux absolument voir ça !... ça casse tous les codes... Putain !... Mais tu tailles dans le vif !... T’es une vraie furie... c’est cool...
Tu connais Basquiat ?... Un peu Warhol sur les bords, mais il a un discours... un message... c’est ça qu'on veut faire ici !...
Carol : Je connaissais l’endroit de nom. J’étais jamais venue.
Estelle : Mais c’est là où il faut être !
Carol : Je commence juste à ressortir un peu, au niveau vernissage.
Estelle : Vernissage ! Pouah ! ça va pas ! c’est un squat ici !... On est un squat d’artistes ici, girl...Hurry up... Les vernissages, c’est un vieux truc de télé à papy ça ! … (rire)
Carol : Désolé, je savais pas ... je sors plus beaucoup...
Estelle ; No problem Girl, Squat ! et Sois-toi !
(Elle rit de sa blague)
On est la version rock’ n’ roll du vernissage … C’est un peu pareil, mais en beaucoup plus bad !... Tu piges ? L’underground ça ressort de partout... On est « out » mais sécure ... créatif... pionnier... j’explore... mixité de genres, des looks... transverse...intersectionnalité... nobody... no border … Graffitis... under the city...
( Elle fait des mouvements de brasse avec les bras devant elle.)
Carol : Ok !...Ok !...Oui, je crois que je pige...
( En regardant autour d’elle, confuse, puis souriant à Estelle, comme pour se rassurer.)
Qu’est ce qu’il fait là, lui ?... C’était mon prof’ aux Beaux Arts !
(On voit un homme nu, peint en rose, allongé sur le comptoir, immobile comme une statue, avec une coiffe de plumes d’indiens sur la tête. )
Estelle : Qu’est ce qu'il se met !... Poser nu sur un comptoir avec des plumes sur la tête, tout en rose ... C’est génial non ? Fallait y penser ! C’est hyper vipe et provoc’ pour un prof ! Non ? Le mec il a des Corones !
(Elle épelle le mot sur un rythme flamenco qui tombe un peu à plat.)
Tu connais Raoul Ringard, le punk à chiens, qui se fout de tout... Il passe en concert privé ce soir... Rock’n’roll roll ! Quoi !...Whouh !
Carol : Ouaah... Super !...
Estelle : C’est génial ! Y se fout trop de la gueule, avec son look de kronenbourg... Il prend le partie d’en être, et s’autodestroy total, en s'en branlant la tige. Ils y passent tous... les chômeurs, les ploucs, les gros beaufs, les fachos déguisées en gilets jaunes, même nous ! Ouah ! C’est génial !...C’est la nouvelle terre, on est trop dans la remise en question et l’auto-dérision ! On sabre tous les clichés ! … On croit plus en rien ! Plus d’égo total... C’est ça qu’est bien ! … Raoul, il les renvoie tous dans leur terrier … Tu verrais ça !...Y puis qu’est qu’on s’en fout de manger à tous les râteliers, au final, on va tous crever … non ?...
(elle éclate d’un rire désabusé, comme si elle vomissait au sol.)
C’est ça qu’est cool ! On se prend plus au sérieux ... Plus de prise de tête ! On croit plus en rien !...Même le rock ‘n’ roll, il est mort !... Donc tout va bien !... No future !... On a plus rien à foutre de rien !...
( Elle avale quelques gorgées de bière avec un comprimé, en renversant du liquide parterre. Elle rie comme si elle venait de faire quelque chose de drôle.)
Raoul, il a tout compris ! T’en veux un ?
C’est du captagon, ça donne des couilles ! ça te branche ?
Carol : Non, non... merci...
Estelle : Tu connais pas Raoul ! Mais c’est dingue... J’ai eu un petit coup avec lui ... rien de sérieux... De toute façon, on est sur terre pour essayer ... non ? Crunch !... crunch !...
(Son visage s’épanouit, comme si elle mangeait du chocolat.)
Carol : Oui ... Peut-être...
Estelle : Je l’ai dégagé... gentiment... le mec peut s’attacher... collant, dès fois !... Mais il est hyper drôle... C’est Jean-Mi qui le coach maintenant...
En plus, ce qu’il fait, c’est hyper décadent, effervescent ! No future for them !... Rebelle ! Quoi...
(Elle mime le comprimé qui pétille dans la bière, en s’aidant de ses bras qui s’écartent vers ses oreilles à plusieurs reprises, comme si elle voulait pousser quelque chose au-dessus de sa tête.)
Je renverse les idées préconçues... Zboum ! zboum !
(Elle ouvre les mains devant elle comme si elle jetait un sort.)
Oh mais dis donc, t’as l’air totale « out ». Pourquoi tu viens plus aux soirées ?
( Elle éclate de rire avec un œil malicieux)
Carol : Non, j’avais un contrat sur Canal, en parallèle de mon projet graph’ perso... Je connaissais le producteur sur « Partout Pourri ». J’interviewe sur scénario déjà écrit... Pas trop crevant … ça me va...
Estelle : Ouah trop cool ! « Partout Pourri », carrément ! Jean -Mi m’avait rien dit... Moi je suis à fond subventions arts vivants !... Partout... Sujet sur les violences faites aux femmes, ça marche bien en ce moment ... un peu provoc en structure grand format, créateurs sans frontières... photos graph’, musique, métis... ça fonctionne hyper bien... tout de suite ! Tous mes dossier ont été OK !
Carol : Cool !...
Acte 2
( Lumière sur l’autre partie de la scène ; un videur costaud, le crâne rasé, bloque l’entrée à un homme vêtu d’un costume, la physionomie un peu endimanchée, un sac à dos « basic fit », et une guitare électrique à la main.)
Raoul : Je veux rentrer ! Laissez-moi rentrer !... Je connais Estelle, celle qui bêle quand on la traîne... Bêêêêêê !...
Francky : Allez dégages !... Avec ton humour qui fait rire personne ! T’es pas à ta place ici...Tu vois bien... Tu devrais aller dans un endroit qui te correspond mieux... En plus, je suis sûr qu’au niveau baston tu fais pas le poids ... Allez Dégages !
Une fille : (à l’intention de Francky.) On se voit après !
Francky : Pas de problème !
La fille :
(Elle passe devant Raoul sans le regarder, puis se retourne vers lui.)
Jean-Mi veut pas que tu rentres. Tu t’es mal comporté la dernière fois... T’as pas la tête du lieu... T’as compris ce que t’as dit Francky ! Va t’en !
(Une autre fille sort en trombe en état d’ébriété.)
La seconde fille : Toi tu fais ce que te dit Francky ! OK !
(Elle se mesure à Raoul, torse contre torse pour l’impressionner.)
Tu dégages OK ! Ou c’est Jean-Mi qui s’occupe de toi perso !... OK gros salop, Misogyne ! SEXISTE !
Francky : Laisses ! Laisses !
(En riant, sûr de lui.)
Il va partir …
Allez ! …
(Il lui met un « low kick » par surprise. Raoul tombe au sol, puis se relève difficilement.)
Raoul : Arrêtes ! Arrêtes ! Pas taper... Je connais Jean-Mi, moi aussi !... Et puis, je fais de la guitare... électrique même !...ça t’en bouche un coin, Chita !
Francky : Qu’est ce que t’as dit là ! Répètes !
Raoul : Chita !
( Il se met a imiter un gorille dans tous les sens en boitant légèrement.)
Francky : Je vais te défoncer toi !...
( Jean- Mi arrive sur scène.)
Jean-Mi : Mais laisses-le !... C’est Raoul ! C’est lui qui est programmé ce soir !
Francky : Lui ! Ce tocard !
Jean-Mi : Il est marrant ! Laisses..
Jean- Mi : ça va Raoul ? T’es aux poings ce soir !... J’avais pas prévenu...
Raoul : Salut Jean-Mi ! Mais tu sais, toi aussi je t’emmerde... D’ailleurs, je vous emmerde tous... Surtout toi Chita ! Avec ta peau de couille sur le crâne !
Francky : Fermes-la ! ou...
(Il se précipite de nouveau sur Raoul.)
Raoul : Jean-Mi... Jean-Mi... Y veut me "péfra" ! Peau de couille! Non! non ! Arrêtes !
Jean Mi : Laisses, Francky ! C’est un artiste subversif... Y fait son taf... C’est pour ça qu’on le paye.
( Francky recule et laisse tomber, rassuré.)
Acte 3
( Lumière sur le côté de la scène où les deux femmes discutent. Derrière elles, un écran où on voit un interview sans le son, d’un gilet jaune d’une cinquantaine d’années. )
Estelle : Tu te mobilises ! J’espère ! Pour les élections... Il faut voter... C’est hyper important ! T’as vu ce qu’il y a en face... No pasaran ! Merde !
Carol : Ouaih ! t’as raison ! Je pense que que je vais y aller ! Faut être mobilisé... c’est super important ! Ma meilleure copine en sortant du ciné, elle s’est fait emmerdé par des mecs près du métro à Château rouge... C’est dingue !
Estelle : Moi ça me révolte tous ces mecs blancs de plus de cinquante ans qui agressent dans les transports en commun... c’est plus vivable !... Quand je pense qu’ils mettent ça sur le compte des immigrés ! Les salops !
Carol : Ouaih les fachos !...C’est toujours comme ça que ça se passe !
Estelle : Quand j’étais étudiante en com’, c’était toujours les mêmes profils ; le mec blanc bedonnant, à gerber, qui vient se coller a toi pour se branler les couilles, voir même qui te PARLE !... Partout dans les transports, et dans la rue... Le délire !... L’insécurité totale !...
Carol : Ouaih ! Les porcs ! Qu’on les foute tous en taule sans procès, et qu’on leur coupe bien au raz ! ces salops !
Estelle : Ouaih !... Rock’n’roll’ roll ! Pas de quartier !...Shout ! Shout ! le faf !
( Elle se met en position, tenant un revolver imaginaire, et tire au loin.)
( Derrière elle, sur l’écran, on voit toujours défiler l’interview du gilet jaune, sans le son.)
Jean-Mi :
(Il rejoint les deux femmes sur scène, et crie vers l’écran.)
Oui, Oui !.. T’as raison pépé ! On est avec toi !
(Rire des deux femmes)
(Jean-Mi imite l’interviewé, en rajoutant le son avec ses paroles à lui.)
Oh oui, le prix du lait et des carottes a augmenté ... pas bien !... hein !... Mais va bouffer aux Mac do si t’es fauché... gros beauf !... Souche à déchets!... Deschiens !... T’es pas content de prendre des flash-ball dans ta gueule de pécrout périphérique. Eh beh ! Fallait pas voter Marine, guignol !...
( Raoul qui est assis au bar, et boit un verre de gin, près d’eux, en regardant la scène, intervient en direction du gilet jaune sur l’écran.)
Raoul :
Mais oui !... T’as raison de faire grève contre les gros bobos bouffis de subventions comme Jean-Mi, alors que toi ! t’es même pas foutu de te lever avant midi pour aller bosser dans les bons boulots de merde que te propose Pole Emploi. Donc, nous fait plus chier avec tes blocages de rond-point, qu’on peut même plus prendre en cinquième en sortant de boite de nuit, bourré, avec le mauvais pinard trafiqué, que des copains vignerons nous forcent à avaler, en nous le vendant trois fois plus cher... Retournes chez Lidl, eh raté !... Va voter bleu marine ! Ras du Front ! T’as peut-être jamais lu un livre de ta vie, Raymond !
(Jean-Mi s’éclaire d'un sourire satisfait, sous les applaudissements et le rire d’Estelle. )
Estelle : Oh Raoul ! Quand même ! T’es pas très gentil avec Raymond ! Il pourrait être ton père !
(Rire sardonique de Jean-Mi, suivi aussitôt par Estelle.)
Jean-Mi : Ouaih Raoul ! Tu pourrais respecter d’où tu viens quand même !... Mes subventions ! Elles t’évitent de les croiser chez Lidl... la bande des Raymond ! non ?
Estelle : Allez Raoul ! Fais nous rire !... Amuses-nous ! T’es là pour ça non ? Divertis- nous !
Jean-Mi : « Vin Diou la Marie ! » C’est comme ça qu’ils font les cul-terreux ! Dis Raoul ! Toi qui les connaît bien !...
(Rire sardonique de Jean-Mi.)
Raoul :
(Il semble hésiter à répondre, et incline légèrement la tête, comme touché par leurs moqueries, mais n’en laisse rien paraître.)
N’empêche que Christian le cul tout nu dans le fossé, ça vous fait bien marrer, et pis ça vous rapporte de l’audience à Cradland ! C’est toi qui produit !... Mais c’est mes idées et mes scénarios vécues, qui te rapportent du pognon !
Jean-Mi : C’est vrai ! c’est pour ça qu’on t’aime Raoul ! Magnéto Raoul !
(Rire des deux femmes.)
Raoul :
(Raoul boit une gorgée de son verre, et s’en prend de nouveau à l’interviewé sur l’écran, comme s’il voulait évacuer une frustration inconsciente.)
Eh, mais va plutôt t’occuper de tes gamins, qui vont se faire toucher par des instit’ pédophiles, drogués au captagon !
De toute façon ils deviendront tous complotistes à force de plus aller à l’école, et de traîner sur internet à regarder des conneries.
Jean-Mi :
( à l’intention des deux femmes)
N’empêche, il faut lui reconnaître ça ! J’ai rarement vu un mec aussi puissant pour décrire le fumier !... Chapeau l’artiste !...
(Il se retourne vers Raoul, et lui fait une courbette un peu ridicule.)
Raoul : Va te faite enculé Jean-Mi ! J’ai rien à voir avec ta secte … Je suis pas ton bouffon ... à toi et ta traînée !...
Jean-Mi : Sacré Raoul !... Magnéto... Sois prudent quand même !
(Rire jaune des deux femmes. )
Estelle : Oh Raoul ! Merci pour la traînée ! T’étais bien content, toi aussi, de pleurnicher pour venir faire un petit tour dans mes booms XP !
(Elle s’approche de lui, le regard provocant.)
Tu viens plus aux soirées? Dis donc !... Magnéto Raoul !...Magnéto !...
Raoul : Ton chantage de traînée de salons mondains ! Je me torche avec … Je suis un chansonnier intègre ! Pauvre fille !...
Et puis, ça va, j’ai eu mon compte de vos entourloupes... Je préfère encore les punkettes gauchistes aux cheveux rouges rouille, elles au moins, elles ont une culture musicale ! Pas comme vous ! La tête complètement plastifiée par la MDMA et les cocktails !
Francky : Oh là ! Garçon ! On va se calmer, d’accord ! Tu vas être poli avec la dame, ou sinon, je vais te faire bondir de repentance sur le trottoir en face ! Compris ?
Raoul : Toi ! tête jaune ! Tu me lâches ! Avec tes mouvements téléguidés, de jeux vidéo de karaté, des années quatre-vingt.
(Francky se précipite sur lui.)
Jean-Mi: Laisses ! Francky ! Laisses ! … On a trop besoin de lui !...
Francky : T’as de la chance toi ! T’as vraiment du pot !
Raoul : Oui c’est ça, vieille peau de citron pressé !...
(à l’intention de Jean-Mi.)
Puis toi Jean-Mi ! Si t’avais un peu de talent, à part des brunchs cocaïnés et tes poules de théâtre, tu ferais pas appel à un précaire de la chanson, partiellement rémunéré par Pole emploi, pour te foutre de la gueule des français de souche !
Jean-Mi : Non c’est mieux quand c’est toi ! Avec ta trogne du cru ! C’est plus efficace ! vas-y Raoul ! Continues ! Tu me plais !...Ton talent m’impressionne !
Raoul : Je t’emmerde Jean-Mi !
Tu crois que je vais passer ma vie à faire rire des bobos drogués, pistonnés par la fesse, et des punks à chiens gauchistes dans des squats municipaux ?
J’ai d’autres ambitions mon gros ! Quand mon manager me forcera plus à passer à la télé, dans tes émissions aux lumières aussi irritantes que méprisantes pour les vieux, les jeunes, les enfants s'ils sentent la terre et le fumier comme tu le dis si bien en « off », dans tes émissions pour retraités boomers, et femelles dominantes, vautrées sous le nouvel arrivage allogène, esclave des petits patrons et financé par l’impôt du méchant facho blanc... qui entretiendra la femme blanche anti-gamin, à vie, idiote utile des bénéfices sans horizon du capital ! Je me tire de ton cirque ! … T’as compris !... Je me tire !...
Jean-Mi : Ce que t’as du talent !...Je ne sais pas comment je pourrais me passer de toi !... Magnéto Raoul ! Magnéto !...
(Il se met à chanter sur l’air de l’Internationale.)
"Debout les cassos de la terre, debout les poivrots, les sans dents, les punks à chiens, les vinasseux !... C’est l’irruption de la fin ! C’est la cuite finale ! Bourrons-nous dès demain..."
Raoul : Mais fermes ta gueule Jean-Mi ! Qu’est ce que t’en connais des sans-dents, bien planqué dans tes studios d’enregistrement avec tes aquariums de coke, partout dans le nez de tes femelles payées en cachets, subventionnées avec le fric de ceux à qui tu craches à la gueule dans tes vernissages à cheveux bleus et jupe moulante d’After d’avant-première de films d’auteur ! Ouaih ! Je t’emmerde Jean-Mi ! Ouaih je t’emmerde !
(Francky le plaque au sol devant le comptoir, et lui inflige une clef de bras ultra-scientifique et technique, d’un mystérieux art martial. Raoul est maintenu la joue au sol, avec Fancky sur lui, qui se laisse prendre en photo par Estelle avec son portable, souriant légèrement, le regard dans le lointain. On entend les gémissements de Raoul, plus quelques borborygmes sur le mode « Je vous emmerde tous ! »)
Francky :
(Il lui met des coups derrière la tête.)
Tu te calmes ! tu te calmes, dis p’tit salop !
Raoul : Arrêtes Francky ! Arrêtes ! Je connais un conseiller municipal à la Mairie ! Aïe !...Aïe !... ça fait mal !... Plus taper !... Plus taper !...
( Francky fait une pause dans ses coups, puis reprend de plus belle.)
Raoul :
(Il reprend ses invectives.)
Gros connard Francky !... T’es qu’un gros connard avec ta gueule de citron pressé ! Aïe !... Aïe !... Aïe !... J’arrête ! ... j’arrête !...
Jean-Mi : Allez Francky ! Laisses-le ! Tu vois bien qu’il est soumis total !...
Estelle ; Vas-y Francky ! Dégommes-le ce PD ! Il nous a insulté ce petit trou du cul... Faut qu’il paye ! Vas-y Francky ! c’est bon ! Vas-y Francky ! C’est bon! Bon! Bon ! Bon !... Bonbonnes- lui la gueule !... Mets-lui bien profond dans le citron à ce minable pas drôle...
(Encouragé par Estelle, Francky ne se sent plus, et asperge Raoul de coups ciblés sur des zones du corps, précises, variant méthodiquement ses positions, comme s'il était dans une démonstration.)
Non... mais là... Francky !... Peut-être que c’est … un peu too much... quoi !...
(Francky débute un étranglement sur Raoul. L’autre semble déglutir, la bouche ouverte, la langue qui pointe vers l’extérieur.)
Francky ! Faudrait pas qu’on est des ennuis avec les flics ! … C’est que... Arrêtes ! Tu vas le tuer !
Francky : Mais non ! mais non ! Juste une petite leçon bien méritée ... Hein petit !...
( Il le relâche, dans une expiration typique des arts martiaux, et lui remet une dernière claque au sol, sur la joue, comme à un chenapan.)
Raoul :
(II se relève péniblement toujours tenu dans le dos par Francky.)
OK ! OK !... C’est bon... J’arrête ! Vous avez raison ! … sur tout !... J’ai tort !... J’admets... Je suis juste un artiste !... Foutez-moi la paix !... Je viens de comprendre que vous êtes une bande de gros tarés complets. Toi Francky ! c’est normal ! parce que t’es un mongolien avec ton cou stéréoïdé ! Mais toi Estelle !... C’est impressionnant ! … La HAINE ! ... Why ? … Mais qu’est ce que je t’ais fait, à part de traiter de traînée ?
Estelle : Tu vois Francky !... Il recommence ce porc ... Défonces-le... ce bouffon !
(Francky se précipite de nouveau sur Raoul.)
Jean-Mi :
(Il le retient par l’épaule.)
Allez Francky ! Lâches-le ! Tu vois bien qu’il nous aime en fait ! ... Qui aime bien ! Châtie bien ! ... Hein Raoul !... Magnéto !... Magnéto !...
( Rire sardonique de Jean-Mi.)
Raoul :
(Il se réinstalle lentement et péniblement devant le comptoir, sur son tabouret, devant son verre.)
N’empêche !... Je commence à me demander si c’est pas les complotistes qu’ont raison, quand ils disent que vous êtes les petites putes utiles du système.
( Francky le replaque au sol.)
Raoul : Non ! ... non !... Aïe !... Aïe !... Arrêtes Francky !... Je retire ! Pas pour toi ! T’es juste leur chien de garde !... à tous ces connards !
(Jean-Mi et les deux femmes tirent Francky vers l’arrière, alors qu’il se jette de nouveau sur Raoul.)
( Raoul parvient à s’échapper, et se réfugie sur scène, devant le micro de présentation. Francky n’ose pas le poursuivre, car on distingue une caméra, et la présence de spectateurs, dans la salle. La scène est retranscrit en temps réel, sur l’écran du fond, à la place de l’interview du gilet jaune.)
Francky : T’inquiètes ! … Je t’oublie pas ! … Je t’attend à la sortie !... Vas-y ! Vas-y ! Continues !... Je reste là !... Pas loin !...
Raoul :
(Il crie vers Francky.)
Je t’emmerde ! Je t’emmerde ! Face de citron !
Acte 4
( Raoul est monté sur scène, et commence à parler dans le micro.)
Raoul : Bon ouaih, bonjour tout le monde...Moi je suis juste là ... parce que c’est Jean -Mi qui m’a invité... c’est mon manager qui connaît son fils qu’est dans le même club de hand … enfin bon, je suis pas là pour raconter ma vie... et puis toute le monde s’en fout !
(Rire général)
Ouaih c’est ça ! Foutez-vous de ma gueule ! ...N’empêche, que j’ai 100 000 vues sur facebook !... Bande de ringards !
( Rire général. )
Jean-Mi : Vas-y Raoul !...T’es le meilleur !...
Raoul : Merci Jean-Mi...
(Vers le public )
Jean-Mi, je le connais, parce que son fils est dans le même club de foot ou de hand... je sais plus... que mon manager...enfin bon... j’en ais déjà parlé je crois...
Bon, je vais vous chanter une chanson...mais faut surtout pas que vous vous sentiez visé, d’ailleurs je parle pas de ceux qui sont dans cette salle... P’têt’ le videur dehors, à la limite, qu’à pas voulu me laisser entrer, mais bon...
C’est vrai que j’aurais pas dû le traiter de Chita ! Surtout qu’en plus, il est blanc comme un citron jaune qu’aurait été écrasé sur le mauvais pressoir... Ouaih Francky ! Je te vois là-bas au fond de la salle, derrière tes stéroïdes naturels en comprimés téstéronnés !... Je peux comprendre, t’as une place à garder dans ce foutoir de bordel d’artistes contemporains, tuyauté par l’esprit Canal à chiot !...
(Rire général.)
Bon ça suffit ! … Vous allez quand même pas rire à toutes mes blagues pas drôles... sinon j’ai plus qu’à devenir humoriste chez Ruquier !
(Rire général.)
Bon sinon, ça va vous ?...
(Il prend sa guitare et la branche sur un ampli. Il commence à gratter des accords, maladroitement.)
Ah oui ! C’est vrai ! J’oubliais ! Le mec à poil peint en rose avec les plumes sur la tronche, que j’ai vu en rentrant, sur le zinc... Tu pourrais pas juste de rallonger derrière le comptoir, comme ça on aurait plus à subir ta dégénérescence payée avec le fric des petites gens... même si c’est tous des gros beaufs, dont on n’a rien à foutre, vu qui s’habitent tous dans des régions où on va jamais... D’ailleurs, je vais jamais y jouer, parce qu’ils sont trop rapiats pour me payer en intermittent du spectacle, avec leurs tee-shirt de n’importe quoi... c’est que du travail au black, et mal payé en plus... Avec Jean-Mi au moins ici, c’est le canal direct du fric institutionnel qui tombe dans les poches de mon manager qui fait du foot... enfin non ! son fils !... Vous en avez rien à foutre de ce que je vous dis ! Je le vois bien !... Bon allez !... Ma chanson !...
Ah oui ! J’avais pas vu... on m’avait pas prévenu... Y’a la télé aussi... Approches la caméra, pour bien voir mon blaze de ringard dans ta gueule de larve dominante, rémunérée avec le pognon des petites gens qui en plus, regarderont ton émission qui se fout bien de leur tronches d’esclaves. Moi de toute façon ! Je m’en fous ! C’est plus mon problème ! Mais je veux pas faire partie non plus de votre secte là !... dans ton journal douteux à la mode, avec les couleurs arc en ciel noircies, qui brillent dans la gueule des esclaves, pour mieux les aveugler sur votre foutage de gueule dans son dos... Allez retournes à la niche le cameraman ! avec ton producteur qu’est certainement un illuminati reptilien pro-vax... Je sais pas ce qui m’arrive, je deviens à moitié complotiste depuis que j’ai eu mes 100 000 vues sur facebook. En tout cas je ferais jamais parti d’aucune secte ! ... Surtout pas la vôtre avec vos gueules peinturlurées à la dernière mode des vernissages de squats contemporains parisiens... D’ailleurs, ma chanson, elle parle de ça... enfin... je me rappelle plus, un mec une fois … que j’ai croisé … Il m’a presque vomi dessus ... alors je me suis senti obligé... une petite chanson !... chansonnier, barde contemporain... ça engages à rien !...
Je me représente, pour ceux qu’auraient dormis pendant mon premier laïus... Je suis Raoul, Raoul Ringard, chansonnier de mon époque, et artiste contemporain « subversif » enfin... Artiste « subversif », pour être plus précis... parce que Contemporain... j’ai pas pu avoir les subventions... donc pour ça c’est foutu...
.
Jean-Mi : Magnéto...Raoul ! Magnéto !...
(Hourras dans la salle.)
Raoul :
( Il commence à chanter, en jouant de la guitare.)
Refrain : Rebelle à merde SOL
Trop peureux FA
que le pouvoir ne te perde DO, SOL
Underground des caniveaux
Urinoir à bobos
Tu sais faire le beau
Quand tu passes sur les plateaux
Vendre tes cris liftés
Par tout le gratin mondain
tu joues à les vomir
Pour mieux les servir
Tu dégueules le « p’tit peuple »
Du français, du chômeur
Pour mieux planquer ton beurre
De subversif roteur
Mais, t’oublies pas ton pass
Pour toucher ton salaire
T’es l’underground à purin (2)
des bobos citadins
T’es le défouloir sans entrain
De tous les punks à chiens
(Refrain)
Tu dégueules les prolos
Quand c’est facile et pas beau
Tu t’épanouis enhardi
On déroule le tapis
Dans tes grimaces hystériques
De punk boomer chimique
Tu sais cibler les sujets
Qui chériront tes cachets
Ton humour à la mode
Tu dégueules et tu brodes
Sous le rire du roi
T’as trouvé ton emploi
Il te caresse la nuque
Tu lui brosses ton tarif
Petit caniche subversif
Triste bouffon du roi
Tu caches bien ton imposture
de rebelle sur mesure
Fardé du costume de la gerbe
Trop peureux que le pouvoir ne te perde
Underground des squats contemporains
Élu des mondains parisiens
T’es persuadé d’être l’ultime anathème
Le dernier punk suprême
Tu incarnes tout ce que veut le système
Tout ce que rêvent tes maîtres
Ils veulent nous faire disparaître
Nous lover leur haleine
Fétide de mansuétude
Pour ta provoc de servitude
Petit agent des Ténèbres
Englué dans ta fièvre
Qui servira de guide
A ce monde aux yeux vides
pont : SOL min, FA min, Ré
T’es la version gerbeuse
La syllabe trompeuse
De cette gueuse aux abois
Qui broie l’âme des enfants
Breveté par le système
Pour dévier le problème
Tu signes des autographes
Pour des étudiantes à la ramasse
Qui t’imaginent électrochoc
Triste bouffon de ton époque
(Refrain)
Tu salis les petits,
Les braves gens, les croquants
Surtout quand ils sont blancs
Et qu’ils s’appellent « Christian »
Mais jamais les puissants
Tu ne dis pas leur nom
Larve dominante Underground
Dernier fusible des élites
Pour nous faire vomir notre sang
Et rentrer dans le rang
Ta provoc’ contrôlée
Décidément me fait gerber
Quand je te vois ramper
Devant ces tigres en papier
Mugissant tes idées
De tout petit roquet
Qui provoque sans danger
Petit valet vacciné
Alternatif des plateaux télé
T’es le roi des soirées
L’idole des bourgeoises de gauche
Excitées par ta débauche
Humiliant les petits, les français, les payeurs,
Pour mieux planquer ton beurre.
Subversif à cachets
(Refrain ) 2 fois
(Pont)
(Bruit de micro qui tombe. Raoul pose sa guitare au sol.)
Raoul : Oh puis moi j’en ais marre ! … J’arrête !... C’est bon... J’arrête !... C’est plus la peine... Je m’embrouille dans les accords .. J’arrive plus à faire les glissés, et puis j’ai les mains moites... J’ai la jambe qui tremble toute seule, je sais pas ce qui m’arrive...
Non c’est bon ! ... J’y vais ! ... Je remballes le matos, et j’y vais !... ça sert plus à rien !...
( Il range sa guitare. Dans le fouillis, on entend le bruit d’un micro qui retombe et un larsen. Il s’apprête à descendre de scène, puis stoppe au dernier moment en se retournant vers le public.)
( Silence dans la salle... aucun applaudissement.)
Jean-Mi : Allez Raoul, fais pas la gueule ! T’es le meilleur !
Raoul : Non mais c’est bon... Vous vous êtes assez foutu de ma tronche... Toi Jean-Mi et ta bande de nanars mondains ! T’as bien profité de moi pour écrire tous vos sketchs Cradland, à humour ciblé contre les rednecks à gilets jaune, qui salissaient les petites gens... Maintenant j’ai compris !...Comptes plus sur moi pour continuer à me foutre de la gueule de mon peuple ! Ce coup-ci, c’est fini !... Je me tire !
Jean-Mi : Raoul ! Raoul ! Raoul ! Reviens Raoul ! Reviens Raoul ! Reviens !...
(Le public reprend en ironisant « Raoul Ringard ! Raoul Ringard ! Raoul Ringard! Ringard Raoul !... »)
Raoul : Je vous emmerde tous ! Vous avez pas compris ! Tas de bobos sans conscience ! C’est fini Jean-Mi ! Je me tire ! Tu me reverras plus... jamais....
Le public : Ringard Raoul ! Ringard !... Ringard Raoul ! Ringard Raoul ! Ringard !...
(Il part de scène puis s’arrête, et se retourne de nouveau vers le public qui se tait, surpris par ce volte face.)
Raoul : Ouaih, mais en fait !…
(Il incline la tête vers le sol, un peu confus, puis se redresse en regardant le public .)
Bon, c’était juste une chanson !... Avant de partir, je tenais quand même à m’excuser... c’est pour les gamins dans la salle … Ils y sont pour rien... Ils ont rien choisi eux... J’ai juste mis un peu de dérision... à la mode... Je pensais pas que ça allait tourner comme ça... On est quand même dans la société du mixage généralisé, du métissage des idées, et de l’interculturalité des opinions... non ?... Putain ! …
On est sans frontières ou merde !
( Applaudissements et hourras tonitruants dans la salle.)
Ah oui ... quand même !...
Faut pas tout prendre au premier degré, non plus !... On est entre gens intelligents et évolués !... Et pis, je parlais de certains... pas tous les artistes d’art contemporain ... Y’en a des biens !...
J’ai connu une fille qu’était un peu comme ça... enfin... elle m’a largué... Mais je m’en fous... C’était quand j’avais vingt ans … Elle était aux Beaux-arts... c’est pour que j’ai la haine... et moi j’étais un genre de zonard... enfin j’écoutais de la musique quoi... J’avais quand même de l’ambition... Mais y'a quelqu’un qui m’avait piégé dans les cafés ! Je sais pas qui ! … Impossible d’en sortir !...Un vrai rouleau compresseur à talent, ce truc !
Même si... au final...
… Oh et puis merde !...
( Il s’écroule sur scène, fatigué , puis se relève au bout de quelques secondes, et reprend face public)
OK... j’arrête tout... je crois que j’ai compris !...
(Il semble pris d’un malaise, puis peu à peu son visage s’épanouit, comme s’il avait ressenti une révélation intérieure.)
ça y’ est ! ça vient... C’est bizarre ! C’est comme si... Je me réveille tout doucement... Quelque chose est en train de me prendre là !
(Il montre sa poitrine.)
De l’intérieur ! ... C’est fini je crois... ça soulage... c’est bon !...
Je m’excuse pour tout... Tout ceux que j’ai pu faire souffrir... je voulais tellement devenir intermittent du spectacle et frimer devant les gonzesses pour m’en faire le plus possible. Toutes ces petites bourgeoises, avec leur petit cul dans leur "jean" moulant qui passaient sans arrêt devant moi quand je marchais dans les rues de ces immenses villes anonymes, perdu et errant, avant de retourner dans ma chambre de bonne, place Blanche, au Quinzième étage, sans douche et lavabo, avec vue sur Montmartre … ça ma rendu fou ... désolé ... Je le referais plus ! J’irais plus à leur émission télé à l’humour douteux et dégueulasse pour les petites gens. Désormais, je me retire dans un monastère en Bretagne, et je ferais de la musique celtique sans biniou, parce que je trouve le son insupportable.
Et puis voilà !... C’est ça au final que j’étais venu vous dire ce soir, dans votre vernissage privé d’invitations triées sur le volet, à l’esprit canal en fin de règne...
Ce soir en voyant vos faciès incompréhensibles... devant les paroles de ma chanson, j’ai soudain compris que tout ceci servait plus à rien. J’étais devenu ce que je ne voulais jamais être, quand j’étais ce petit enfant gambadant dans les champs de maïs, en écoutant mon petit transistor, que j’avais eu pour ma communion, qui crachait sans interruption des voix inconnues et drôles, de mecs qu’avaient réussi à la télé. J’étais un petit gamin qui riait pratiquement à toutes les blagues qu’il entendait dans sa famille pour se faire bien voir, et ne pas recevoir des torgnoles de la part de tonton Franck, qu’avait réussi, et qui travaillait aux Chemins de fer. En plus, il devait me pistonner quand j’aurais eu dix-huit ans pour rentrer à la SNCF, afin de devenir un fier cheminot aux mains sales, adhérant à la CGT jusqu’à ma retraite.
Je m’excuse auprès de moi-même, et de vous tous, les artistico-bobos, puants la servilité rémunérée … Si ça se trouve, vous aussi, pris individuellement, vous êtes des mecs bien... et courageux... et tout... C’est l’influence du groupe qui pervertit l’homme ! Hein Francky ! C’est vrai ce que je dis ?... C’est pour ça que tu m’en veux !... C’est toutes les conneries qu’on t’a raconté sur moi !... Surtout Estelle !... qui pourrait peut-être aussi un jour, avoir l’idée comme moi aujourd’hui, de se retirer dans un monastère en Bretagne, pour composer de la musique celtique, loin de ce vacarme ténébreux et haletant des grandes cités, où l’on existe que pour réussir dans les yeux d’autrui, en oubliant méthodiquement, qui on est, au plus profond de nous-mêmes, de notre famille, de nos ancêtres, méprisant comme des cons, le langage de l’invisible, des chats et des oiseaux, telles des superstitions imbéciles et ringardes.
Ce soir, grâce à vous, et à cette chanson, dont je ne me souvenais même plus d’avoir composé les paroles, je suis redevenu ce petit garçon que j’ai toujours été, bagarreur et franc-tireur.
Tu sais Francky !... T’as eu de la chance de me taper avant que je chante, parce que mon art était plus important que ta petite ségrégation de pitbull du système. L’homme de bien raisonne avec la stratégie, plutôt qu’avec ses émotions femelles.
Francky : T’inquiètes !...Toujours présent !... pour ta petite gueule...
Raoul : T’as jamais lu Sun Tzu ? Eh Karaté Kid ! Retournes voir les films à Bruce Lee ! Ça te rendra un peu moins con !
Si j’avais été cet enfant ! Je t’aurais éclater la gueule au sol, gros citron musculeux à face d’orange larvoyante !
Francky :
(On entend sa voix au loin, au fond de la salle.)
T’inquiètes, bonhomme ! Je t’attends dehors !...On va discuter...
Raoul: Je t’emmerde Francky ! T’entends ! Je t’emmerde face d’orange !
Quant à toi Jean-Mi ! Toi et ta traînée ! Tu peux me laisser repartir d’où je viens maintenant, sans essayer de me retenir. Il n’y a que mon manager, dont le fils fait du foot avec le tien, qui t’appartienne un peu, au vue du contrat qui s’achèvera bien un jour où l’autre.
Moi l’artiste ! Je tire ma révérence ! Et te salue bien bas, car malgré tes défauts, tu as tout de même essayé de m’aider dans ce monde de mielleux et d’hypocrites à face de bobos rocknorollesque. J’enlève cette panoplie servile de Raoul Ringard que je n’aie jamais voulu, et qui était tellement éloignée de moi-même. Je redeviens le petit gamin au transistor que j’ai toujours été, dans ce champ de maïs. Seulement, cette fois, ce transistor à la con, qui nous a tous fait faire des conneries, je vais le balancer bien loin, par-dessus la falaise de ce bout de terre, où mon regard se perdra définitivement, vers l’inconnu de la mer, pour oublier tout ce que j’ai vécu ici.
Je redeviens l’enfant intérieur de chacun d’entre vous, devant tous ces yeux hostiles et cyniques, persuadés de regarder en face, un traître au système. Je suis l’honneur de moi-même, et de ma lignée, en jetant ce petit poste psychique, avec ces voix, qui si ça se trouve, n’existaient que dans les ondes nocives de ces stations radios, entourées de murs et de barbelés, comme si nous risquions tous la liberté retrouvée, dans ce jet d’ondes, collectif.
Adieu, les petits culs en "jean" moulé, les putes du système, prêtes à vous mettre la tête sous l’eau, si vous n’adhérez pas à leurs valeurs inversées, les grosses têtes de journaleux aux sourires carnassiers des plateaux télé. Je m’en vais de ce pas, vers le son de la harpe et de la flûte, au loin, dans des contrées où mes seuls amis seront bercés par l’honnêteté et la sincérité de mes prières, des dialogues télépathiques avec les animaux, du granit, et de ma terre.
Je pars rassuré et libéré de toutes ces femmes, fantasmées dans mes chansons de proscrit, qui s’était vu un court temps, le bouffon du roi, de cette cour d’imposteurs et de créatures, qui continueront à commander des pizzas, servies par des migrants UBER, qui une fois naturalisés voteront à gauche, sûrs que la main qu’ils ont nourrie avec leurs salaires de misère, les remerciera par un regroupement familial et électoral dans ces municipalités écolo-socialistes, peuplées de femmes seules et indépendantes, et de vieux « boomers » avec leurs résidences secondaires en Bretagne, sur la côte, pas dans les terres, parce que c’est pas assez cher, et qu’il y a trop de ploucs.
Quant à toi Estelle ! Je ne t’en veux pas ! Et je te remercie pour la petite partie de toi-même qui est encore saine, et qui ne manquera pas un jour j’en suis sûr, de réveiller ton âme. Et pour finir en beauté avec une ultime humiliation, dans ce vernissage en forme de squat Expo-concert d’art contemporain subventionné, tu m’as largué en douce par texto, en me disant que tu ne savais pas ce qui t’attirait chez moi, mais au final, tu pensais que nous n’avions rien à faire ensemble... Je te comprends maintenant ! Quand je te vois aux bras des producteurs et des profs dingos et drogués des beaux-arts... Je ne t’envie pas ! … Je suis plutôt triste !... Triste que ton âme ne trouve jamais l’honnêteté et l’individualité qui lui auraient permis de transpercer le ciel, par le courage de ton pinceau ou de ta plume. Tu es plus misérable encore que cette idole de la boboïtude parisienne qui pose ici, le cul peint en rose, avec des plumes sacrées, salies comme de simples étrons, brillamment disposées, dans un sacrilège convenu et facile, contre l’âme des enfants que nous sommes tous dans nos cœurs … Même toi ! Estelle !...
Oui, Estelle ! J’avais imaginé autre chose pour toi, une famille, des gamins, qui eux aussi, auraient eu la chance de gambader dans les champs de maïs, libérés de tous ces transistors occultes que l’école gratos et tyrannique, leur met dans le cerveau, en leur racontant des conneries sur leurs parents et tout leurs ancêtres.
Je t’imaginais heureuse et épanouie dans ton art, sincère , me mijotant des petits plats à moi et à toute la famille, dans une cuisine incorporée, que j’aurais payé, cash, sans crédit, avec mes cachets d’intermittent connu du spectacle.
Au lieu de ça, je me retrouve ici, piteux, découragé et tapé partiellement par Francky qui ne boxe pas dans ma catégorie, face à toutes vos tronches lugubres, aux sourires brillants et dégoûtants à la fois, comme une barquette de frites un matin au réveil, devant la luminosité écœurante d’un écran télé...
Pourtant Estelle !... Je voulais te dire... Malgré tout ceci... Je t’aime ! Je t’aime Estelle !... Je crois que je t’aimerais toujours !...
(Un long silence, puis dans le fond de la salle, on entend la voix d’Estelle qui crie.)
Estelle : Va te branler ailleurs ! Trou du cul !
(Raoul pousse un hurlement déchirant, comme si on lui avait envoyé une flèche, provoquant une douleur intense. Il s’écroule au sol.)
(Hurlements et rire général dans le public, comme s’il s’agissait d’une dernière grosse blague convenue.)
(On entend encore des discussions en forme de messes basses moqueuses et rieuses, à l’égard de Raoul, quelques secondes, puis soudain, on voit apparaître Jean-Mi sur scène, à côté de Raoul, toujours étendu au sol, le visage tourné vers le plafond, en position d’étoile de mer. Jean-Mi se saisit du micro et annonce fièrement.)
Jean-Mi : Magnéto Raoul ! Magnéto !... Olé ! Olé ! Bonne gens !... Rien n’est terminé !... Bien au contraire !... la soirée continue !... Youpi !... Youpi !...
(Il désigne l’écran du fond sans conviction, comme un mauvais présentateur télé.)
( Noir sur la scène. On ne voit plus que l’écran, avec le son cette fois-ci. On entend l’interview du gilet jaune avec un accent du Nord prononcé, face au public silencieux, tel un poste TV qui resterait allumé dans un salon, sans spectateur.)
Rideau